Ne condamnez pas les « sex machines », derniers avatars de la robotique

Figures de robots en Lego créés par David Pickett. BRIC 101/Flickr, CC BY-NC-SA

« Interdisez les robots sexuels ! » Certains médias spécialistes de hi-tech n’ont pas hésité à relayer une vigoureuse campagne contre le sexe artificiel menée par deux universitaires, Kathleen Richardson et Erik Billing. Exactement comme si l’humanité était à nouveau menacée par les dernières avancées de l’intelligence artificielle, après avoir redouté l’émergence de robots tueurs sur les champs de bataille. En l’occurrence, la campagne fait valoir que le développement de robots sexuels doit être arrêté car il renforce ou reproduit les inégalités existantes en matière de sexe et de genre.

Nous le savons bien, nos sociétés sont traversées par des conflits liés aux stéréotypes de genre, au sexisme et à la tendance à « chosifier » les rapports sexuels. Mais s’opposer au développement de robots sexuels signifierait-il qu’il faille aller jusqu’à leur interdiction pure et simple ? Cela semble une position à courte vue, et même – pardonnez-moi le jeu de mots – indésirable.

Les recherches existantes à propos du sexe et des robots se focalisent généralement sur une exploration plutôt artificielle de l’attachement humain aux machines, popularisé par des films tels que Her et Ex Machina. C’est là une approche relevant d’une vision masculine de machines devenues objets sexuels, qui ne tient notamment aucun compte de la parité. Un travail important de David Levy, élaboré à partir de premières recherches sur des « sextoys » opérables à travers Internet (les « teledildonics ») décrit la probabilité croissante que la société accueille des robots sexuels. Pour Levy, la prostitution est un modèle qui peut être reflété dans les relations hommes-robots.

Identité sexuelle numérique

Richardson n’adhère pas à cette vision. Dans une certaine mesure, je suis d’accord avec les doutes qu’il exprime ; le récit qui est ainsi produit devrait être soumis à critique. Je suis absolument d’accord que, pour arriver à cela, il faudrait suivre ce que dit Richardson dans un récent papier : lancer la discussion sur l’éthique de genre et du sexe dans la robotique, ce que l’on aurait du faire depuis longtemps. Dans le processus de sexualisation des robots, l’identité sexuelle numérique est trop souvent présumée, mais, à ce jour, pas vraiment considéré.

La statue de Pygmalion n’est pas un robot, mais, comme eux, elle prend vie pour plaire à son créateur. Jean-Léon Gérôme/Bridgemen Art Library

La relation entre les humains et leurs homologues artificiels se fonde sur les mythes de la Grèce antique, par exemple sur le récit de la statue du sculpteur Pygmalion ramenée à la vie par un baiser. Elle existe dans les légendes et la science-fiction. Elle fait partie de notre histoire écrite et de notre avenir imaginé. « A Cyborg Manifesto », un ouvrage renommé de l’intellectuelle féministe Donna Haraway, a jeté les bases nécessaires pour envisager un monde moderne où la distinction entre la vie naturelle et artificielle serait floue. Écrit en 1991, ce texte a été prémonitoire en termes de réflexion sur la sexualité artificielle.

Mais, tout comme nous devrions éviter l’« importation » des préjugés de genre et des biais liés à la sexualité dans le champ des nouvelles technologies, nous devrions également faire preuve de prudence pour ne pas tomber dans la pudibonderie. Le manque d’ouverture d’esprit sur les questions de sexe et d’identité sexuelle a été source de troubles et d’angoisses pour beaucoup de gens dans les sphères personnelles et sociales. Cela concerne également la société tout entière, depuis des siècles. Les pratiques sociales fondées sur ce manque de transparence ont été très dommageables.

La campagne des deux universitaires cherche à éviter la sexualisation des robots, mais elle le fait en politisant la question, et d’une manière étroite. C’est une chose d’entamer une discussion et d’en conclure quelque chose sur le développement d’une technologie ; C’en est une autre de réclamer le silence avant que quiconque n’ai eu la chance de s’exprimer.

Un robot serveuse. Gnsin, CC BY-SA

Pour comprendre ce que sont réellement les robots sexuels, il faut aller bien au-delà de la définition donnée par Richardson : « des machines qui prennent la forme de femmes ou d’enfants, utilisés comme des objets sexuels substituts de partenaires ou de prostitués ». Il faut l’admettre, nous imposons nos croyances à propos de ces machines ; nous faisons preuve d’anthropomorphisme, en appliquant nos préjugés et nos hypothèses. Ces robots ont été conçus, comme beaucoup d’objets technologiques que nous utilisons aujourd’hui, par des hommes et pour les hommes. Pensez à ces objets de tous les jours : les smartphones, mieux adaptés aux grandes mains d’un homme, ou les stimulateurs cardiaques qui ne conviennent qu’à 20 % des femmes.

Les machines sont ce que nous en faisons

Mais la robotique nous permet également d’explorer les questions sans être réduit à notre condition d’être humain. Une machine est une feuille vierge qui nous offre la possibilité de replacer nos idées dans un autre contexte. Grâce à Internet, un monde s’est ouvert où les gens peuvent explorer leurs identités sexuelle et politique, et bâtir des communautés avec ceux qui partagent leurs points de vue. Aidée par la technologie, la société est en train de repenser le dualisme sexe / genre. Pourquoi donc un robot sexuel devrait-il être binaire ?

En outre, les robots sexuels pourraient aller au-delà du sexe. Par exemple pour d’éventuelles thérapies. Pas uniquement pour des thérapies personnelles (des robots compagnons ou soignants sont déjà utilisés), mais aussi pour traiter ceux qui enfreignent la loi. La réalité virtuelle a déjà été testée en psychologie et a été proposée comme un moyen de traitement des délinquants sexuels. Sous réserve de considérations éthiques, les robots sexuels pourraient être un moyen valable de poursuivre dans cette approche.

Ainsi, faire campagne contre le développement des robots sexuels est une position à courte vue. Au lieu d’appeler à une interdiction pure et simple, pourquoi ne pas utiliser le sujet comme une base de départ pour explorer de nouvelles idées relatives à l’inclusivité, aux questions de légalité et de changement social ? Il est temps qu’émergent de nouvelles approches de la sexualité artificielle où l’on dépasserait la vision hégémonique d’un « sexe-machine » et tous les préjugés qui lui sont associés.

Les machines sont ce que nous en faisons. Au moins, pour le moment (si nous perdions ce contrôle, cela poserait d’autres problèmes). Avoir peur d’une application de l’intelligence artificielle qui en est à ses débuts est une bonne raison de travailler à la définir, non pas à l’interdire. Faire campagne contre les robots tueurs est une chose, mais la même contre les robots sexuels ? Faites l’amour, pas la guerre !

La version originale de cet article est parue dans The Conversation UK