Marathon en moins de 2 heures : un cas de dopage technologique ?

Eliud Kipchoge à l'arrivée de son marathon bouclé en moins de deux heures. ALEX HALADA / AFP

En octobre dernier, à Vienne, Eliud Kipchoge, un coureur de fond kényan devenait le premier homme du monde à effectuer un peu plus de 42 km en moins de deux heures. Le lendemain, à Chicago, Brigid Kosgei, une compatriote, envoyait aux oubliettes le précédent record féminin du marathon. Or ces deux exploits ont suscité au choix enthousiasme, scepticisme ou rejet absolu. Et l’objet du rejet tient en deux mots : innovation technologique.

Lancement de la ZoomX Vaporfly Next en rose, Bangkok, octobre 2019. Nattawit Khomsanit/Shutterstock

Dans les deux cas, les athlètes avaient aux pieds des chaussures Nike. Et depuis trois ans, l’évolution de ces chaussures est contestée par certains compétiteurs. L’amélioration des temps des athlètes leur paraît si criante et suspecte qu’ils y voient bien plus qu’une rupture technologique. Et leur rejet se cristallise sur un cas particulier : le record (1h 59 min 40s) du kényan Eliud Kipchoge à Vienne. Un record symbolique, puisqu’il n’est pas officialisé par l’Association internationale des fédérations d’athlétisme (IAAF).

Les « chronos » de la discorde

Chez les hommes, les 8 meilleurs « chronos » mondiaux établis en marathons officiels ont tous été réalisés avec des chaussures Nike. Sa suprématie est moins marquée chez les femmes, où seul le record du monde et la 4e meilleure performance mondiale ont été établis avec des chaussures de cette marque. Quant au rejet, il s’est emballé tout récemment.

Le 29 septembre dernier, à Berlin, l’athlète éthiopien Kenenisa Bekele, que l’on pensait « fini » suite à des abandons sur ses derniers marathons, établit (en Nike) la seconde meilleure performance mondiale, à 2 secondes du record officiel.

Le 12 octobre suivant, à l’occasion du Challenge INEOS 1 :59 se déroulant à Vienne, Eliud Kipochoge atomise son record officiel. Il court en chaussures Nike AlphaFly à trois lames de carbone, et son record est aussitôt contesté au vu des conditions de course inédites, que ce soit par le parcours ou les 41 relais de « lièvres » de très haut niveau lui offrant une protection aérodynamique avantageuse.

Enfin le 13 octobre, à Chicago, la kényane Brigid Kosgei, elle aussi chaussée de Nike, détrône le vieux record féminin de Paula Radcliff, avec un marathon accompli en 1 min et 20s de moins.

De nouvelles stratégies de course

Nonobstant la formidable performance d’Eliud Kipochoge, c’est en des termes très péjoratifs et suspicieux que seront décrites ses différentes composantes (organisationnelle, technique et humaine) dans certains médias.

Il est vrai que cette course n’a en commun avec les marathons IAAF que la distance courue (42,195 km). Mais c’est bel et bien un marathon, comme le sont ceux du Pôle Nord, de l’Everest, ou encore de la Grande Muraille de Chine, que personne ne conteste. Et contrairement à ce qui est allégué, la course de Vienne n’est pas dénuée d’intérêt : elle révèle en effet de nouvelles stratégies de course (« drafting ») pour aller toujours plus vite sur les marathons IAAF.

Comment le marathonien a-t-il amélioré sa vitesse ? Écartons d’emblée l’idée du dopage, même si maints athlètes kényans, stars et de second rang, ont été sanctionnés. Eliud Kipchoge, qui est au plus haut niveau depuis son jeune âge (champion du monde du 5000 m à 18 ans), n’a jamais été contrôlé positif.

Réduire le coût énergétique

Pour courir plus vite, l’une des meilleures options consiste à réduire le coût énergétique du déplacement, c’est-à-dire améliorer l’économie de course. Or on peut y parvenir en faisant progresser sa technique, et/ou ses chaussures. Et à l’évidence, sur ce point, Nike a mieux réussi que ses concurrents pour le marathon – au passage, avec des chaussures elles aussi dotées d’une lame en fibres de carbone, Hoka One One a permis à Jim Walmsley de battre le record du monde du 50 milles en 4h 50 min et 16s.

Une vision idéalisée et fantasmée de l’athlétisme voudrait laisser croire au grand public que la performance repose presque uniquement sur les capacités physiques et mentales du coureur. Il n’en est rien. Mais si à l’instar des sports automobiles, il n’y a pas de championnat du monde des constructeurs en athlétisme, dans les faits, la compétition entre équipementiers est féroce. Ainsi en 2016, Nike a investi 1,5 milliard de dollars en Recherche et Développement, soit trois fois plus que son concurrent Adidas.

L’impact de l’innovation technologique en sprint est important mais pas facilement décelable par les spectateurs. Author provided (No reuse)

Aujourd’hui, l’entreprise glane les fruits de son investissement… au grand dam des coureurs non équipés de Vaporfly. En ce sens, les réactions du triple champion de France de cross Hassan Chahdi, sponsorisé par Adidas, relèvent d’une utopie surprenante : « Ça crée des inégalités. On devrait tous être égaux sur la ligne de départ » expliquait-il en octobre dernier dans un quotidien régional. Qu’envisage-t-il ? Un modèle de chaussure unique pour tous les marathoniens élites comme pour les pneumatiques en Formule 1, ou courir pieds nus comme l’autorise l’IAAF ?

Les Vaporfly : des chaussures magiques ?

Les Vaporfly diffèrent des chaussures de course conventionnelles en trois points. D’abord, l’insertion d’une plaque en fibres de carbone dans toute la longueur de la semelle. Ensuite, le matériau de la semelle intermédiaire. Enfin, l’épaisseur de cette semelle.

Ces trois composantes, prises isolément, visent à réduire les pertes d’énergie à chaque impact au sol. Les chaussures ne créent donc pas de force motrice : elles sont optimisées pour limiter la déperdition énergétique du coureur lors des appuis au sol. Difficile de qualifier cette optimisation de dopage technologique, car toutes les chaussures concurrentes jouent ce même rôle mais de façon moins efficace. Mais examinons plus avant chacune des caractéristiques.

Trois composantes importantes

La plaque en fibre de carbone augmente la rigidité durant la flexion longitudinale de la chaussure : on la trouve classiquement sur les modèles de sprint. En rigidifiant l’articulation qui relie les os du métatarse à la base des premières phalanges des doigts de pied, elle diminue le travail de la cheville. Et elle réduit ainsi le coût énergétique de la course d’à peu près 1 %.

La semelle intermédiaire est en élastomère Pebax, un matériau plus léger et plus résistant que l’acétate de vinyle (EVA) et le polyuréthane thermoplastique (TPU) traditionnels. Cela lui confère de sérieux avantages : la semelle de la Vaporfly restitue ainsi 87 % de l’énergie emmagasinée lors de sa compression, contre 76 % pour le modèle Adios Boost d’Adidas en TPU, et 66 % pour le Zoom Streak de Nike en EVA.

Enfin, l’épaisseur de ladite semelle peut être accrue sans rajouter de masse à la chaussure, par suite de la moindre densité du Pebax. Ainsi, la Vaporfly pèse 184g pour une hauteur de talon de 31 mm, contre 181g pour 23 mm avec le modèle Zoom Streak. In fine, ce matériau est avantageux à plus d’un titre : outre sa résistance, il permet sans poids supplémentaire d’améliorer l’amortissement et d’augmenter la longueur effective de la jambe du coureur. Un allongement qui réduit encore le coût énergétique de la course : il représente probablement 25 % du gain induit par les Vaporfly.

Peut-on quantifier l’influence des Vaporfly ?

Le physiologiste du sport sud-africain Ross Tucker a remarquablement décrit l’influence que pourrait induire un gain de 1 à 5 % (valeur maximale donnée par Nike) de l’économie de course. D’après ses estimations, un gain de 1 % pourrait faire progresser de 0,65 à 0,7 % la performance chronométrique d’un très bon marathonien. Une amélioration de 2,9 % permettrait ainsi de passer du record du monde obtenu en 2008 à Berlin par l’athlète éthiopien Haile Gebrselassie (2h 3 min 59s) à celui obtenu 10 ans plus tard au même endroit par Eliud Kipchoge (2h 1 min 39s).

Eliud Kipchoge est-il plus fort ou mieux équipé que Haile Gebrselassie ? Author provided (No reuse)

Ross Tucker n’omet pas, toutefois, de préciser que l’on ne sait rien de l’amélioration due aux Vaporfly chez Kipchoge. Ainsi conclut-il, tout ce qui se dit et s’écrit sur la part des chaussures du Kényan dans ses temps en marathon n’est que spéculation. Gageons que les ingénieurs de Nike ne spéculent pas, mais qu’ils ont de leur côté mesuré le gain de performance.

Que pourrait faire l’IAAF ?

Après la course de Vienne, un groupe d’athlètes professionnels a déposé une plainte formelle auprès de l’IAAF, estimant que la chaussure Nike fournit un avantage « inéquitable ». Reste que ce modèle a été approuvé par l’IAAF en mai 2018. Qui plus est, il est en vente libre. On peut donc supposer que cette plainte n’aboutira pas à une interdiction. Mais elle pourrait en revanche conduire l’IAAF à définir une norme sur les chaussures de courses longues.

De fait, l’IAAF devra se positionner rapidement pour continuer à encourager le développement technologique des équipements individuels et collectifs, tout en préservant l’équité ou « l’esprit de l’universalité de l’athlétisme ». Et si la règle devait changer, elle devrait être claire. Sans quoi, il faudra continuellement statuer sur les améliorations reposant sur des ruptures technologiques.

À ce sujet, notons que Geoffrey T. Burns (École de kinésiologie, Université du Michigan) et Nicholas Tam (Département de physiologie, Université du Pays basque de Bilbao) proposent d’arrêter une géométrie de chaussures de courses longues sans limitation sur la nature de leurs matériaux. Précisément, ils suggèrent de fixer une norme sur l’épaisseur de la semelle intermédiaire. Une proposition judicieuse et réaliste, car l’IAAF l’a déjà appliquée pour les chaussures de saut en longueur et en hauteur. À suivre…