Ne pas héroïser le mal

« Le héros »… L’art prête à conséquence. KayVee/Flickr, CC BY-NC

Nous sortons depuis peu d’une longue période au cours de laquelle on considérait que l’art et l’éthique constituaient des domaines radicalement distincts. Cette doxa de l’extraterritorialité éthique de l’art, qui correspondait à un moment formaliste de la modernité, est heureusement passé de mode. De nombreux travaux sur les rapports de l’art et de la morale se développent dans le champ de la philosophie de l’art, de la psychologie et des sciences cognitives, et permettent d’aborder d’un point de vue réflexif une question d’une douloureuse actualité : celle de la déprogrammation du film Made in France, de Nicolas Boukhrief, racontant l’histoire de la préparation d’un attentat terroriste djihadiste à Paris. Ce film n’étant pas sorti, il n’est possible de se prononcer ni sur sa qualité cinématographique, ni sur sa posture éthique. Néanmoins, au vu de son sujet trois raisons générales justifient sa déprogrammation.

Coëtzee et le refus de l’héroïsation du mal

La première est le refus de l’héroïsation du mal. Dans un passage du roman de John Maxwell Coëtzee Elizabeth Costello, l’auteur, se livre à une intéressante réflexion sur la représentation du mal dans la littérature, réflexion qui peut être étendue au cinéma. Dans la sixième « leçon » du livre précisément intitulée « The Problem of Evil », Coëtzee décrit l’héroïne de son roman, sous « l’envoûtement maléfique » d’un livre qu’elle vient de lire et qui ne cesse de la hanter : The Very Rich Hours of Count von Stauffenberg de Paul West. Cet ouvrage fait le récit d’un épisode particulièrement noir de la Seconde Guerre mondiale : l’exécution des officiers allemands qui avaient tenté un attentat contre Hitler le 20 juillet 1944. Paul West décrit longuement et de manière très réaliste, les circonstances abjectes de l’exécution des conjurés et restitue les paroles adressées à ceux-ci par le bourreau.

Coëtzee décrit Elizabeth Costello sortant de cette lecture malade, « écoeurée du spectacle, écœurée d’elle-même, écœurée d’un monde où de telles choses ont lieu ». Cette réaction tient à deux choses. D’abord, à ce que Coëtzee nomme l’obscénité de l’événement historique lui-même : le fait qu’Hitler ait exigé, pour se venger des conjurés, la torture et l’humiliation les plus épouvantables. Mais elle tient aussi à l’obscénité de la mise en récit de l’événement, et cette seconde obscénité relaie la première. Ce qu’Elizabeth Costello ressent c’est une transmission, une contagion du mal : par son récit, West a redonné vie à Hitler, a fait revivre un Mal radical.

Ces notations de Coëtzee concernent un événement non fictionnel, mais elles peuvent être élargies aux œuvres fictionnelles et a fortiori – comme dans le cas qui nous occupe – à celles que la réalité a rattrapées. Car les entités fictionnelles ne sont pas de purs non êtres : il y a une seule modalité de représentation et elle est référentielle. Qu’elles soient fictionnelles ou non fictionnelles, demeure donc la référence et la force qui est la sienne. Les œuvres ne demeurent pas indemnes de l’obscurité qu’elles mettent en scène décrivent ; elles sont comme contaminées par elle. Au niveau des représentations mentales où le sens se constitue, de telles œuvres font exister le mal, que ce soit en en prolongeant l’existence ou en l’inventant.

Oui, l’art prête à conséquence

La deuxième raison est la crainte d’une contagion du mal. Si Platon voulait chasser le poète qui met en scène les vices et les turpitudes des dieux, c’est parce qu’il pensait le mal contagieux : « il ne faudrait pas que nos gardiens soient élevés au milieu de représentations de la difformité morale, comme en quelque pâturage malsain où, jour après jour, avec chaque plante vénéneuse qu’ils absorberaient, ils se laisseraient insensiblement gagner jusqu’aux tréfonds de l’âme par une corruption massive », écrivait-il dans La République.

C’est ce type de critique qui nourrit des accusations beaucoup plus contemporaines qui reprochent à des œuvres d’encourager la brutalité à l’égard des femmes, le racisme, la pédophilie, le ségrégationnisme, ou la violence urbaine. Ainsi Plateforme de Houellebecq a été accusé d’être une incitation à la haine raciale. Ainsi des féministes comme Catharine MacKinnon reprochent à des œuvres présentant les femmes comme des êtres dont on peut abuser, de susciter ou au moins de conforter la croyance selon laquelle il est admissible d’abuser des femmes et de propager une idéologie régulatrice.

La légende veut que l’empereur Mithridate ait réussi à s’immuniser contre les effets des poisons en en ingérant de petites doses. De la fréquentation du mal par fiction interposée, on peut craindre une forme de mithridatisation, que dénonçait Rousseau à propos des pièces de théâtre où figurent « des monstres abominables et des actions atroces » ; elles sont dangereuses « en ce qu’elles accoutument les yeux du peuple à des horreurs qu’il ne devrait pas même connaître et à des forfaits qu’il ne devrait pas supposer possibles » (Lettre à d’Alembert). Des recherches récentes sur les effets de l’immersion fictionnelle montrent qu’il est faux de croire que, selon le mot de Gide « l’art ne prête pas à conséquence ». D’importants travaux de psychologie sur l’impact des jeux vidéo ultra violent, notamment ceux de Laurent Begue, ont montré comment la pratique soutenue de ces jeux produisait en effet une annihilation des émotions d’empathie.

Adorno face à l’esthétisation déplacée

La troisième raison est celle l’esthétisation déplacée. Toute production lorsqu’elle relève de l’art appelle une attitude esthétique qui suppose une distance à l’égard de son objet et qui a pour horizon un plaisir. Or il est inconvenant d’avoir une distance psychique à l’égard de choses vis-à-vis desquelles nous devrions au contraire nous sentir profondément impliqués. Il y a des sujets qui ne peuvent devenir prétexte d’un jeu esthétique. Adorno soulignait les limites d’une œuvre qui prendrait Auschwitz pour thème : son horreur en serait en quelque sorte dissoute ou transfigurée. À propos du Survivant de Varsovie de Schönberg, il écrivait :

« Le fait de […] mettre en image [l’enfer du nazisme], même avec cette dureté et cette intransigeance, constitue malgré tout une sorte d’offense à la dignité des victimes. On se sert d’elles pour fabriquer quelque chose qu’on donne en pâture au monde qui les a assassinées. Quand on applique à la souffrance physique toute nue des hommes abattus à coups de crosse ce qu’on appelle ordinairement l’élaboration poétique de l’art, il y a là, si peu que ce soit, la possibilité d’en tirer une jouissance. La règle morale qui commande à l’art de ne pas oublier cela une seconde, dérape dans l’abîme de son contraire ».

La mise en scène artistique fait perdre de l’horreur à ce qui doit rester horrible. L’esthétisation ôte leur poids d’existence à la réalité et euphémise ce qui ne devrait pas l’être.

Est-il légitime de faire exister le mal pour le supprimer ? La condamnation de l’ignoble peut-elle passer par la mise en scène de l’ignoble ? Le spectacle du mal est-il un antidote ou un objet de fascination ? Le risque est toujours d’assurer la gloire de ce qu’on veut faire disparaître ou de propager ce qu’on veut détruire.

The Conversation is a non-profit + your donation is tax deductible. Help knowledge-based, ethical journalism today.