« Maguy », une sitcom pionnière

Jean-Marc Thibaut. dans Maguy. Youtube

Si Maguy (1985-1994) est une série dont tout le monde (ou quasiment) a déjà vu des images, peu savent qu’elle est l’adaptation d’une sitcom américaine, Maude, diffusée sur CBS entre 1972 et 1978. Elle était la création d’un des plus grands producteurs de la télévision américaine, Norman Lear, qui a totalement renouvelé le genre de la sitcom dans les années 1970, en proposant des cadres beaucoup plus urbains (la période précédente avait multiplié les westerns et les sitcoms rurales) et abordant frontalement des sujets de société, parfois parmi les plus controversés. Le passage d’un côté de l’Atlantique à l’autre a affaibli le propos, mais Maguy reste, d’un point de vue purement industriel, une réussite de la télévision française.

Maude, une sitcom engagée dans un contexte télévisuel tourmenté

Maude est mise à l’antenne à la rentrée 1972 par CBS. La série a été créée par Norman Lear à partir d’une autre série, All in the Family : Maude est la cousine d’Edith Bunker, le premier rôle féminin de la série. Face au succès d’All in the Family (dont la diffusion a commencé en janvier 1971) qui devient dès sa première saison le programme le plus regardé de toute la télévision américaine, CBS demande à Norman Lear de dériver une nouvelle série : ce sera Maude. CBS, à cette période, opère un changement total d’image et veut à tout prix rajeunir son public.

Entre 1969 et 1972, la chaîne annule une quinzaine de programmes (dont certains étaient diffusés depuis des décennies) pour rester compétitive face à NBC qui commence à partager des résultats qualitatifs d’audience (c’est-à-dire non plus les chiffres bruts de résultats, mais ventilés selon les catégories d’âge, de profession, de revenus, de lieu de vie). Ainsi, NBC arrive à rendre attractifs des espaces publicitaires dans des programmes moins regardés, mais dont le public séduit davantage les annonceurs. L’annulation massive de programmes par CBS (ce qu’on a appelé la purge rurale) et la mise à l’antenne de séries plus en prise avec les problèmes sociaux de l’époque et plus corrosives est à comprendre dans ce contexte de retournement à 180° de la programmation de CBS.

Norman Lear. Larry D. Moore/Wikimedia

Cette période est aussi celle où l’on commence à hybrider les choses : ces séries ne sont pas seulement des comédies, mais aussi d’acerbes critiques sociales. Ainsi, Maude va subir un avortement juste quelques mois avant la décision de la Cour suprême, avec Roe v. Wade qui reconnaît l’avortement comme un droit constitutionnel. La série traite aussi du problème de la consommation des tranquillisants et de l’alcoolisme : les personnages principaux commencent à boire, peu à peu, le soir, et la situation évolue doucement jusqu’à ce que Walter, le mari de Maude, la frappe après que, une nuit où Walter, Maude et leur ami Arthur ont beaucoup bu ensemble, Maude a fini dans le lit d’Arthur.

C’est la première fois qu’à la télévision, on montre comment la consommation sociale d’alcool peut conduire à l’alcoolisme et à la violence. En ce sens, Maude est certes une série comique, mais elle ne s’interdit pas de prendre position sur des sujets sociaux importants, à travers des éléments narratifs proprement dramatiques. Norman Lear pensait effectivement que les créateurs de fiction devaient aborder les problèmes sociaux les plus brûlants et s’engager, d’une certaine manière, sur ces questions.

Que garde Maguy de Maude ?

Cette rapide description de Maude montre la distance qu’a prise Maguy avec la série américaine. La série française a gardé l’équilibre général des personnages : le couple (Maude/Walter, Maguy/Georges), la domestique (trois actrices vont se succéder dans Maude, tandis que Rose Le Plouhannec est incarnée par Marthe Villalonga dans Maguy), la présence d’une fille et d’un petit-fils, un médecin voisin et ami (Arthur aux États-Unis, Pierre en France), les anciens maris du personnage féminin principal. Mais la dimension critique a été totalement effacée, au profit des seuls effets comiques.

Maude et Mme Naugatuck. Wikimedia

Quelques épisodes seulement de Maguy reprennent des scénarios ou des canevas de Maude. Mais quand ils le font, les différences de traitement sont grandes : ainsi, l’épisode « Souvent l’infâme varie » de Maguy part d’une situation similaire à celle de « Walter’s Temptation » de Maude. Dans les deux cas, Maude/Maguy pousse, pour des raisons « féministes », Walter/Georges à promouvoir une de ses employées qui, ensuite, se met à draguer son patron.

Mais ce sont les seuls points communs entre les deux épisodes : là où, dans Maude, se développe un réel discours féministe (Maude est invitée à parler dans une émission de télévision locale de féminisme, ce qui l’a conduite à conseiller Walter à mieux traiter ses employées ; l’employée qui pense pouvoir profiter d’une promotion canapé est licenciée, jouant ainsi le rôle d’une sorte de contremodèle à Maude), Maguy développe plutôt un discours sexiste et la situation ne sert que de prétexte à des gags : les raisons pour lesquelles Maguy demande à Georges d’augmenter son employée sont tournées en ridicule dans le dialogue ; cette dernière va mettre en place une promotion au magasin de Georges (« Une soirée avec une télévision couleur, une nuit avec une fille ») qui s’appuie en fait sur un réseau de prostitution (dont on ne fait que rire) ; elle va enfin séduire Georges, qui va quitter Maguy, puis le délaisser pour son ami Pierre, et l’abandonner à l’aéroport parce qu’il n’a pris « que » des places en classe affaires. Après une dispute dans laquelle Maguy alterne entre casser des assiettes en hurlant et rire aux dépens de Georges et de Pierre, tout rentre dans l’ordre et Georges peut rentrer à la maison.

Maude n’était pas connue à l’époque en France (elle est toujours inédite à ce jour) et il est probable que les auteurs et acteurs ne l’aient pas vue. Lors d’une interview donnée à Ardisson dans Double jeu, Jean‑Marc Thibault déclare que, s’ils ont gardé peu d’épisodes de la série originale, c’est à cause de différences d’humour : il explique ainsi que Maude est constamment ivre et que voir une femme ivre fait rire les Américains et pas les Français. Or, qui connaît la série sait que cette question de l’alcoolisme n’est pas là pour sa visée comique (ce qui est davantage le cas avec le personnage de la domestique Nell Naugatuck), mais pour sa portée sociale.

Cependant, il faut croire que les producteurs de Maguy ont eu raison de se détacher de ce sous-texte social puisque la série est un grand succès populaire : diffusée le dimanche, à raison de 40 épisodes en moyenne par saison pendant huit ans (pour un total de 333 épisodes) en access primetime, elle est une série à la longévité exceptionnelle dans ces conditions de tournage (à titre de comparaison, si Navarro dure 19 saisons, elle ne compte que 108 épisodes). Elle est une des premières sitcoms de la télévision française, importe des rythmes de production « à l’américaine » et crée un engouement pour cette nouvelle forme télévisuelle sur les petits écrans français.

La postérité de Maguy

L’innovation de Maguy et l’engouement qu’elle va susciter et qui va aboutir à la création de nombreuses sitcoms dans la deuxième partie des années 1980 doivent s’analyser dans le contexte de la loi du 30 septembre 1986, qui met en place plus fortement la question des quotas : les chaînes de télévision vont voir dans la sitcom hebdomadaire, plus rapide à tourner que les séries de soirée, une opportunité à saisir pour remplir leurs quotas tout en proposant un nouveau format qui plaît au public. La privatisation de TF1, également prévue par cette loi, va en outre exacerber la concurrence entre les deux premières chaînes.

Antenne 2 la première capitalise sur le succès de sa série Maguy en proposant le samedi, à la même heure, Marc et Sophie, dès la rentrée 1987. TF1 riposte, avec Vivement lundi !, face à Maguy le dimanche soir, à partir de la rentrée 1988. Cette même année, Antenne 2 tente une nouvelle programmation, en semaine, avec une case à 19h35, « Plaisir de rire », proposant chaque jour un épisode de sitcom différent : le lundi Loft Story (rien à voir avec l’émission de télé-réalité des années 2000), le mardi L’Appart, le mercredi La Baby-sitter, le jeudi L’Homme à tout faire, le vendredi Tel père, tel fils. Antenne 2 reprend ici le principe de programmation qu’avait mis en place M6 en mai 1988 pour contrer les 20h de TF1 et Antenne 2 en proposant chaque jour une série américaine différente. Mais cela ne fonctionne pas très bien et, assez rapidement, la chaîne revient à une stratégie de programmation plus classique, en diffusant ses sitcoms par blocs de trois semaines de programmation.

Durant cette période, on peut aussi citer le fameux cas de Voisin, voisine sur La Cinq à partir de septembre 1988. Canal Plus avait commencé plus tôt, avec Objectif nul en février 1987. Le format de la sitcom, quasi-inconnu de la télévision française avant Maguy, essaime donc rapidement.

Mais c’est avec Jean‑François Porry que le genre va connaître à la fois une grande expansion et une forme de chute : il vise le public jeune avec Pas de pitié pour les croissants, en septembre 1987, dont le succès va contribuer à l’émergence des « séries AB » et au confinement du genre aux séries cheap pour enfants et adolescents. De nombreuses sitcoms de ce type seront alors produites. Il faudra attendre Canal Plus en 1998 avec H, Blague à part et Eva Mag pour voir le genre renaître de ses cendres, mais avec les plus grandes difficultés comme le montre encore aujourd’hui le désintérêt français pour le genre de la sitcom.

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