Mourir au combat : pourquoi le sacrifice de soi fait-il débat ?

Mur de commémoration des bataillons australiens et néo-zélandais lors de la Première Guerre mondiale contre les Allemands. Les coquelicots rendent hommage au sacrifice de ces hommes. pxhere , CC BY-SA

L’éthique et les relations internationales : voilà un sujet qui peut laisser perplexe eu égard à la violence qui sévit sur la scène internationale et qui nous est rapportée quotidiennement par les médias.

Où est l’éthique dans la guerre, dans les migrations, dans le dérèglement climatique, dans les échanges économiques, dans les inégalités ou les trafics en tous genres ?

En relations internationales, du fait de son statut de « phénomène symbolique », la guerre est une source inépuisable de questionnements éthiques. En la matière, remettre en question les discours dominants, s’extraire des émotions, des a priori réducteurs et des simplifications sclérosantes, est délicat.

L’éthique du sacrifice : un sujet tabou

Le sacrifice est l’un de ces sujets « interdits » du fait de sa forte charge symbolique et donc éthique.

Tandis que le sacrifice des soldats est valorisé et célébré, celui de certains combattants religieux est condamné. Liée au terrorisme, toute analyse critique de leur acte est interdite et potentiellement vue comme une tentative de légitimation d’une pratique moralement inacceptable.

La polarisation des positions éthiques inscrit ce sacrifice dans une lecture manichéenne d’opposition entre le Bien et le Mal, entre un Soi moral et un Autre immoral si ce n’est amoral. Opposition d’ailleurs illustrée par la formule du Président Bush prononcée au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 :

« Ou bien vous êtes avec nous, ou bien vous êtes avec les terroristes. »

Fondée sur des valeurs et des croyances, l’éthique est hautement subjective et trop souvent réduite à l’émotionnel. Pourtant, en tant que branche de la philosophie, elle invite plus à la complexité qu’à la superficialité simplificatrice dont elle fait aujourd’hui l’objet.

Il est vrai que de prime abord, comparer l’éthique du sacrifice religieux du terroriste et le sacrifice suprême du militaire peut paraître incongru si ce n’est choquant. Pourtant, au-delà des émotions et des préjugés, il apparaît que les deux pratiques présentent des caractéristiques communes.

Ce que nous enseigne la morale

Du point de vue de la morale, on soulignera que les deux actes ont une portée téléologique conséquentialiste similaire.

En d’autres termes, les deux sacrifices visent une fin spécifique (téléologie) qu’est la défense d’une cause transcendante, et leur valeur morale dépend des conséquences de l’acte et non de l’acte lui-même entendu comme moyen d’arriver à une fin. Par ailleurs, ils s’inscrivent dans une approche vertueuse comparable de courage face à l’Autre présenté comme menace.

Ils ont également une dimension déontologique en commun puisqu’ils répondent à une prescription reposant sur un impératif catégorique : celui de mourir, et tuer, pour la cause si nécessaire.

De fait, la caractéristique éthique principale commune serait le consentement à mourir et à tuer pour une cause considérée comme transcendante et inscrite dans le registre d’une certaine conception du Bien.

En Iran, les « martyrs » tombés au nom de l’idéologie, à la fois religieuse et patriote, sont célébrés en grande pompe.

Mourir pour une transcendance

Il serait facile d’opérer une distinction entre les combattants religieux mourant au nom d’une religion perçue comme l’horizon indépassable de leur existence, et des militaires mourant pour le bien commun incarné par la Nation. Les choses sont cependant autrement plus complexes, qu’une simple séparation entre spirituel et temporel.

En 1951, dans un article retraçant la sécularisation de la pratique sacrificielle par le glissement de la religion du domaine spirituel au domaine temporel, Ernst Kantorowicz faisait un parallèle entre religion terrestre et religion céleste. Écrivant que l’État apparaissait « comme un corpus mysticum et que la mort pour ce nouveau corps mystique avait gagné une valeur égale à celle d’un croisé pour la cause de Dieu », il opérait une transposition du sacrifice religieux au sacrifice politique.

Cette mutation avait déjà été initiée par Rousseau, dans Du contrat social, au travers du concept de religion civile approfondi par Emilio Gentile avec la « religion de la politique » ; puis par les sociologues Robert Bellah, pour le cas américain, et Jean‑Paul Willaime, avec son travail sur la « religion civile à la française ».

Le Siège de Paris par Jean‑Louis-Ernest Meissonier. La guerre de 1870 a érigé la « nation » en dieu séculier. Wikimedia

Articulant religion, sacrifice et lien social, ces travaux soulignent la dimension religieuse du politique. En France, c’est durant la guerre de 1870-1871 que la Nation est érigée en dieu séculier et que se fige une nouvelle liturgie dont fait partie le don de soi républicain pour la patrie. Calquée sur l’acquis chrétien, elle rend le sacrifice « acceptable, supportable », comme l’écrit Eric Deroo, et donne un sens à la mort pro patria indexée, selon Éric Desmons, à une « passion maximale et vitale qui [permet] de dépasser la peur de la mort », en faisant de la Nation une « extériorité constitutive ».

Le sacrifice suprême institutionnalisé

Le sacrifice suprême procède donc du sacrifice religieux. Il en est l’émanation au travers du transfert du religieux au séculier de l’extériorité constitutive qui le justifie et le légitime. Ernest Renan définissait, d’ailleurs, la nation comme

« une âme, un principe spirituel […] une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore ».

Cette « divinité puissante, intelligente, bienfaisante, prévoyante et pourvoyante, la vie à venir, le bonheur des justes, le châtiment des méchants, la sainteté du contrat social et des lois », telle que la décrit Rousseau, justifie que tout soit mis en œuvre pour l’honorer, reconnaître sa souveraineté, lui rendre grâce et la défendre coûte que coûte, « jusqu’au sacrifice suprême », pour reprendre la formule consacrée dans le Code de la défense. Le dieu temporel est alors légitime à exiger le sacrifice jadis demandé par le dieu spirituel.

Mourir pour le dieu séculier au nom de la défense de ses intérêts est désormais institutionnalisé, inscrit dans le marbre du droit, intériorisé et valorisée par les militaires, et par la société dans son ensemble. C’est ce qui nous fait dire, au terme de nos travaux sur le sujet, que

« ce qui est généralement présenté comme un consentement au sacrifice suprême n’est autre qu’une incitation au suicide altruiste institutionnalisée qui se cache sous un voile rhétorique de moralité ».

Tuer et mourir pour une transcendance

Tuer et mourir pour une transcendance, voilà le point commun justifiant normativement sacrifice religieux et sacrifice suprême. Le rapprochement peut paraître choquant, il n’en est pas moins légitime. La morale est subjective et élastique. Chacun peut s’en revendiquer. D’autant qu’il existe un flou définitionnel autour de nombreux termes.

Terrorisme, guerre, combattant/non-combattant, civil, innocent… sont autant de termes parmi d’autres ne faisant pas l’objet d’une définition légale consensuelle, encore moins d’une conception morale.


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Qu’est-ce que l’innocence ? Un civil déclenchant un explosif à distance est-il non combattant ? La guerre est-elle morale ? L’est-elle plus que le terrorisme ?

L’absence de réponses, si ce n’est de questionnements, et le flou des définitions permet ainsi une instrumentalisation de l’évaluation éthique qui porte dès lors sur des objets que chacun comprend à l’aune de sa propre culture, de ses propres convictions.

Une absence de réflexion

Cette instrumentalisation est facilitée à la fois par une absence de réflexion du public en général qui ne s’interroge pas en profondeur sur ces sujets mais intériorise le discours dominant et par le travail de construction sociale effectué par certains acteurs (politiques, industriels, universitaires…) qui contribuent à la construction des normes, leur acceptation et leur application.

Ainsi, l’évaluation morale du sacrifice est dépendante de normes construites au fil du temps, de « significations partagées relatives à ce qui est considéré comme vrai, juste et bon ».

Dit autrement, les normes morales sont le produit des perceptions de la société, transposées en discours moralisateur qui les ancre dans les pratiques.

Du fait de sa subjectivité, le jugement éthique est donc loin d’être évident. Au-delà des discours lénifiants et des positionnements axiologiques, une telle évaluation nécessite de prendre du recul, de réfléchir aux a priori qui entourent un tel sujet quitte à prendre le risque de choquer. Mais, est-ce une raison suffisante pour s’interdire d’oser ?