Marine Le Pen, Schengen et la vaine instrumentalisation des frontières

Un hélicoptère de la police des frontières (en 2007). Axel Péju/Flickr, CC BY

Alors que la Commission européenne a proposé, mardi 2 mai, que les derniers contrôles temporaires aux frontières encore en place dans l’espace Schengen soient supprimés (Allemagne, Autriche, Danemark, Suède, Norvège), la philosophie de proposition de la candidate du Front national va dans le sens opposé. Il s'agit, en l'occurrence, de restaurer, de manière immédiate et permanente, des contrôles aux frontières tout autour de l’Hexagone.

Suite à l’attaque terroriste qui s’est soldée par la mort d’un policier, le 20 avril sur les Champs-Élysées, Marine Le Pen a réclamé au gouvernement un « ultime sursaut » en décidant de « rétablir les frontières dans l’espace Schengen ». La routine, en quelque sorte : lors de chaque attaque terroriste, Schengen, en tant qu’espace de libre circulation, est pointé du doigt par le Front national. La proposition visant à « rétablir les frontières nationales et (à) sortir de l’espace Schengen » figure ainsi dans le programme de présidentiel de la candidate frontiste (proposition 24).

Une « catastrophe sécuritaire totale »

Dans le langage de la candidate du FN, Schengen est évidemment associé à « l’Europe des insécurités ». Il y a d’abord l’immigration de masse. La proposition de Marine Le Pen est ainsi insérée dans la rubrique du programme intitulée « Retrouver des frontières qui protègent et en finir avec l’immigration incontrôlée ». Cette question est aussi reliée à celle de la criminalité et au terrorisme. Ainsi, en décembre dernier, après la mort d’Anis Amri, l’auteur de l’attentat de Berlin, abattu à Milan par la police italienne, elle avait qualifié l’espace Schengen de « catastrophe sécuritaire totale ».

Schengen cristallise également une autre critique de la part de la candidate : il s’agirait, à ses yeux, d’une entreprise illégitime car affaiblissant encore davantage la souveraineté française. À l’origine, si Schengen était un projet de nature intergouvernementale, il s’inscrivait bien dans le cadre de la création d’une Europe communautaire, visant à approfondir le marché intérieur en assurant la libre circulation des personnes à travers le démantèlement des frontières entre États participants. Qui plus est, Schengen a été absorbé par cette Europe communautaire en 1999. Son acquis – c’est-à-dire les avancées menées dans le cadre de cette coopération – fait dès lors partie de la construction européenne, un projet à forte connotation supranationale. De ce fait, il symbolise, aux yeux du FN, l’Europe qui se construit contre les peuples.

Sécurité et souveraineté sont étroitement associées dans le projet frontiste. Schengen est présenté par le FN comme un espace européen ouvert et sans contrôle. « Un djihadiste armé et dangereux » peut se « balader » impunément, passant aisément d’un territoire à l’autre, selon les mots de la candidate employés à propos l’auteur des attaques de Berlin.

La seule solution consisterait, dès lors, à fermer définitivement les frontières nationales. Cette rhétorique est ancrée, si l’on en croit un sondage publié en avril 2016, dans une partie de l’opinion publique qui tient pour acquise la doxa frontiste, exprimée clairement dans cette proposition 24 du programme, à savoir « Sécurité = frontières = France ».

Un espace de liberté… et de sécurité

Historiquement, on l’a dit, la coopération Schengen entendait créer un espace de liberté, dépourvu de frontières intérieures. L’objectif était, dans les années 1980, de favoriser la création d’un grand marché économique (en l’occurrence l’objectif du Marché unique à l’horizon 1993). Cependant, un volet sécuritaire lui a été très vite associé dans le deuxième traité, celui datant de 1990. Mieux, une batterie de « mesures compensatoires » est prévue à ce titre : coopération policière accrue, système d’information Schengen, surveillance multilatérale par les États des contrôles nationaux exercés aux frontières extérieures par l’un d’eux, etc.

Bref, la sécurité était dès le départ omniprésente dans l’esprit des négociateurs de ce deuxième traité qui l’ont érigée en condition sine qua non à l’émergence de l’espace de liberté. Ce « Schengen de la sécurité », qui se retrouve par exemple dans la possibilité offerte à la douane d’effectuer des contrôles volants dans un rayon de 20 km en deçà de la frontière intérieure, est délibérément absent du vocabulaire frontiste. Schengen est ainsi réduit à son seul volet « liberté ».

Certes, un tel « Schengen de la sécurité », qui a débouché dans les années 1990 sur la création d’Europol, est encore à l’état d’ébauche. Un rapport du Sénat de mars 2017 – intitulé « Circuler en sécurité en Europe : renforcer Schengen » – rappelle que, jusqu’à présent, la libre circulation a été privilégiée au détriment de la sécurité. Et pour cause : la sécurité fait toujours partie des prérogatives nationales.

À ce titre, reprocher à l’Union de ne pas intervenir suffisamment s’explique, juridiquement, par le fait que l’UE possède précisément des compétences limitées en la matière. Rejeter la responsabilité sur l’Europe des carences sécuritaires, en l’accusant d’être une « passoire », c’est lui faire la part belle en lui conférant un rôle en matière de sécurité qu’elle n’a pas. Même si des avancées ont été réalisées dans ce domaine, particulièrement depuis 2015, il reste que l’UE doit se cantonner à apporter un appui. En fustigeant les défaillances européennes, Marine Le Pen confond donc les causes et les conséquences.

Grand bond en arrière

Rappelons que cette Europe de la sécurité trouve son origine, en 1976, dans la coopération Trevi. Historiquement, il s’agissait de lutter contre le terrorisme (en particulier du terrorisme palestinien), la criminalité organisée et le trafic de drogue. Face à ces phénomènes transnationaux, les États avaient initié une coopération politique visant renforcer une action collective. Les progrès menés par la suite en matière d’intégration résultaient d’un constat : la défense de la souveraineté entravait le renforcement de la lutte contre ces diverses menaces transnationales (par exemple le blanchiment d’argent ou le financement du terrorisme).

En remettant en cause l’acquis de Schengen, notamment dans son volet sécuritaire, au nom d’une politique de sécurité menée à l’échelon exclusivement national, le projet porté par la candidate frontiste menace d’opérer un grand bond en arrière dans l’édification de cette Europe de la sécurité, dont les criminels et terroristes seraient les premiers bénéficiaires.

Le paradoxe Le Pen

Le paradoxe dans lequel Marine Le Pen et les députés de son groupe au Parlement européen, se trouvent actuellement – concilier sécurité et souveraineté dans un contexte où ces menaces font fi des frontières – s’est récemment manifesté à plusieurs reprises, en particulier au moment de l’adoption de la directive dite « PNR intracommunautaire » ou celle de la directive sur le contrôle systématique des ressortissants européens aux frontières extérieures.

Marine Le Pen (ici en 2012), pour le rétablissement immédiat des frontières au sein de l’UE. Blandine Le Cain/Flickr, CC BY

Dans le premier cas, le Parlement européen, sous la pression des ministres de l’Intérieur, était amené en 2016, à statuer sur l’adoption de la directive instituant un fichage des passagers aériens. Les opposants à ce texte invoquaient notamment la défense des libertés. Or, de manière surprenante, les voix des députés du Front national sont venues se mêler à celles de députés Verts et d’extrême gauche pour dénoncer cette Europe de la sécurité tout en fustigeant l’émergence d’une société de surveillance.

Dans le deuxième cas, l’Assemblée strasbourgeoise devait se prononcer sur un projet destiné à empêcher le départ de jeunes combattants européens pour le Moyen-Orient afin de rejoindre les rangs de Daech. Le texte, adopté depuis lors, prévoit le contrôle systématique des ressortissants de l’UE à travers la consultation des fichiers de police, nationaux, européens et internationaux. Comme n’a pas manqué de le souligner la presse, la candidate frontiste était absente lors du vote de ce texte début 2017. Il s’agit pourtant d’un maillon essentiel dans la lutte contre le terrorisme, mesure phare des actions entamées après les attaques de Paris de novembre 2015.

Cinq menaces prioritaires

En réduisant l’Europe de la sécurité à Schengen et en ramenant Schengen à son volet liberté, Marine Le Pen tente de faire coup double : elle occulte le fait que l’Europe de la sécurité est en train de se bâtir tout en cultivant dans l’imaginaire collectif l’idée d’une Europe affaiblissant la sécurité de la France par son laxisme supposé. Pourtant, l’Europe de la sécurité – encore en gestation – est une réalité tangible, la manifestation d’une volonté politique des 28 face à ces menaces transnationales.

Le dernier rapport rendu sur l’établissement de cette Europe de la sécurité, en avril 2017, révèle des avancées substantielles. La directive « armes à feu » visant à lutter contre le trafic d’armes (notamment l’emploi d’armes par les terroristes) est en voie de finalisation. Les efforts sont orientés vers la sûreté aérienne, la surveillance des précurseurs d’explosifs, le chiffrement des communications, la radicalisation en ligne, et la sécurisation des cibles dites « molles », tels que les centres commerciaux ou les abords des aéroports.

Une patrouille du dispositif Frontex au large de Malte (mars 2017). Bundesministerium für Europa, Integration und Äußeres/Flickr, CC BY

L’un des grands chantiers actuels sera l’adoption par les ministres du Conseil européen, au mois de juin, des priorités en matière de lutte contre la criminalité organisée, sur la base du rapport d’évaluation de la menace par Europol. L’Office européen de police distingue parmi les cinq menaces criminelles prioritaires la cybercriminalité et les cambriolages. Un nouveau cycle couvrant la période 2018-2021 va être lancé par les ministres de l’Intérieur des Vingt-Huit le mois prochain afin de mieux coordonner les forces de police des États membres autour de ces priorités.

Des espions, pas des plantons

En définitive, le programme frontiste fait de la frontière, entendue comme « frontière ligne », réputée étanche, sa principale mesure sécuritaire. Si cette conception de la frontière permet de frapper les esprits des citoyens par une mesure forte symbolisant à la fois un intérieur protégé et une décision politique incarnant la souveraineté, ce type de mesure s’avère en pratique peu efficace contre les menaces transnationales, notamment le terrorisme.

L’Union l’a très bien compris en instituant une frontière prenant la forme d’un continuum sécuritaire : du dépistage des risques en amont avec le projet de système européen d’autorisation de voyage sur le modèle de l’ESTA, un contrôle dans la zone frontalière (à l’aide du nouveau Corps européen de gardes-frontières opérationnel depuis novembre 2016) et un contrôle en aval sur le territoire national grâce à l’interopérabilité des bases de données sécuritaires et migratoires, qu’elles soient nationales ou européennes.

Le programme de Marine Le Pen apporte donc de mauvaises réponses : il en va ainsi du rétablissement des contrôles aux frontières permanents pour lutter contre le terrorisme. La lutte contre ce phénomène implique en effet, avant tout, une collaboration accrue des services de sécurité et un meilleur partage du renseignement. Comme l’écrit Yves Bertoncini,le directeur de l’Institut Jacques Delors :

« On n’arrête pas les terroristes aux frontières. On a besoin d’espions pour arrêter les terroristes, pas de plantons. »

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