Migrants : les musées ont un rôle à jouer

Le musée national du Danemark tend la main aux nouveaux arrivants. Statens Museum for Kunst/Flickr, CC BY-SA

Bastions de la culture locale et nationale, les musées donnent souvent l’impression d’être plus ancrés dans la tradition et l’histoire qu’aux prises avec les problèmes actuels. Pourtant, au cours de ces dernières années, certains musées ont décidé d’adopter des programmes de justice sociale, conscients du rôle qu’ils ont à jouer dans la société du XXIe siècle.

Dans le cadre de mes récents travaux sur la façon dont les musées peuvent répondre aux besoins sociaux et économiques des migrants, j’ai mené des recherches dans cinq musées et galeries d’art à Copenhague, Manchester et Paris.

J’ai constaté que les musées avaient un rôle unique à jouer, en offrant aux migrants la possibilité d’apprendre la langue de leur pays d’accueil et d’acquérir des compétences professionnelles. Mais, malgré les programmes en cours, les musées ont encore du mal à attirer les migrants les moins favorisés, ce qui tend à renforcer leur image élitiste.

Une partie de mes recherches se concentrait sur le musée de Manchester, qui a mené deux programmes de bénévolat destinés à un large éventail de participants, y compris des migrants. Le programme In Touch Volunteer s’est déroulé entre 2007 et 2010, suivi du programme Inspiring Futures : Volunteering for Wellbeing entre 2013 et 2016. En outre, le musée de Manchester et la Manchester Art Gallery proposent régulièrement des cours d’anglais gratuits dans le cadre d’un programme permanent appelé English Corner.

Créer de nouvelles compétences professionnelles

Les musées jouent un rôle clé dans le développement des compétences de communication indispensables à l’apprentissage d’une langue étrangère. Les objets qui y sont exposés sont des supports particulièrement efficaces qui permettent aux migrants d’apporter leurs expériences quotidiennes et leurs récits de vie dans la salle de classe – selon une stratégie nommée « faire entrer l’extérieur ». Une étude de 2007 qui analyse les cours d’anglais suivis dans ce cadre démontre que de telles stratégies sont essentielles, car elles aident les élèves à construire des phrases plus complexes et à parler plus couramment.

Ce processus a été clairement observé lors d’une session English Corner organisée pour un groupe de réfugiées au musée de Manchester. Une Somalienne, que j’ai interviewée une semaine après cette session au musée, y a parlé presque exclusivement d’un bol issu de sa communauté, qu’elle a pu manipuler et utiliser pour focaliser le cours sur cet objet. Elle était évidemment très fière qu’un tel objet se trouve au musée, mais aussi d’avoir pu le toucher et en expliquer les différentes fonctions aux autres participants.

Au Manchester Museum, des papillons accueillent les visiteurs. tom_t.photography/Flickr.com, CC BY-NC-ND

Les musées peuvent également fournir aux migrants des compétences essentielles en matière d’emploi, de nature à rehausser leur estime de soi et leur confiance en eux. Les volontaires du programme Inspiring Future du Musée de Manchester ont ainsi pris part à dix sessions autour du développement des connaissances patrimoniales. Ils ont ensuite travaillé pendant 60 heures dans les galeries du musée, où ils étaient chargés d’interagir avec le public autour d’un objet précis qu’ils étaient autorisés à toucher. Les bénévoles que j’ai interviewés se sentaient privilégiés de pouvoir toucher ces objets chargés d’histoire – cela leur donnait un prestige social et les transformait en experts.

Une évaluation indépendante du programme, menée par le cabinet d’études « Envoy Partnership », a permis de constater que ces activités de volontariat renforçaient en effet la confiance en soi des participants. Bien qu’ils se soient sentis peu confiants au début du projet, un an après l’expérience de bénévolat, la plupart ont déclaré qu’ils se sentaient souvent confiants, et c’était encore plus manifeste deux ans après. Ces volontaires étaient tous convaincus qu’il s’agissait d’un résultat direct du programme.

Certains migrants restent exclus

Mais malgré l’importance de ces programmes pour le développement des compétences linguistiques et professionnelles, la plupart d’entre eux ont en fait marginalisé ou exclu les migrants les plus défavorisés ou ceux qui ne parlaient pas couramment la langue de leur pays d’accueil.

Même lorsque les programmes étaient organisés à l’intention des migrants les moins privilégiés, tels que les réfugiés et les demandeurs d’asile, ils ne venaient pas au musée par eux-mêmes. Les évaluations officielles des programmes de volontariat du musée de Manchester confirment ces tendances. Alors que les migrants récents et les demandeurs d’asile constituaient un des groupes cibles du programme In Touch, seuls 13 des 203 participants au total avaient le statut de réfugié ou de demandeur d’asile et 28 étaient issus de minorités ethniques, ce qui laisse supposer qu’il y avait des migrants parmi eux.

Le programme qui lui a succédé, Inspiring Futures, ne ciblait pas spécifiquement les migrants récents et les demandeurs d’asile. La première année d’évaluation a indiqué que 85,7 % des participants à ce programme étaient blancs – et ceux que j’ai interviewés étaient tous originaires des États-Unis. La deuxième année d’évaluation indique que le programme est devenu encore plus homogène sur le plan ethnique, avec moins de 10 % des participants issus de minorités ethniques.

Les tendances étaient légèrement différentes à Copenhague, car les programmes que j’ai étudiés – des projets d’apprentissage du danois et des projets d’insertion professionnelle à la Galerie nationale du Danemark et au Musée Thorvaldsens – ne s’adressaient qu’aux migrants. Pour autant, il s’agissait de migrants issus de milieux relativement aisés. Lorsque des migrants issus de milieux moins privilégiés ont été recrutés (en 2016), les résultats obtenus ont été moins concluants et la progression moins marquée que chez les autres participants.

Les musées doivent mieux comprendre les problèmes auxquels sont confrontés les migrants les plus défavorisés et les raisons pour lesquelles ils ne participent pas aux programmes qui les ciblent. En développant des programmes novateurs pour fournir des compétences linguistiques et professionnelles qui permettent de lutter contre de multiples formes d’exclusion et en étendant leurs activités hors de leurs murs, ils pourraient toucher ces migrants et demandeurs d’asile.

This article was originally published in English