Multiculturalisme, antiterrorisme, déchéance de la nationalité : ce que fait l’Australie

L'Opéra de Sydney illuminé dans les couleurs du drapeau français, le 16 novembre 2015. Clint Budd/Flickr, CC BY
Stephen Brady, ambassadeur d’Australie à Paris. Ambassade d’Australie à Paris

Entretien entre Stephen Brady, ambassadeur d’Australie en France, et Arnaud Mercier, professeur à l’Institut Français de Presse et Président de The Conversation France.

Arnaud Mercier : Le peuple australien s’est-il senti solidaire du peuple de Paris après les attentats de novembre ?

Stephen Brady : Les attentats du 13 novembre ont très profondément affecté les Australiens : un immense élan d’émotion, le plus fort depuis Charlie Hebdo, et avant cela, depuis les attentats du 11 septembre. Dans tout le pays, dans toutes les villes, les principaux bâtiments publics ont été illuminés aux couleurs de la France – l’Opéra de Sydney, le Parlement à Canberra, à Brisbane… La population a ressenti l’urgence d’exprimer sa solidarité avec la France.

L’une des raisons de cet élan, je pense, est que près d’un million d’Australiens se rendent en France chaque année – ce qui est énorme pour un pays de 24 millions d’habitants. L’événement a été vu comme proche. La plupart des Australiens se sont identifiés avec la France car nos valeurs communes ont été menacées ; beaucoup pouvaient également visualiser les arrondissements où les attaques ont eu lieu, le stade aussi. Ils étaient nombreux à être profondément choqués.

Puis, le premier ministre australien, le leader de l’opposition, et deux ministres se sont rendus à Paris, et tous ont été au Bataclan et dans les quartiers environnants. Rien de politicien autour de ces gestes ; j’ai accompagné des hommes politiques depuis des décennies et je n’avais jamais vu une telle tristesse, profonde, un tel désarroi. L’expression de leur solidarité – et celle de l’ensemble du pays – avec la France était totalement sincère.

Comment l’Australie participe-t-elle à la lutte contre Daech ?

Jusqu’à récemment, nous étions le deuxième plus important contributeur à l’effort militaire en Syrie et en Irak ; maintenant nous sommes le troisième, parce que la France nous a dépassés. Les États-Unis, la France, et l’Australie sont les pays les plus engagés. Ce fait n’est pas forcément connu. La contribution de l’Australie est très significative.

L’Australie soutient les opérations aériennes au-dessus de l’Irak et de la Syrie. Notre présence comprend 400 militaires, six F-18 Hornet, un avion de ravitaillement en carburant, et un avion d’alerte précoce et de contrôle. En outre, nous avons environ 300 personnes qui forment les unités régulières de l’armée irakienne dans le cadre de la mission de renforcement des capacités militaires conduite par les États-Unis, ainsi que quelques dizaines de conseillers travaillant avec le service irakien du contre-terrorisme. Proportionnellement à la taille de notre population, la contribution australienne est donc très importante.

Pourquoi est-ce si important pour l’Australie ? Après tout, le Proche-Orient est très loin de chez vous.

C’est important parce Daech est un danger. Ce n’est même pas une idéologie. C’est un groupe qui cherche à imposer sa vision du monde par la violence et l’intimidation. Et un groupe terroriste qui veut établir une tyrannie religieuse. Alors même que la tyrannie est contraire aux préceptes de l’Islam. Le gouvernement australien est totalement déterminé, car une société fondée sur des valeurs, comme en Australie, doit s’engager pour les défendre, se battre, fournir le matériel nécessaire à ce combat.

Quelle coopération entre la France et l’Australie dans ce domaine ?

L’atout militaire le plus tangible reliant l’Australie et la France est un avion KC-30 qui permet aux Rafales françaises de se ravitailler. Mais, ce qui est tout aussi important, nous travaillons très étroitement dans la lutte antiterroriste. Nous avions déjà travaillé ensemble après Charlie Hebdo. Notre premier ministre est venu à Paris en avril 2015 et après discussion avec le président Hollande, ils ont convenu d’une intensification de la coopération en matière de renseignement. Depuis le 13 novembre, chacun reconnaît l’importance de la collaboration dans ce domaine ; c’est l’un des aspects les plus importants de notre relation bilatérale.

Vous avez aussi connu le terrorisme en Australie. Quelles mesures ont été prises après la fusillade dans le café à Sydney, par exemple ?

L’attaque de Sydney s’est déroulée le 15 décembre 2014, dans le centre-ville, dans un café – comme à Paris. Après le siège, un certain nombre de mesures ont été mises en œuvre. Elles comprenaient des procédures de maîtrise de l’immigration, des efforts supplémentaires pour lutter contre l’extrémisme violent, et des moyens accrus de surveillance des groupes à risque.

Mais le plus important a été fait au niveau législatif. Il y a quelques semaines a été votée une législation de déchéance de citoyenneté australienne aux binationaux. La nouvelle législation supprime la citoyenneté australienne aux binationaux impliqués dans des actes terroristes à l’étranger ou reconnus coupables de terrorisme en Australie. Et elle prévoit que les terroristes qui ont la double nationalité ne peuvent pas revenir en Australie. C’est très strict. Tous les grands partis ont convenu que ce projet de loi était nécessaire et le Parlement australien envisage d’aller encore plus loin en modifiant la législation nationale en matière de sécurité pour mieux contrôler certaines personnes, et simplifier les procédures de suivi, comme c’est le cas en France.

Nous sommes déterminés à revoir autant que de besoin nos règles dans ce domaine. Nous réexaminons constamment notre législation pour l’adapter aux exigences de cette situation.

En France, le débat est vif autour des principes d’équilibre entre libertés civiles et mesures pour lutter contre le terrorisme. Où en est le débat en Australie sur cet équilibre ?

Dans toute société libre, il va y avoir une tension entre libertés civiles et nécessité de lutter contre le terrorisme. Il est naturel que, dans des démocraties saines, il y ait un débat. Les médias jouent un rôle essentiel à cet égard. L’Australie et la France sont en pointe dans ces débats, et c’est normal. Mais la responsabilité première du gouvernement est de faire en sorte que les citoyens soient en sécurité. Votre gouvernement, et le gouvernement australien, recherchent en permanence des moyens supplémentaires pour protéger leurs citoyens contre de nouvelles attaques. Débattre publiquement de cette question est la meilleure garantie d’obtenir le bon équilibre.

L’état d’urgence en France, à mon avis, a été couronné de succès. Il a donné aux autorités françaises, dans un moment critique, la capacité à agir et nous en voyons le résultat. C’est un bon résultat.

L’objectif des terroristes islamiques est de créer une fracture dans nos sociétés multiculturelles, en particulier entre les musulmans et les autres. Est-ce que ce problème est présent en Australie ?

La meilleure réponse à cette question est de vous rappeler ce que notre premier ministre a dit au premier ministre Manuel Valls quand ils se sont rencontrés ici, il y a plusieurs semaines. Il a dit que les communautés musulmanes en Australie et en France sont notre atout le plus important dans la lutte contre les terroristes. Et pour toutes les nations éprises de liberté, le message est clair : nous voulons préserver les valeurs qui sous-tendent nos sociétés démocratiques, nous devons travailler avec l’autre pour défendre et protéger ces libertés.

Il n’y a rien à gagner et beaucoup à perdre si nous distinguons un groupe particulier. L’Australie se considère comme la société multiculturelle la plus aboutie au monde, et à ce titre nous apprécions les contributions de chaque communauté à notre vie nationale.

Les gouvernements ne peuvent pas gagner seuls, cette bataille. Les dirigeants et les groupes communautaires ont un rôle essentiel dans la dénonciation de l’extrémisme. Ils ont un rôle clé dans l’enseignement de l’unité dans la diversité, c’est ce qui se passe en Australie. Nous devons montrer un respect mutuel au lieu de la haine. Et les dirigeants musulmans, comme tout le monde, ont un rôle clé dans la déradicalisation des extrémistes potentiels. Nous devons être prudents dans la façon dont nous abordons cette discussion. En France, il y a clairement une sensibilité encore plus grande à cause de la taille de votre population musulmane. Il est clair que Daech essaie de créer des dissensions dans nos sociétés, et nous devons éviter de tomber dans ce piège.

Daech a même théorisé cela.

Oui. Toute personne qui stigmatise un groupe particulier, comme la communauté musulmane, fait le jeu de Daech. La tyrannie religieuse voulue par Daech est une notion rejetée par la grande majorité de la communauté musulmane en Australie. La grande majorité se sent australienne et est très attachée à notre mode de vie.

La question de la radicalisation elle-même, notamment chez les jeunes, est très complexe ; nous avons tous du mal à comprendre ce qui pousse un jeune à se radicaliser en quelques semaines. Nous sommes donc engagés aux côtés des communautés qui sont à la pointe de la prévention. Il est absolument essentiel que les communautés musulmanes en France et en Australie continuent de participer activement à la promotion des valeurs fondatrices de la citoyenneté, de ce qu’est un citoyen français et un citoyen australien.

This article was originally published in English