Moscou-Téhéran, les vraies raisons d’un axe stratégique

Un navire militaire russe franchit le détroit du Bosphore, en route pour la mer Méditerranée. Murad Sezer/Reuters

Le « grand retour » diplomatique de la Russie, via le Moyen-Orient, se construit d’abord autour de l’impuissance occidentale et, ensuite, sur une doctrine diplomatique réaliste et constante. Ce retour a trouvé un écho médiatique important avec la décision russe d’intervenir militairement en Syrie pour renforcer et – surtout – éviter l’effondrement de l’État syrien. Le président Vladimir Poutine a expliqué devant les Nations unies qu’il fallait construire une alliance contre Daech sur le modèle de celle mise en œuvre pendant la Seconde Guerre mondiale contre le nazisme.

Le souvenir de l’Afghanistan

Cette préoccupation du Kremlin s’explique par des considérations de sécurité nationale (le risque du retour des djihadistes russes en Russie), mais aussi par une vision doublement englobante de la « menace djihadiste ». Premièrement, aux yeux de Moscou, il existe un continuum stratégique entre la menace djihadiste en Afghanistan, en Asie centrale, au Caucase et au Moyen-Orient. C’est donc à travers le prisme de la lutte contre le « terrorisme » que Moscou s’engage militairement dans le conflit syrien.

Deuxièmement, la perception des élites politiques russes est celle d’une seule et même menace « islamiste ». Là où les Occidentaux ont parfois cherché à distinguer entre les « bons » et les « mauvais » taliban, pour la Russie la menace provient de l’islamisme radical de manière globale. Cette analyse se nourrit de l’expérience soviétique en Afghanistan, dans les années 1980, où force est de reconnaître que certains alliés de l’Occident sont devenus des djihadistes avec l’émergence d’al-Qaïda à partir des années 1990.

Des Moudjahdines attaquent une garnison en Afghanistan en 1987. Wikipedia, CC BY-SA

L’approche réaliste russe se fonde sur l’impérieuse nécessité de travailler avec les États au Moyen-Orient – qu’il s’agisse de l’Irak ou de la Syrie. Selon cette doctrine, l’État est une entité indépassable pour toute stratégie de stabilisation régionale. Pourtant, en Ukraine, la Russie ne respecte pas avec autant de force ce principe de la souveraineté… Enfin, contrairement à certaines approches simplificatrices et comme le montre son alliance avec l’Égypte, la Russie n’est pas le principal soutien à un « axe chiite » dénoncé par les pétromonarchies du Golfe.

Ce retour russe s’appuie également sur une proximité idéologique nouvelle au sein de l’entente stratégique entre Moscou et Téhéran contre le djihadisme sunnite. Elle s’est construite dès les années 1990, dans le Caucase, en Asie centrale et en Afghanistan, où Téhéran et Moscou soutiennent de concert l’Alliance du Nord contre les taliban bien avant le 11 septembre 2001. Au-delà de cette dimension de lutte contre le « terrorisme », l’entente irano-russe s’appuie sur un rejet du discours des néo-conservateurs occidentaux sur la question de la démocratisation – qu’il s’agisse de l’ancienne espace soviétique (révolution « de couleur ») ou des États dits de « l’axe du mal ».

« L’invasion culturelle occidentale »

Autre terrain d’entente entre les deux pays : le recours à la tradition ou à la morale pour s’opposer à l’universalisme occidental en matière de droit de l’Homme. Depuis le retour de Vladimir Poutine au Kremlin en 2012, le facteur religieux semble aussi plus prégnant dans la mise en œuvre de la diplomatie russe au Moyen-Orient, comme le montrent les déclarations de représentants de l’Église orthodoxe russe sur le caractère « sacré » de l’intervention militaire russe en Syrie.

Poutine veut porter haut les couleurs de la Russie éternelle. Wikimedia, CC BY-SA

Enfin, la défense des chrétiens d’Orient ou le rejet civilisationnel de l’Occident – très en vogue à Moscou – rejoignent bien des préoccupations de la théocratie iranienne. Les chrétiens d’Orient, tout comme les chiites, sont les principales victimes de la violence djihadiste inspirée de l’interprétation wahhabite de l’islam. De même, une lecture en terme de choc des civilisations des conflits régionaux est partagée par les conservateurs iraniens qui craignent « l’invasion culturelle occidentale » avec la possible ouverture économique consécutive à l’accord sur le nucléaire du 14 juillet 2015.

Moscou, un acteur militaire local

Mais, au-delà de ces convergences idéologiques, les solutions diplomatiques proposées par Moscou et Téhéran se heurtent en premier lieu aux intérêts contradictoires des puissances régionales. Ainsi la Turquie a pour priorité la question kurde, l’Arabie saoudite celle du Yémen et l’Iran la stabilisation de sa frontière avec l’Irak. Or si l’intervention militaire russe peut conduire à un affaiblissement militaire de Daech, ce sont d’abord les puissances régionales qui peuvent influer sur un règlement politique de la guerre civile.

In fine, Moscou a pris le risque de devenir un acteur militaire local et de perdre son principal atout pour le règlement diplomatique de la guerre de Syrie : sa capacité à parler à l’ensemble des parties impliquées – de manière directe ou indirecte – dans le conflit, qu’il s’agisse d’Israël, de l’Iran, de la Turquie et de l’Arabie saoudite.

Toutefois, c’est aussi grâce à cette présence militaire sur le terrain que la Russie est, plus que jamais, un acteur incontournable pour toute issue politique à l’affrontement militaire en Syrie.