Macron candidat de la protestation, si, si…

A Berlin, le 10 janvier 2017. Soeren Stache/DPA/AFP

Ce n’est pas parce que des choses sont dures à croire dans le cadre de sa rationalité propre ou de son système culturel qu’elles sont forcément fausses. Ce n’est pas parce qu’on juge une situation ou des jugements absurdes qu’il faut les considérer comme non pertinents, et donc les rejeter. Tous ceux qui ont pensé le phénomène Trump à l’aune de leur propre système de valeurs en ont fait l’amère expérience.

Ne pas (vouloir) voir le phénomène Trump

« Trump est idiot ! » ; « Trump est un millionnaire, comment peut-il, de façon crédible, prétendre incarner la petite classe ouvrière blanche ? ! » ; « Trump dit des absurdités et un jour cela se verra, et il ne pourra donc jamais être élu ! », etc.

Toutes ces phrases (et bien d’autres encore), on les a lues ou entendues. Elles signifiaient simplement qu’à l’aune de la rationalité qui est la nôtre (en tant que Français, en tant que diplômés, en tant que membres d’une classe sociale moyenne ou supérieure… c’est selon) l’hypothèse Trump nous révulsait, nous laissait perplexes, incrédules. Pourtant on a vu que cette personnalité, avec ses outrances, ses incohérences, ses positionnements transgressifs a pu incarner pour bon nombre d’Américains une alternative, une façon divergente d’aborder la politique.

Force est d’admettre que ce qui a pu nous apparaître comme des faiblesses rédhibitoires ou des outrances condamnables, étaient aux yeux de ses électeurs des atouts. Se contenter de le qualifier de clown, d’imbécile, de facho, ne réduit en rien sa désirabilité aux yeux de ceux qui ont envie de lui faire confiance.

Quand on regarde ce qui s’est passé aux États-Unis, on est en droit de se demander si on n’assiste pas, en France, à une certaine redite, même si c’est dans un contexte très différent, avec des personnalités qui n’ont rien à voir.

Ne pas vouloir admettre le phénomène Macron ?

Il est de bon ton de dauber Emmanuel Macron, au nom d’arguments plus ou moins excommunicateurs posés en évidences indiscutables, en expertise objective :

  • Il n’a pas de parti, il ne peut donc pas réussir faute de relais territoriaux.

  • Il n’a pas d’expérience d’élu et des campagnes (puisqu’il concourt pour la première fois au suffrage universel), donc il est condamné à perdre.

  • Il se présente comme ni de droite ni de gauche, donc il ne peut pas obtenir les soutiens suffisants pour espérer franchir un premier tour de présidentielle.

  • C’est un ancien banquier d’affaires, donc un riche, donc il ne peut pas plaire aux classes populaires.

  • Il n’a pas exposé un programme bouclé, complet, rédigé intégralement, donc il n’est pas crédible. D’autant qu’il n’a pas de consistance idéologique puisque c’est un pragmatique revendiqué.

On sent que chez certains tenants de ces propos, la candidature Macron est jugée depuis le départ comme une simple bulle sondagière, un épiphénomène de campagne, voués à se dégonfler. Mais ces jugements péremptoires relèvent souvent plus de l’autoconviction, pouvant virer à l’auto-intoxication. Car le succès d’estime d’Emmanuel Macron repose sur un mouvement d’opinion profond. Et bien sûr aussi sur des bases sociologiques (avec donc des intérêts sociaux que ses propositions défendent) bien exposées ici par Bruno Cautrès (Cevipof).

La candidature Macron, une offre politique contestataire

Même si cela est dur à admettre pour certains, Macron est considéré par une partie des citoyens français comme une opportunité d’émettre un vote protestataire. Si, si. Lui, l’ancien banquier, l’ancien ministre – de l’Économie qui plus est – l’ancien conseiller économique du Président honni, François Hollande. Lui, l’énarque avec une tête de premier de la classe, Emmanuel Macron donc, peut être perçu comme une offre politique contestataire.

Ne pas vouloir l’admettre c’est s’aveugler, c’est minimiser la crise profonde de désamour démocratique qui traverse depuis des années notre pays, la crise de confiance vis-à-vis du personnel politique que mesure le baromètre du Cevipof. Tout ce qui est posé comme obstacles à l’ascension électorale de ce candidat différent des autres peut se retourner en atouts aux yeux d’une frange de l’électorat.

Des faiblesses pour certains qui sont des forces pour d’autres

Il n’a pas de parti ! Donc il n’est pas enserré dans des logiques d’appareils où le maintien des équilibres internes semble primer sur l’intérêt général. Et, à coup sûr, il est dans le camp majoritaire en France en menant ses objectifs politiques en dehors d’une forme organisationnelle (qu’on s’en désole ou pas) qui n’attire plus qu’une infime minorité de citoyens.

Il n’a pas de consistance idéologique puisqu’il se veut pragmatique et se dit ni de droite ni de gauche ! Mais voilà déjà des années qu’une majorité de Français pense que le clivage droite-gauche est « dépassé », « suranné », « stérile »… Si une majorité de Français garde sur ses convictions personnelles une aptitude à se considérer comme plutôt d’un camp ou d’un autre, ils sont nombreux à penser que des politiques gouvernementales qui seraient par trop partisanes, qui déferaient une loi simplement parce qu’elle fut votée par le camp « adverse » (comme récemment la fin de la défiscalisation des heures supplémentaires votée par la majorité socialiste parce qu’elle était une mesure phare du Président Sarkozy), seraient une mauvaise politique.

Dans un tel contexte, proposer un positionnement idéologique qui casse les lignes, en agrégeant des mesures inspirées habituellement par des gens de droite ou d’autres par des gens de gauche, n’est pas en soi une faiblesse. La vraie difficulté provient de la capacité du candidat de donner une cohérence à son patchwork personnel.

Macron est un ancien banquier ! Certes le capitalisme financier n’est pas l’activité la plus populaire en France, mais cela signifie néanmoins qu’Emmanuel Macron a une expérience professionnelle ailleurs que dans le monde politique. Il peut se prévaloir ainsi des atours de la société civile, ce qu’il atteste aussi par sa manière de construire le mouvement citoyen En Marche. Il apporte une certitude à nombre de déçus du monde politique : il s’investit en politique alors qu’il gagnerait mieux sa vie dans les affaires. Donc en se lançant dans la politique il n’essaye pas de trouver une rente de situation, de s’enrichir, d’y faire carrière. C’est une suspicion (favorable) de dévouement aux yeux de ses soutiens.

Macron n’a pas d’expérience d’élu, il n’a jamais conduit de campagnes. Sur un plan technique, relevons d’abord qu’une campagne ne se fait pas seul et, de ce point de vue, il y a bien des gens qui accompagnent son parcours, qui le conseillent. Mais là n’est pas l’essentiel.

Dans le climat de désamour politique profond qui a saisi les Français, le rejet de la professionnalisation politique est devenu fort. L’idée s’est répandue chez les citoyens que la professionnalisation tue la politique. Que ceux qui sont élus et réélus deviennent, petit à petit, déconnectés des réalités ordinaires des Français ; que les professionnels de la politique, les « politiciens » finiraient par rechercher la préservation de leurs intérêts au détriment de l’intérêt général. Pour injustifiée ou pas que soit cette critique, être un trentenaire novice en mandat électoral permet à Emmanuel Macron d’en être exonéré.

De même, alors que beaucoup se sont moqués de son exaltation en meeting, pris dans la ferveur d’un premier grand rendez-vous de campagne présidentielle, n’oublions pas que cette attitude peut être perçue par ceux qui regardent d’un œil intéressé sa candidature comme une preuve de sa spontanéité, donc de sa sincérité supposée (comme nous avons eu déjà l’occasion de le dire).

Les effets paradoxaux de ces critiques

Pour finir, pointons, comme ce fut le cas pour Donald Trump, les effets paradoxaux de certaines critiques et mobilisations. Quand des médias ayant pignon sur rue, d’habitude avares de consignes électorales, sont sortis de leur réserve pour dire qu’ils appelaient à voter contre Trump, ils ont servi ses intérêts. En effet, ils accréditèrent l’idée qu’il était bien le candidat dit « anti-système » (même si la notion est à manier avec d’infinies précautions).

Donald Trump (ici le 9 janvier 2017, avec Bernard Arnault), le président que personne n’attendait. Drew Angerer/Getty/AFP

Il peut en aller de même avec l’annonce par la direction du Parti socialiste que ceux des élus qui apporteraient leur soutien au candidat Macron seraient privés de l’investiture officielle du PS. Une telle annonce renforce son positionnement. Cela le place en victime. S’affranchissant du jeu partisan, il fait l’objet de mesures punitives et vexatoires, accréditant la thèse d’un jeu partisan suranné, de réflexes corporatistes se crispant sur la préservation de leurs intérêts de boutique. Il incarnerait bien une façon différente de faire de la politique. La preuve : les vieux partis cherchent à le torpiller.

Mais il faudra plus à Emmanuel Macron

L’ensemble de ces remarques ne suffit pas à épuiser l’analyse du phénomène Macron. Elles ne permettent pas de prédire l’avenir et de mesurer si le candidat aura assez de souffle pour toute la campagne. Tiendra-t-il le choc sous les coups de boutoir de ses adversaires des deux bords ? Sauront-ils, les uns ou les autres, l’étiqueter, le scotcher à un camp pour l’empêcher de mordre sur l’électorat de l’autre camp ? Un candidat centriste viendra-t-il assécher une partie de son espace politique ?

Mais, surtout, Emmanuel Macron saura-t-il, au-delà de l’attrait pour sa personnalité (atypique, romanesque, jugée fraîche), construire une offre politique reposant sur un récit, mettant en forme, en cohérence ses différentes propositions, donnant du sens, en plus d’incarner un renouvellement de la manière d’être en politique ?