L’islam au cœur de la quête identitaire du Pakistan

Mural in Karachi. Wasif Malik/Flickr, CC BY

« Un jeune Pashtoun qui refuse de se taire ». C’est en ces termes que Times of India a récemment décrit Manzoor Pashteen. Cet activiste de 26 ans dénonce les exactions commises par l’armée pakistanaise et son rôle présumé dans la disparition de milliers de Pashtouns, une ethnie du nord-ouest du Pakistan. Le week-end du 21 et 22 avril, des millions de personnes se sont rassemblées à Lahore, défiant les autorités et l’armée, qu’elles ont accusé de collusion avec des groupes extrémistes islamistes.

Pourquoi les propos de Manzoor Pashteen sont-ils relayés par tant d’autres Pakistanais aujourd’hui ? Peut-être parce qu’on a souvent cru, à tort, que le pays était exclusivement bâti sur une identité nationale islamique, au mépris du multiculturalisme et du rôle controversé de l’islam dans la définition de cette identité.

Dans cette vidéo diffusée en mars la foule acclame la « rock star » des activistes, Manzoor Pashteen.

Le tout premier État musulman

Créé en 1947, le Pakistan est le premier État musulman défini comme tel (c’est, avec Israël, l’un des deux seuls cas de nationalisme religieux des temps modernes).

Cependant, bien que l’islam soit clairement reconnu comme religion officielle dans la constitution, son rôle dans la vie de la nation reste très controversé, et le restera probablement au XXIe siècle. L’explication réside dans l’histoire du pays, une histoire chargée d’incertitudes sur la prépondérance de l’islam dans la définition même du Pakistan.

La question centrale est de savoir si (a) le Pakistan a été conçu comme une patrie sûre pour les musulmans, libérée de la domination de la majorité hindoue dans l’Inde indépendante ou si (b) il répondait au désir de voir naître un État régi par la loi islamique, où le Parlement et le peuple seraient assujettis à la volonté de Dieu par l’entremise d’une élite religieuse.

Discours de Muhammad Ali Jinnah sur la création du Pakistan, en 1946.

Au Pakistan, instrumentaliser le langage de l’islam dans un but politique est devenu une habitude chez certains partis se disant laïcs, comme le Parti du peuple pakistanais (dirigé au fil des années par différents membres de la famille Bhutto) et, dans une moindre mesure, le Muttahida (ex-Mohajir) Qaumi, ou Mouvement national uni. Cette tendance aggrave la confusion parmi les citoyens et brouille encore plus les frontières entre des visions politiques concurrentes.

Faute d’un véritable consensus autour de la notion d’« islam » – en tant que foi, culture ou idéologie –, la définition de l’identité pakistanaise et de sa relation à la religion musulmane reste problématique.

Des minorités au sein de la majorité

À première vue, le Pakistan, avec sa population remarquablement homogène (elle est composée à près de 97 % de musulmans), semble être à l’abri de toute discorde en ce qui concerne le lien entre islam et l’État. Pourtant, la division sectaire entre la majorité sunnite et la minorité chiite du pays, qui s’est accrue avec le temps, démontre le contraire.

Le problème est apparu dans les années 1980 lorsque les chiites, qui représentent environ 25 % de la population (et constituent la deuxième plus grande communauté chiite au monde, après celle de l’Iran) se sont mis à soupçonner l’État de s’être engagé dans un processus de « sunnitification » du pays, sous couvert d’islamisation, à travers la promotion d’une identité sectaire distincte auprès de la majorité sunnite et la mise en place de politiques fondées sur une interprétation sunnite de la loi islamique.


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Depuis, le nombre croissant d’attaques contre les chiites par des groupes acquis à la cause d’un État pakistanais sunnite dans lequel la population chiite serait considérée comme une minorité non-musulmane alimente la crainte que les chiites soient un jour relégués au rang de citoyens de seconde zone.

Ces inquiétudes ne sont pas sans fondement. En 1974, un amendement à la Constitution, toujours en vigueur, a privé la minorité religieuse ahmadi de son statut musulman, restreignant du même coup ses droits civiques.

Mirza Ghulam Ahmad (13 février 1835–26 mai 1908), religieux indien fondateur du mouvement ahmadi (vers 1897). Makhzan-e-Tasaweer/Wikimedia

Cette mesure a rendu les ahmadis vulnérables aux agressions perpétrées par d’autres musulmans, sunnites comme chiites. Ils se considèrent pourtant comme musulmans et continuent de croire en l’islam. Mais ils ne s’identifient ni aux chiites ni aux sunnites.

Ils appartiennent à une secte messianique apparue au XIXe siècle au Penjab (région alors sous domination britannique) sous l’impulsion d’un réformateur local, Mirza Ghulam Ahmad. Le statut de prophète-messie dont il jouit parmi ses adeptes explique l’accusation d’hétérodoxie portée contre les ahmadis (qui la réfutent) et les mesures discriminatoires de l’État à leur encontre.

Des minorités au statut précaire

La notion même d’islam étant violemment remise en question, le statut des autres religions et minorités est devenu encore plus précaire. Les petites minorités chrétiennes et hindoues, concentrées dans les provinces du Penjab et du Sindh, ont vu leurs droits se réduire comme peau de chagrin sur fond de débat sur le rôle de l’islam et sa capacité à garantir l’égalité de tous les citoyens.

De récentes lois anti-blasphème extrêmement strictes, destinées à défendre la sainteté et la réputation du prophète Mahomet, ont suscité la controverse et aggravé ces inquiétudes car elles visent les minorités non-musulmanes. Ces dernières sont ainsi accusées d’enfreindre la loi, ce qui sème le doute sur la capacité du Pakistan à tenir son rôle d’État-nation, adapté aux enjeux du XXIe siècle.

Les tensions inhérentes à ces mesures se font particulièrement sentir pour les minorités régionales, qui sont en outre confrontées aux mêmes problèmes que d’autres minorités religieuses au Pakistan.

C’est le cas des chiites hazâra de la province du Balouchistan. Ils font depuis longtemps l’objet d’une campagne de nettoyage ethnique et de persécutions religieuses orchestrées par des groupes militants sunnites. Ces derniers cherchent à promouvoir une politique sectaire anti-chiite et encouragent les préjugés sous-entendant que les hazâra seraient des agents de l’Iran.

Une famille qui se déchire

Mais le combat autour de l’islam et de sa place dans la définition de l’identité nationale pakistanaise va bien au-delà du schisme entre sunnites et chiites.

Les divergences doctrinales au sein de la majorité sunnite ne sont pas moins importantes. Deux conceptions opposées de l’islam et de sa relation à l’État ont ainsi causé de profondes fractures entre les courants dits barelvis et deobandis.

Les premiers, majoritaires parmi les sunnites du Pakistan, sont très présents sur de vastes portions du territoire, en particulier dans les zones rurales, où ils entretiennent un lien étroit avec les sanctuaires soufis locaux. Toutefois, comparés à leurs rivaux, les sunnites deobandis, ils ont relativement peu contribué à modeler les contours de l’État pakistanais.

Les divergences de point de vue entre ces deux groupes portent principalement sur la place de l’intercession dans la pratique de la religion, les barelvis mettant l’accent sur le rôle des médiateurs spirituels et la dévotion personnelle envers le prophète Mahomet, tandis que les deobandis privilégient la responsabilité individuelle et les pratiques religieuses conformes à la sharia.

Depuis le début du XXIe siècle, cependant, des groupuscules barelvis ont adopté une politique plus musclée pour forcer l’État à imposer une définition de plus en plus rigoriste de ce qu’est un musulman, dans le but de durcir le profil islamique du Pakistan.

L’exemple le plus récent date de la fin 2017, quand des barelvis partisans de la ligne dure ont poussé le ministre de la Justice à démissionner en l’accusant de blasphème, sous le prétexte qu’il aurait cherché à affaiblir la profession de foi imposée aux musulmans en modifiant les termes d’une nouvelle loi électorale.

Les lois sur le blasphème au Pakistan, France 24.

Si le pouvoir politique des barelvis doit encore être consolidé, celui des deobandis est déjà bien établi. Leur influence s’est considérablement développée dans les années 1980 lorsque des organisations deobandis ont reçu le soutien financier de l’État pour avoir contribué à l’expansion de la politique djihadiste du Pakistan en Afghanistan et servi de bras armé à l’État contre les troupes indiennes au Cachemire.

Cette position privilégiée a permis aux deobandis de se poser en acteurs majeurs de la scène politique pakistanaise. Ils ont ainsi remporté plusieurs succès notables dans leur quête de faire de l’islam conservateur l’idéologie dominante de l’État.

« Saouditisation » du Pakistan ?

Néanmoins, l’exclusivité du duel politique entre les barelvis et les deobandis est régulièrement remise en question par d’autres courants sunnites, y compris les salafistes, connus au Pakistan sous le nom d’Ahl-i-Hadis. Bien que très minoritaires parmi les sunnites pakistanais, ils cherchent eux aussi à convaincre l’État de s’aligner sur leur lecture stricte et littérale de l’islam.

Ce faisant, ils ont orchestré de violentes attaques contre des sanctuaires soufis locaux qu’ils jugent anti-islamiques.

Un sanctuaire à Multan, dédié au célèbre Hazrat Baha-ud-din Zakariya, saint soufi mort en 1257. C’est le plus vieil exemple de décor en céramique bleue du sous-continent indien. Wasif Malik/Wikimedia, CC BY-SA

Pour bien comprendre l’influence des Ahl-i-Hadis, il faut prendre en compte les liens exceptionnellement étroits qui existent entre le Pakistan et l’Arabie saoudite, pays à dominance salafiste. Cette relation particulière a gommé la diversité des expressions de l’islam au Pakistan et provoqué un phénomène de « saouditisation » du Pakistan.

Autre facteur essentiel, la proximité de la principale organisation Ahl-i-Hadis du pays, Lashkar-i-Tayyaba (qui opère actuellement sous le nom de Jamaat-ud-Dawa), avec les autorités militaires pakistanaises. Lakshkar-i-Tayyaba est devenu tristement célèbre dans le monde entier pour avoir perpétré les attentats de Bombay en 2008. Cette organisation promeut l’idée d’une identité islamique du Pakistan faisant ainsi écho à l’idée d’une « Inde hindoue »,

De nouvelles divisions

Ces fractures discursives ont nettement accentué les divergences d’opinions sur la relation putative entre l’islam et l’identité nationale pakistanaise. Même si le 11 septembre a brièvement conduit le Pakistan à tempérer les exhortations privilégiant une interprétation monolithique de l’islam comme base de l’identité du pays, cet épisode éphémère n’a pas permis de dépasser les contradictions fondamentales au cœur du problème.

Dans le film Khuda Kay Liye (2007), un religieux (joué par l’acteur indien Naseeruddin Shah) tient un discours devenu depuis célèbre sur les dérives de l’islam.

Le XXIe siècle a même engendré de nouvelles divisions sur l’identité du Pakistan, nourries par la complexité d’un islam mondialisé. Parmi celles-ci, la plus importante est l’opposition construite entre l’islam dit « extrémiste », dont le Pakistan s’efforce de se distancier, et un islam « modéré », acceptable aux yeux de la communauté internationale, auquel le Pakistan voudrait se rattacher.

L’avenir nous dira si ces récentes tentatives de redéfinir l’identité nationale pour en faire un exemple d’islam « modéré » pourra réduire les fractures du pays sur la question religieuse et apaiser les violents conflits actuels entre différentes visions du Pakistan.

En attendant, le pays et sa population continuent de payer un lourd tribut à l’état d’incertitude chronique née de cette relation épineuse à l’islam.


Cet article est une version modifiée de celui qui a été publié dans le numéro 38 de Fellows, « Islam and Identity in 21st-Century Pakistan » (« Islam et identité dans le Pakistan du XXIe siècle »). Le Réseau français des instituts d’études avancées (RFIEA) a accueilli plus de 500 chercheurs internationaux depuis 2007.

Traduit de l’anglais par Iris Le Guinio pour Fast for Word.

This article was originally published in English

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