L’islamophobie, ce fléau insidieux

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L’immigration et l’identité nationale sont actuellement au cœur du débat public. Avec les tentatives d’interdiction du burkini en France et la proposition de renforcer les contrôles migratoires en Grande-Bretagne suite au Brexit, la société est divisée. Ces tensions grandissantes sont aussi synonymes, pour les minorités religieuses et ethniques, d’un racisme de plus en plus marqué à leur égard, ressenti dans leur vie quotidienne.

En 2015, l’islamophobie a augmenté de 200 % en Grande-Bretagne, tandis que les attaques anti-musulmanes aux États-Unis ont augmenté de 78 %. L’islamophobie se définit comme « une hostilité injuste envers l’islam ». Cela inclut « la discrimination injuste envers des personnes musulmanes et des communautés » ainsi que l’exclusion des musulmans des affaires politiques et sociales.

Mais le terme d’« islamophobie » est ambigu par nature : il suppose qu’il n’y aurait qu’un seul « islam » et induit qu’il y aurait une « peur » de cet islam. D’aucuns plaident pour un terme plus adéquat comme « racisme anti-musulman ». Le phénomène islamophobe est complexe et peut difficilement se réduire à une définition unique : la preuve en 8 points.

1. L’islamophobie ne concerne pas que les musulmans

Il n’y a pas que les musulmans qui souffrent du racisme islamophobe. Beaucoup d’autres personnes issues de communautés et de religions minoritaires en font également régulièrement l’expérience, en général parce qu’on les suppose musulmans. C’est le cas des Sikhs, des hindous, de certaines personnes d’Asie du Sud-Est, des métisses africains, et même de certains migrants d’Europe de l’Est et d’Europe centrale, tous « rangés » dans la même catégorie.

Les Sikhs, les hindous et bien d’autres communautés sont estampillées « musulmanes ». Cloud Mine Halloween/Shutterstock

2. L’islamophobie est influencée par la géopolitique

Les expériences d’islamophobie sont fortement associées aux événements géopolitiques tels que les attentats du 11 septembre 2001, les attentats à la bombe de Londres en 2005, l’attaque de Woolwich en 2013 ou encore le conflit actuel en Syrie.

Les études montrent que les actes de racisme et d’islamophobie sont plus fréquents peu après des événements de ce type, puis se raréfient graduellement à mesure que l’événement s’éloigne dans le temps.

Nos propres recherches ont prouvé que la façon dont les médias grand public traitent ces événements contribue à renforcer les stéréotypes négatifs au sujet des musulmans. Nous avons interrogé des jeunes âgés de 12 à 26 ans à ce sujet. Ils affirment que les références aux musulmans « extrémistes » présentés comme une « menace » vis-à-vis du mode de vie local déforment la perception générale des communautés musulmanes dans l’opinion publique. Et ce malgré de fréquentes campagnes de communication qui tentent de renverser les préjugés.

3. L’islamophobie nie la diversité des communautés musulmanes

Si l’on en croit les islamophobes, « la communauté musulmane » manque de diversité. Or, les musulmans peuvent être issus de communautés très différentes et avoir des attitudes très diversifiées à l’égard de leur religion et de la façon de la pratiquer. Les musulmans ont aussi des attitudes et des idées différentes quant au féminisme, au genre et à la sexualité. Forger une catégorie unique pour penser les musulmans, c’est nier la diversité des communautés musulmanes.

4. La nature de l’islamophobie varie en fonction du genre

Les femmes et les hommes n’ont pas la même expérience de l’islamophobie. En règle générale, les femmes ressentent plus fortement le sentiment anti-musulman, en particulier si elles portent un foulard, un hijab ou une burqa. Ainsi, 61 % des incidents islamophobes relatés à l’association Tell MAMA en 2015 concernaient des femmes, et 75 % de ces victimes portaient ce type de vêtements. Pour les hommes, les supposés marqueurs de la religion musulmane – le port de la barbe, le teint mat ou une tenue vestimentaire de style « oriental » – augmentent la probabilité d’être victime d’islamophobie. Bien que les hommes soient moins souvent ciblés que les femmes, quand c’est le cas, l’islamophobie est de même nature, impliquant des insultes, des agressions physiques et, plus généralement, un comportement menaçant.

5. L’islamophobie amène les musulmans à se méfier de certains lieux publics

Si les attaques islamophobes dans les transports en commun sont mises en exergue par les médias, notre enquête prouve que le racisme ne se restreint pas à certains lieux. Les comportements racistes se manifestent aussi à l’école, au collège, dans le voisinage, l’espace public et dans les aéroports.

Cela joue aussi sur la cartographie mentale des lieux publics des musulmans eux-mêmes, car ils ne se sentent pas à l’aise partout. Les musulmans sont incités à se faire discrets dans l’espace public et cela peut les mener à une forme d’auto-exclusion et, paradoxalement, à être accusés de mener leur vie sans souhaiter s’intégrer.

6. Les attaques islamophobes sont de nature et d’intensité variables

Les agressions islamophobes sont parfois des agressions physiques pures et simples, mais elles peuvent aussi revêtir d’autres formes, comme quand les passagers des transports en commun s’en prennent à des femmes pour leur enlever leur foulard.

Il y a aussi les insultes, les provocations, les moqueries et les blagues en public. L’islamophobie en ligne est fréquente sur les réseaux sociaux, même si ces espaces donnent aussi l’occasion d’aller à l’encontre de tels comportements.

Les réactions des victimes de ces formes d’agression diffèrent également en fonction des personnes. Selon notre enquête, les plus jeunes font preuve de résilience face aux insultes et aux provocations. Mais pour d’autres, l’islamophobie est synonyme de subtiles stratégies d’évitement et crée un sentiment d’exclusion : ils se sentent observés, remarquent que personne ne s’installe à côté d’eux dans les transports en commun et ressentent généralement une distance sociale plus importante envers eux.

7. L’islamophobie est reproduite par les institutions

Les institutions gouvernementales peuvent aussi renforcer et reproduire les comportements islamophobes à travers leurs initiatives antiterroristes. C’est le cas en Grande-Bretagne avec le programme « Prevent strategy », mis en place dans les écoles. La façon dont les institutions éducatives surveillent les jeunes supposément musulmans en application de cette stratégie gouvernementale amène les étudiants musulmans à se sentir de plus en plus surveillés sur les campus.

L’islamophobie est aussi courante dans le monde du travail – 100 % des participants d’un petit groupe que nous avons interrogés récemment nous ont expliqué qu’ils avaient déjà vécu cette discrimination au travail, et si ce n’était pas le cas, qu’ils en avaient été témoins, ou que quelqu’un de leur famille en avait été victime. Certains musulmans préfèrent éviter de se confronter aux auteurs de ces discriminations, qu’ils voient comme une forme de laïcité agressive, et se sentent par conséquent réduits au silence.

8. Les plus jeunes adoptent de nouvelles stratégies de défense contre l’islamophobie

Les plus jeunes ont développé quantité de stratégies pour faire front face à l’islamophobie. Certains ont adopté des techniques d’auto-protection pour atténuer le sentiment de se sentir visés, en évitant systématiquement certains lieux ou certaines conversations. D’autres, comme la chercheuse australienne Rhonda Itaoui, adoptent une attitude de résistance plus active et n’hésitent pas à défier les islamophobes par leur discours engagé. Mais tout le monde ne peut pas en faire autant.

This article was originally published in English