Migrants : cette suspicion qui complique les conditions d'accueil

Les familles migrantes doivent affronter de multiples suspicions de la part de diverses administrations avant de pouvoir espérer se retrouver. Ici, à Niamey, une fmaille de réfugiés libyens sortent d'une entrevue avec l'OFPRA, novembre 2017. Sia Kambou/AFP

« Je suis venue pour éviter l’excision de ma fille. Les pressions familiales devenaient trop fortes et je ne pouvais pas m’opposer. Mon mari non plus ne pouvait pas décider face à sa famille et à ses parents ».

Madame G. se remémore les traditions et son incapacité à pouvoir s’opposer à la mutilation génitale de sa plus jeune fille, pratique coutumière très ancrée, et quasi inévitable en Guinée d’où elle vient. Selon elle, le changement de pratiques traditionnelles de son ethnie évoluera parallèlement au degré de scolarisation de sa population. Elle, qui n’a pas été scolarisée, en est convaincue.

Madame G. a cinq enfants. Elle a l’intime conviction de devoir protéger sa fille, mais elle sait aussi qu’elle ne pourra pas emmener toute sa famille. Elle doit faire un choix, surtout que le départ se précipite. Son amie lui fait parvenir des billets d’avion. Avec ses deux plus jeunes enfants elle décollera pour Bruxelles : « Arrivée en Belgique, j’ai été aidée ».

Après un entretien à l’office des étrangers (équivalent de l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides, OFRPRA en France), Madame G. et ses deux enfants ont été orientés vers un centre de la Croix Rouge. Face aux attentes interminables des procédures administratives, à l’évolution des relations familiales, aux bouleversements psychiques que provoquent indéniablement les déplacements humains qu’ils soient forcés ou programmés, les témoignages des personnes nous relatent « de l’intérieur » les expériences de l’exil. Dans les pas des migrations contemporaines, les imaginaires évoluent et les référents culturels se heurtent souvent à ceux des pays d’accueil.

Regroupement familial et migration légale

Aujourd’hui, le regroupement familial est le principal motif de délivrance d’un permis de séjour, et donc la première voie d’entrée « dite légale » dans l’espace Schengen, bien que la procédure soit de plus en plus contraignante dans les faits.

La Belgique comme d’autres pays européens tels que la France a connu une augmentation de documents de séjour requis délivrés dans le cadre du regroupement familial en 2015.

En Belgique, le droit de séjour des membres de la famille des ressortissants de pays tiers en séjour régulier est actuellement temporaire pendant les cinq premières années de résidence, et ce depuis la loi du 17 mai 2016 : « Durant cette période, le droit au séjour peut être retiré si l’intéressé ne satisfait plus aux conditions de son séjour ou s’il a commis une fraude pour l’obtention de celui-ci. En 2016, 14 306 visas long séjour ont été délivrés dans le cadre du regroupement familial, soit 21 % de plus qu’en 2015 ».

Myria 2017. Myria 2017

Une vie privée disséquée

J’ai réalisée une recherche ethnographique accomplie auprès des familles en procédure de regroupement familial en Belgique, à la demande d’un service d’aide à la jeunesse. Il est apparu, à travers les récits que j’ai recueilli, que ce qui touche les personnes au plus profond de leur intimité et de leur dignité, est l’attitude soupçonneuse de nombreux fonctionnaires qui ne comprennent pas toujours les logiques de départ d’un parent sans ses enfants ou plus généralement ce que signifie faire famille ou couple dans d’autres cultures.

« Laisser mes trois enfants était très difficile » Exprimait Madame G. « Je ne dormais plus. Je ne pensais qu’à les retrouver. J’aurais tout fait. […] À la première demande, mes enfants n’ont pas pu venir. On ne me croyait pas ! On pensait que je voulais faire venir des enfants d’une sœur ou d’un frère. Alors comme j’insistais beaucoup, ils m’ont fait une prise de sang. C’était un test ADN, qu’ils ont aussi fait à mes enfants restés en Guinée ».

La multiplication des intervenants et des administrations, parfois plus de dix, ayant chacun des exigences particulières, accentue les effets de la violence symbolique exercée. La vie privée des personnes est évaluée, jugée, contrôlée par les brigades mariages de la Police fédérale, par l’Administration communale, l’Office des étrangers ou le consulat. Les cas de fraudes menant au retrait d’un titre de séjour – pourtant très rares et en diminution chaque année (moins de 10 en 2015) – ont bien souvent pour effet la suspicion sur l’ensemble des personnes de même nationalité. Le doute s’installe un moment sur les mariages de la communauté marocaine, par exemple, ou la filiation dans certains pays d’Afrique centrale.

Yannick, assistante sociale témoigne :

« La procédure est tellement compliquée que l’on n’a pas le temps d’aborder le reste […]. Certaines choses arrivent par bribes. On sent qu’il y a énormément de souffrances mais on ne peut se donner le temps d’aborder ces aspects-là. Les dossiers sont très complexes, le travail est vraiment très lourd. Lorsque je travaille avec des dossiers de Somaliens, je passe parfois trois entretiens de deux heures pour justifier un seul document. Je dois tout vérifier pour que la cohérence soit gardée dans le dossier même si moi, j’ai la preuve de la véracité de leur parcours, l’Office des étrangers perçoit immédiatement la moindre incohérence ».

Rigidité des procédures

Le regroupement familial est cependant un droit qui participe à « l’intégration » sociale et professionnelle des personnes réfugiées : « elle est déjà inscrite dans les premiers accords signés entre la Belgique et l’Italie en 1946 » mais aussi, à partir des années soixante, dans le cadre des nombreuses conventions bilatérales visant à permettre des flux de main-d’œuvre importante vers de nombreux pays européens.

Plus largement, depuis plus de vingt ans, « les États membres » de l’UE « se sont engagés dans un processus d’harmonisation de leurs politiques migratoires ».

C’est aussi pour cela que, malgré toutes les difficultés envisagées, le doigt sur la carte, nombre de personnes « ont choisi, plutôt que de rester au pays, de faire de leur vie un projet ».

Des familles syriennes cherchant à rejoindre l’Allemagne manifestent devant le parlement grec, à Athènes, où ils doivent attendre des délais supplémentaires pour pouvoir être réunis avec leurs proches. Novembre 2017. Louisa Gouliamaki/AFP

Mais les mesures ne cessent de se rigidifier, empêchant aux familles de se rassembler.

Pour entamer la procédure de regroupement familial, des documents administratifs tels les actes de naissance, de mariage sont indispensables. Or certaines personnes éprouvent toutes les difficultés à les obtenir et ne collaborent pas toujours confrontées à des bureaucraties elles-mêmes rigides ou inefficaces dans leurs pays d’origine ou dans les pays qu’ils ont traversés ; en cas de conflits, certains de ces actes peuvent demeurer inexistants ou introuvables.

De quelle famille parle-t-on ?

Une autre entrave réside dans la définition même de la famille, qui loin d’être pensée de façon universelle pose des problèmes d’interprétation et de déni d’approbations de systèmes de parenté qui incluent par exemple des pratiques d’adoption ou de confiage, pratique qui consiste à confier un enfant par exemple à un proche avec ou sans lien de parenté.

La méconnaissance de ces mécanismes conduit souvent à des interrogatoires suspicieux et froids à différents moments de la procédure, posant le doute à la moindre description et plongent de fait le requérant dans la crainte et l’hésitation. L’audition – censée estimer la véracité des propos de demandeur – est discriminante pour les plus fragiles. Alain Vanoeteren, psychologue, directeur du service de santé mentale Ulysse, qui accompagne depuis de nombreuses années des personnes ayant entamé une procédure de regroupement familial témoigne :

« Ils échouent lorsqu’ils doivent convaincre les autorités. Certains vont inventer un récit car ils n’osent pas s’exprimer quant à leurs difficultés réelles. Pour eux, la procédure est extrêmement violente ».

Les personnes sont reçues dans climat de méfiance et de suspicion de la part de certains fonctionnaires. Contrôler et se donner les moyens de bloquer toute tentative de ruse semble être la stratégie dominante au sein des administrations. Certains n’hésitent pas à user de stratagèmes, à consulter les profils Facebook, à encourageant à l’excès les descriptions fines de contextes et de lieux dans le pays de départ.

Des traumatismes qui altèrent la mémoire

Or, bon nombre des demandeurs sont des personnes ayant vécu des traumatismes, avant ou pendant leur chemin d’exil et souffrent de manque d’estime de soi, de trouble de la concentration ou du lien. La mémoire traumatique peut être très altérée et manquer de crédibilité. Certains parents rencontrés souffrent de dommages collatéraux du travail de l’exil qui altère le psychisme de la personne, privée de ses anciennes protections et traversée par une profonde solitude rendant inopérant le processus de deuil. De toute évidence, la mémoire seule ne peut par ailleurs suffire pour répondre à des détails extrêmement pointilleux touchant à la géographie des lieux (noms de rues, distances), à la chronologie des évènements (dates, faits précis), et davantage encore pour des personnes issues de cultures où les référents, les points de repère sont fondamentalement divergents. Les disparités de ressources des personnes – le capital psychique, scolaire, culturel – rendent très inégales les chances de voir aboutir la procédure.

Aussi, la procédure de regroupement familial, se caractérise encore et toujours par l’attente, des heures de sollicitations et d’espoir déchus, de journées passées, dans la salle d’attente d’une administration.

Contre la suspicion, la résistance

Unir sa famille semble bien souvent répondre à un mythe – tel le mirage de l’eldorado, qui soignerait tous les maux sociaux et économiques – tellement irréalisable à atteindre pour la majorité des personnes exilées qui doivent continûment « redoubler d’inventivité et de capacité à saisir les opportunités » en mettant en place des « formes quotidiennes de résistance ». Pour entrer dans les « cadres » de l’administration (obtenir un visa Schengen, réunir les moyens financiers nécessaires…) certains se voient élaborer un récit de vie qui puisse être entendu et accepté. Reconstituer une nouvelle famille temporaire, avoir un enfant d’une nouvelle union – avec une personne ayant un permis de séjour –, permettra parfois de devenir « pourvoyeur » de ses propres enfants, neveux ou nièces ou autres membres de la sphère familiale.

Ces « tactiques » de contournement de l’autorité politique institutionnelle se comprennent lorsque cette dernière s’avère trop fréquemment incapable de répondre à la détresse des familles déchirées.

La famille, un lieu structurant

Réunir sa famille, vivre auprès de ses enfants, de ses parents, dans des conditions dignes et prometteuses relèvent d’une aspiration humaine ordinaire. Pourtant, les familles qui ont déjà entrepris des démarches, n’avaient pas imaginé devoir se confronter à une procédure aussi complexe pour réunir leurs proches. La famille s’envisage pour la plupart de mes interlocuteurs comme un lieu structurant et rassurant parfois même fondamental lors que l’on tient compte des systèmes d’entraide, empêcher son fonctionnement n’est pas concevable.

Pourtant, face à la rigidité des procédures, les familles en exil doivent composer avec l’absence de leurs proches, condition douloureuse lorsqu’elle se prolonge et lorsque les perspectives de se retrouver s’amenuisent. Plusieurs parents révèlent être sans nouvelles de leurs enfants, de leurs frères et sœurs ou de leurs conjoints. Les conflits militaires ou les migrations dont la motivation est davantage économique entraînent des déplacements désorganisés et des situations imprédictibles. Et, en exil, les situations qui devaient être temporaires perdurent. Il est dès lors une évidence à admettre : là où s’érigent les murs et les obstacles s’organisent des stratégies de dépassement, comme l’écrivait Michel Foucault, « là où il y a pouvoir, il y a résistance ».


Xavier Briké vient de publier L’expérience de l’exil au travers du regroupement. Mythes procédures et déracinements, Louvain-la-Neuve, aux Éditions Academia, 2017.

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