Neurofinance : une nouvelle manière d’appréhender les dérives des traders

Geralt/Pixabay

Que sait-on du métier de trader ? Emblématique par le montant des sommes en jeu et la multitude des échéances judiciaires, l’affaire Kerviel ne nous a guère éclairé. Quels sont les ressorts qui l’ont poussé à agir ? Quand on sait que deux affaires similaires se sont produites depuis, l’une chez UBS, l’autre chez JP Morgan, mieux les cerner s’avère essentiel. Et de ce point de vue, la neuroéconomie peut s’avérer fort utile. Entre autres, s’agissant de comprendre ce qu’est la prise de décision dans un contexte particulier d’accélération du temps.

Cette accélération, on le sait, est rendue possible par les technologies, notamment algorithmiques, qui caractérisent aujourd’hui les marchés financiers. Or la capacité qu’a notre cerveau de traiter un très grand nombre d’informations qui se succèdent à grande vitesse a des limites – comme l’explique fort bien dans un ouvrage paru en 2009 le neuroscientifique suédois Torkel Klingberg. Et l’on conçoit donc qu’il y ait des risques de dérapages, s’agissant de décisions boursières.

Un point se doit d’être précisé. Comme la finance comportementale, la neurofinance a pour point de départ l’observation des comportements d’opérateurs financiers. Mais elle n’interprète pas ses résultats en se référant aux hypothèses classiques de la rationalité économique. Ses explications, elle les trouve au niveau du fonctionnement cérébral lui-même. Et de manière générale, ses recherches ont permis de mettre en évidence que la rationalité ne s’oppose pas nécessairement à l’émotion dans la prise de décision. Tout au contraire, l’émotion constitue une dimension nécessaire à toute prise de décision raisonnée, comme l’a montré le neurologue António Damasio dès 1995.

Illusion monétaire

De manière plus précise, le mécanisme mental qui sous-tend cette prise de décision s’appuie sur un système baptisé « circuit de la récompense ». Les bases neuronales de ce circuit sont bien connues. On sait qu’il s’appuie sur un messager chimique circulant de neurone en neurone : la dopamine. Une fois sécrété, ce neurotransmetteur agit sur une région précise du cerveau – le striatum – que l’on sait associée aux émotions positives (agrément, bonheur…). Mais d’autres régions cérébrales, comme le cortex préfrontal médian, sont également activées par le circuit de la récompense. Or il semble que ce cortex préfrontal médian soit sensible à l’« illusion monétaire », c’est-à-dire la tendance à réfléchir en termes de valeur nominale plutôt qu’en termes de valeur réelle. Voilà sans doute pourquoi les choix du trader obéissent à l’attente d’une double récompense : un gain matériel et la satisfaction personnelle d’avoir pris la bonne décision.

D’une certaine manière, le Procureur Marin a validé cette explication. Car pour lui, Kerviel voulait apparaître « comme un trader d’exception ». Or l’existence du circuit de la récompense permet bien de comprendre que l’excitation du trader ne se réduit pas au montant des gains, mais aussi au côté « performance » de ses résultats. Et cette seconde dimension est d’autant plus importante qu’elle se manifeste dans une salle de marchés, donc devant les autres traders.

Marché boursier. Squeeze/Pixabay

Une telle performance comporte deux types de risques. D’abord, celui d’un biais de surestimation dans l’évaluation, observé dans de nombreuses expériences, et qui pourrait être à l’origine de bulles spéculatives. Ensuite, celui de l’addiction due à l’affaiblissement de l’effet « récompense », en raison de la répétition. Un mécanisme pervers que certains chercheurs qualifient d’« anti-circuit de la récompense », et qui conduit naturellement le trader à prendre davantage de risques, pour retrouver le plaisir recherché. Un type d’addiction d’autant plus insidieux qu’il revêt pour le trader une certaine forme de rationalité.

Dans les faits, ce risque d’addiction frappe de manière privilégiée des traders relativement expérimentés. Est-ce vraiment paradoxal ? S’agissant de Kerviel, le mécanisme récompense/émotion qui a été décrit a certainement imprimé la mémoire du trader lors de son premier gros gain, en 2005. Des études récentes ont en effet mis en évidence le biais optimiste qu’un tel gain peut engendrer, tout en soulignant ses autres impacts. Les propos de Kerviel sont là pour en témoigner : « Ma joie de réaliser de tels gains le disputa au malaise qui m’envahit ». Et ils ne sont pas sans résonance avec les événements qui ont suivi : un résultat de 2007 (55 millions d’euros) cinq fois supérieur à l’objectif, un gain total pour cette même année s’élève à près de 1,5 milliard d’euros, et un engagement durant les premiers jours de 2008 de 50 milliards d’euros…

Observe-t-on ces mêmes phénomènes d’addiction chez tous les traders ? Qu’en est-il dans les compagnies d’assurance, dans la négociation de matières premières ? Il serait intéressant d’élargir la perspective neuroéconomique que nous venons d’esquisser pour les négociateurs des banques à d’autres catégories de traders, peut être moins connus et moins emblématiques, mais tout aussi importants pour le fonctionnement de nos économies.« Ça a été Jérôme Kerviel, ça aurait pu être un autre » confiait Maître Daniel Richard lors de l’audience du 25 juin 2012, en soulignant l’importance des éléments qui échappent largement au contrôle du trader dans ses choix. Et c’est précisément pour aller plus avant dans l’analyse des prises de décision de cette profession que des chercheurs issus des universités de Dauphine, Lyon3 et Grenoble ont décidé d’unir leurs efforts.

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