L’Université de Paris-Saclay : un grand projet à la française (1)

Travaux à Paris Saclay sur le projet Apollon, qui deviendra le premier laser au monde à atteindre la puissance de 5 pétawatts. Jacques Demarthon/ AFP

L’université de Paris-Saclay (UPSaclay) a été créée officiellement au printemps 2014. Elle constitue la facette académique ou amont d’un pôle d’innovation et de technologie mis progressivement en place dès 2004. Ce cluster est établi sur 7 700 hectares du plateau de Saclay, au sud de Paris. Il rassemble de grandes multinationales – Danone, EADS, EDF, France Télécom, Siemens, Thalès, etc. – et plus de 300 petites et moyennes entreprises de pointe. Une méga-université que la MIT Technology Review, la revue du célèbre institut de Boston, classe au nombre des huit pôles d’innovation les plus prometteurs mondialement. Un formidable parti sur l’avenir.

Gouvernance propre

L’UPSaclay*, qui est chapeautée par une Fondation de coopération scientifique, relève d’un statut public particulier, la Communauté d’Universités et d’Établissements (COMUE), et dispose d’une gouvernance propre. Elle n’est ni une université totalement intégrée ni une simple alliance de coopération limitée entre ses membres. Ce statut traduit la volonté du gouvernement de rassembler des entités jusque-là totalement autonomes les unes par rapport aux autres et les placer sous un toit commun avec l’espoir de les inciter progressivement à former une seule communauté académique. Bref l’État ne fusionne pas par décret.

Cette COMUE, qui occupe 3 000 hectares, est très hétérogène à tous égards jusqu’à, pour les mauvaises langues, ressembler à un inventaire à la Prévert. Par le nombre de ses membres : dix-neuf entités, dont deux universités, dix grandes écoles et sept institutions nationales de recherche. Mais aussi par leur histoire, par leur prestige, par leur statut juridique, par leur tutelle de référence, par leurs missions, par leur mode de sélection de leurs étudiants et par les disciplines couvertes.

Quoi de semblable entre une école de management relevant de la Chambre de Commerce de Paris comme HEC et une école d’ingénieurs comme Polytechnique qui dépend du ministère de la Défense ou une autre comme Centrale Supélec dont la tutelle incombe au ministère de l’Industrie ? Quoi de semblable entre des laboratoires comme ceux du CNRS, de l’INRA et du CEA et deux universités publiques, l’une à dominante en sciences sociales et humanités comme Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines et l’autre, un poids lourd en sciences dites dures, comme Paris Sud ? Pour simplifier la situation, certaines de ces institutions sont déjà établies sur le plateau de Saclay, alors que d’autres ne le sont pas.

En tout cas, la somme de ces entités laisse rêveur. L’UPSaclay attire 15 % du budget potentiel de la recherche publique française. Elle abrite 300 laboratoires de recherche. Elle comprend un peu plus de 15 000 professeurs et doctorants. Elle couvre tous les domaines de formation et de recherche, des sciences dures et sociales jusqu’aux humanités et aux arts, de l’agronomie et de la biologie médicale jusqu’aux activités sportives et à la physique atomique. Sur le papier, l’UPSaclay se classe d’ores et déjà parmi les plus grandes universités multidisciplinaires en Europe.

Une ambition nationale

Le projet qui sous-tend la constitution de l’UPSaclay est celui du classement dit de Shanghaï. Dès 2003 les pouvoirs publics prennent conscience qu’aucune Grande École ou université française ne figure honorablement dans le haut du classement mondial des « meilleures » institutions de recherche et de formation. En 2004 le Président de la République en fait une cause prioritaire et impose une réaction dont Saclay devrait être le navire amiral. Le regroupement autour d’une UPSaclay paraît offrir les meilleures chances de figurer rapidement au sommet de cette élite mondiale, notamment par la somme de ses performances en termes de publications scientifiques.

Être visible de Shanghaï devrait ranimer une ambition sacrée. Effectivement, l’UPSaclay comme marque unique ou comme entité institutionnelle, agrège aujourd’hui déjà une production de 8 000 publications annuelles dans les revues scientifiques de référence et rassemble 5 700 doctorants, dont 40 % venus de l’étranger. Des chiffres qui sont sensés, grâce à la dynamique imprimée par la COMUE, augmenter rapidement dans les années à venir.

Pour ce faire, l’UPSaclay se dote de références étrangères qui devraient servir de bonnes pratiques : par exemple Harvard, Oxford, Cambridge, tous leaders historiques des classements internationaux, ou encore l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne, dont l’ascension est fulgurante depuis quelques années. La partie paraît d’autant plus jouable que l’appui des instances gouvernementales semble garanti, alors que l’argent devient une ressource qui se fait rare dans le paysage des universités françaises.

En réalité, une sorte de politique pluriannuelle de grands travaux publics s’est engagée en faveur du plateau de Saclay. On peut estimer que, sans prendre en compte les coûts indirects et les subventions diverses, l’État aura jusqu’à présent alloué plus de 6 milliards d’euros pour construire des bâtiments, soutenir des projets d’innovation et installer des infrastructures de transport desservant le campus, y compris le cluster.

À l’UPS stricto sensu, plus de 2,5 milliards d’euros sont affectés à l’édification de nouveaux équipements immobiliers et à des soutiens à des projets de recherche et d’enseignement. Et si besoin le budget de l’État saura se faire respecter pour obliger les membres de la COMUE à coopérer entre eux en matière de demandes de financement sous le sigle commun de l’UPSaclay, et non pas seulement sous leur seule signature.

Visibilité internationale

Certes, des voix discordantes se sont fait entendre dans les années 2000, face à la fois au projet de cluster et à celui d’un pôle immobilier de grande taille, qui tous deux s’avèrent consommateurs de vastes terrains agricoles de qualité. Mais Paris-Saclay ne génère pas d’opposition forte des partis politiques de droite ou de gauche, quel que soit le gouvernement en place. Les maires des communes riveraines ont eux critiqué l’État pour avoir accéléré le projet sans leur accord formel. Des syndicats étudiants ont dénoncé le fait que l’argent des contribuables alloué au projet ne bénéficie qu’à l’élite académique parisienne et entrave la modernisation de toutes les autres universités à travers la France, l’École Polytechnique en étant une figure de proue. Cependant les oppositions se sont essoufflées progressivement.

Trois postulats plus ou moins implicites rallient les futures institutions membres au projet d’UPSaclay. Le premier est un argument de taille. Pour être visible internationalement, il faut être gros, en effectifs d’enseignants, d’étudiants, de programmes, de domaines scientifiques couverts, etc., et ce même si la corrélation entre taille et classement mondial n’est pas avérée. Le deuxième est que le temps court nécessaire pour intégrer les multiples entités membres en un ensemble unique n’est pas un obstacle rédhibitoire. La synergie se fera sans trop attendre, d’une manière ou d’une autre, parce que chacune des entités doit en bénéficier si fondue dans un ensemble qui gagne par ailleurs. Les entités déjà les plus fortes scientifiquement dans leur domaine feront aussi gagner les plus faibles ou les moins valorisées. Le troisième est que la gouvernance de la dynamique d’évolution de cette configuration interne si complexe est une solution à trouver, et non pas un problème à aborder d’emblée.

Bref, et quitte à forcer quelque peu le propos, l’ambition est celle de la taille, de la reconnaissance par les classements internationaux de l’excellence, et de la fusion par une logique de type « top down ». Le projet scientifique, la mobilisation des échelons de base déjà existants – entités, départements disciplinaires, etc. – et la logistique administrative de la gestion de la mise en œuvre suivront.

* Paris-Saclay fait partie des partenaires fondateurs de The Conversation France.

Jean-Claude Thoenig est coauteur avec Catherine Paradeise du livre « In Search of Academic Quality » paru en 2015 chez Palgrave, Londres.

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