Nos sombres temps et l’Internationale de la liberté

Drapeaux européens et polonais brandis lors de la marche pour la liberté à Varsovie, le 6 mai 2017. Janek Skarzynski/AFP

Nous paraissons entrer à nouveau dans de sombres temps : les massacres en Syrie, au Yémen, au Soudan du Sud, en Birmanie et ailleurs dont nul n’entrevoit la fin, le redémarrage depuis plusieurs mois d’un conflit de forte intensité en Ukraine portent la marque d’une indignité mondiale.

Mais ce signe traduit aussi une érosion plus fondamentale : celle du combat pour la liberté. Les premiers mois de Trump à la Maison Blanche, les haines que la campagne du Brexit a réveillées, la montée de l’extrême droite en Europe – illustrée par la présence, pour la deuxième fois, du Front national au second tour de l’élection présidentielle en France – et aux États-Unis, donnent l’impression d’un reflux des espoirs que la rationalité avait apportés. Ils s’ajoutent non seulement à la propagation de contre-vérités sur Internet, mais aussi aux discours apocalyptiques ou exagérément déclinistes. De fait, l’assaut porté contre la liberté est autant interne qu’externe.

Monstrueux dos-à-dos et résistances

Certes, les catastrophes de la planète ne touchent que peu un large public qui continue à vaquer à ses occupations professionnelles et privées. Les « gens » se préoccupent de manière compréhensible de leur quotidien et des maux économiques et sociaux qui parfois les touchent plus directement que les évolutions du monde. Au mieux n’en perçoivent-ils que de loin les remugles et ils ne s’en inquiètent que de manière sporadique. C’est souvent pour eux une autre planète, assez lointaine et peu menaçante, dont ils ne discernent pas la globalité.

Les protestations restent celles des militants ou de groupes précisément visés par les atteintes à l’encontre de la liberté. Sur le plan politique intérieur, les menaces pour la liberté qu’apporte l’extrême droite ne mobilisent plus autant et l’on a vu la haine du libéralisme – assimilé monstrueusement à un « néolibéralisme » axé sur une dérégulation à tout-va – autoriser certains à le mettre dos-à-dos avec le fascisme. L’invocation de la mémoire historique ne convainc plus. L’opposition à l’extrême droite a perdu son évidence.

D’un autre côté, nous assistons, notamment aux États-Unis, en Pologne et en Hongrie à des protestations de grande ampleur, à des actes spontanés de « résistance » qui dépassent les milieux intellectuels et politiques, et à une mobilisation citoyenne impressionnante même si elle ne se traduit pas quotidiennement par des manifestations monstres. Il en va aussi, quoiqu’avec une ampleur moindre, du Royaume-Uni, où le refus du Brexit est associé à une insurrection en faveur de la liberté. Le succès de Pulse of Europe est aussi impressionnant. Beaucoup ont aussi protesté dans la rue lors de l’annonce de la visite de Trump outre-Manche.

Au Canada, l’accueil des réfugiés est perçu comme faisant partie des principes imprescriptibles par son gouvernement et la majorité de ses habitants. En Allemagne, leur défense est également vécue comme une illustration des valeurs de liberté en directe opposition tant avec l’extrême droite et l’aile conservatrice de la CDU qu’avec une extrême gauche allemande d’un silence complice à l’endroit de Moscou et, notamment, de ses exactions en Syrie. En France, quand même, certains intellectuels qui n’ont pas perdu la raison ou la dignité et des politiques de tous bords désignent sans hésitation l’ennemi premier.

Les forces de la liberté résistent donc et beaucoup se joindront assurément au combat dans les mois et les années à venir. Pour autant, il n’est pas certain que ce combat puisse être aisément gagné sur le long terme, en large partie parce qu’il ne peut être uniquement une lutte pour la liberté et la défense des droits et des valeurs fondamentales propres à toute société démocratique. Tel est le paradoxe dans lequel il tient. L’amour de la liberté ne se suffit plus à lui-même.

Liberté, autorité et inégalités

Pour le dire sans détour, il est loin d’être assuré que la liberté soit l’une des valeurs cardinales auxquelles une grande partie de la population des pays démocratiques soit attachée – ou plutôt cette liberté n’a pas la même acception chez ses différentes composantes. Ils ne lui associent pas la défense des droits, la recherche libre et discursive du vrai et l’émancipation. Précisément, soit la question de la vérité, qui est aussi une valeur, ne leur importe pas ; soit ils perçoivent la vérité comme simple produit de leur libre-arbitre. « Leur » liberté revêt les couleurs de la domination sur les autres, y compris dans la licence de bafouer, d’humilier et parfois de tuer, comme on l’a vu avec la complaisance envers la plus grande opération criminelle du XXIᵉ siècle en Syrie.

Manifestation à Londres pur l’anniversaire du Traité de Rome, le 26 mars 2017. Guled Ahmed/Flickr, CC BY-SA

Le risque le plus préoccupant à moyen terme, comme l’éditorialiste Nick Cohen l’a pointé, est d’une certaine manière moins la diffusion de fausses informations que la propension non seulement à les croire mais à les demander. Nous assistons à la coexistence de deux mondes étrangers l’un à l’autre qu’on ne saurait – sans simplisme – décrire comme le peuple contre les élites ou les déclassés contre les possédants. La critique des élites, de l’inégale répartition des richesses ou des dégâts collatéraux de la globalisation ne saurait, en elle-même, tenir lieu d’explication. Encore moins ne peut-on espérer que, aussi nécessaires soient-elles, une exemplarité nouvelle des élites, une réduction des inégalités et une globalisation moins destructrice puissent mettre un terme au rejet des valeurs liées à la liberté. Elles constituent un préalable nécessaire, mais non suffisant.

La première origine de ce contournement de la liberté, comme Hannah Arendt l’avait remarqué – et avant elle Tocqueville –, est la disparition de l’autorité, non pas certes celle de cette force autoritaire qui en est dépourvue, mais de l’autorité liée à l’évidence du savoir et de la vérité. La liberté a besoin de l’autorité des faits pour se déployer et non point d’un monde dont « le sous-sol est fondé sur la nuit », pour reprendre les termes de Castoriadis. La liberté infinie des opinions, propre à la démocratie, toujours selon Arendt, ne saurait être licence devant la vérité. La liberté, se confondant avec un libre-arbitre déqualifié, s’écarte de l’idéal d’émancipation noué à la liberté politique.

La seconde de ses causes réside dans les inégalités. N’entendons pas par là que les plus pauvres soutiennent les dictateurs ou les complices des violations des droits. Seulement, les inégalités jettent une suspicion compréhensible sur les élites libérales et conduit à un rejet d’ensemble de ce qu’elles représentent. L’effondrement de l’éducation, et plus précisément des références littéraires et historiques et des outils de façonnement de la pensée logique, crée une double vulnérabilité : du côté de ceux qui ont un accès faible à une éducation de qualité, chez une partie aussi des élites auxquelles fait défaut une pensée historique et qui se réfugient dans la facilité technocratique.

Ce qui manque est la capacité de chacun à se représenter d’abord pour soi ce qu’est la liberté, ensuite au niveau social ce que peut signifier une société libre, enfin au niveau collectif quelles sont les dynamiques qui conduisent à la disparition de la liberté et pourquoi donc il faut aider et soutenir massivement tous les peuples qui luttent pour elle.

Détricotage des normes communes

La troisième raison tient à la concomitance paradoxale de l’accentuation de la globalisation et du détricotage dans l’esprit public des normes communes. Formellement, la globalisation est allée de pair avec non seulement des flux sans précédent de capitaux, de marchandises et de personnes, mais aussi un corpus de règles pour l’encadrer, la discipliner et, pour tout dire, la rendre non pas tant compatible avec nos valeurs, mais favoriser leur réalisation. Sur le plan économique, ce furent notamment une transparence accrue dans les pratiques commerciales, la fixation de normes sociales et environnementales, les conventions internationales de lutte contre la corruption et des programmes d’aide massifs en faveur des pays les plus pauvres. Tout ceci est certainement bien imparfait, mais existe. Sur un plan politique, la communauté des règles a eu pour noms la Charte des Nations unies, la Déclaration universelle des droits de l’Homme, les conventions internationales sur le droit de la guerre et sur les réfugiés – ainsi que l’Union européenne dans sa spécificité philosophique mondiale.

Or, tandis que la mondialisation craque sous les coups de boutoir des groupes qui en éprouvent le désastre – fût-il faussement attribué – et de ses adversaires politiques – Trump et Le Pen étant les derniers en date –, les règles de la liberté sont bafouées d’autant plus aisément par ses ennemis qu’elles ont, pour le moins, fait l’objet d’un apprentissage très imparfait.

Si un Poutine peut si aisément envisager de détruire l’ordre international, de saper ses fondements juridiques et moraux, si la résistance des dirigeants occidentaux est si molle et hésitante, si un certain nombre d’intellectuels, en France ou ailleurs, qui ne furent pas tous à l’origine ses adversaires, peuvent si aisément oublier non seulement les leçons de la Trahison des clercs, mais l’idée même de la liberté, c’est que le terreau a été préparé la tentation de reléguer les droits fondamentaux au second plan. On pourra certes incriminer certains publicistes qui bâtissent leur fortune médiatique sur l’antilibéralisme et des valeurs plus proches de celles de Barrès, sinon de Maurras, que de Tocqueville ou d’Aron. Mais cela ne saurait faire oublier que les défenseurs de la liberté ont rendu les armes.

Retour au débat « communautariens contre libéraux »

La confrontation dans le monde anglo-saxon entre les libéraux et les communautariens – qu’on ne saurait assimiler aux partisans de ce qu’on appelle en France le « communautarisme » – dans les années 1980 et 1990 est éclairante. Résumons-la à gros traits. Tandis que les libéraux défendaient une idée universaliste de l’homme, de ses droits et de sa liberté et évoquaient une forme d’arrachement de ses déterminations sociales et culturelles pour faire droit au projet d’émancipation, les communautariens évoquaient la nécessité d’un attachement à partir duquel construire le projet personnel de chacun et concevoir la « libération » politique. Critiquant l’idée d’un « moi désencombré », ils mettaient en avant la nécessité pratique de valeurs « chaudes » et « épaisses » par rapport à la vision désincarnée et « froide » des libéraux.

Dans un magasin à Moscou, en janvier 2017. Alexander Nemenov/AFP

On trouvera certes des communautariens de droite comme de gauche, les premiers insistant plus sur la tradition et l’histoire, voire la religion, et les seconds surtout sur les communautés ou les groupes militants, mais aussi la tradition civique et républicaine à l’ancienne. Les libéraux se divisent de manière identique entre ceux défendant d’abord les libertés politiques et de l’esprit, les seconds ajoutant la justice sociale comme partie intégrante du projet libéral. Ce débat laisse certes ouverte la possibilité de positions intermédiaires.

Féconde, cette discussion amène à réfléchir aux conditions concrètes de surgissement de la liberté dans une société aux appartenances multiples (nation, entité plus large comme l’Europe, groupe religieux, minorité, etc.), à la manière dont les phénomènes de désaffiliation, sinon d’anomie, peuvent être prévenus et dont l’engagement des membres en faveur de la liberté peut être favorisé. Elle nous oblige a contrario à percevoir les risques présents dans la société qui conduisent à une indifférence à la liberté.

Le débat donc est plus important que chacune des positions extrêmes : les communautariens peuvent glisser vers une forme de naturalisme en privilégiant les conditions d’un bien-être social et d’une réconciliation entre le soi et le groupe au profit de ce dernier, parfois au détriment d’une conception universaliste de la liberté ; les libéraux peuvent être tentés par l’abstraction ou le normativisme en faisant du culte de la liberté un absolu au détriment de ses conditions concrètes de réalisation (comme des individus membres d’un groupe minoritaire et discriminé peuvent adhérer aux valeurs de la société et avoir la même conception de la liberté et de l’émancipation).

De la lutte entre deux blocs au combat à trois

Il est primordial de considérer la réalité du combat à conduire. Pendant longtemps, la lutte des libéraux a pu être résumée, sur le plan géopolitique, à la lutte contre l’idéologie communiste et ses représentants terrestres, sur le plan philosophique à l’opposition à la mainmise de l’État sur l’individu. L’effondrement du communisme et le relatif recul de l’autoritarisme d’État ont comme endormi les consciences et entravé la compréhension du nouveau jeu mondial. Certes, des auteurs comme Francis Fukuyama sont revenus avec honnêteté sur leurs théories de la fin de l’histoire et ont bien perçu que la menace pour l’idée libérale n’avait pas disparu. Mais les nouvelles idéologies liberticides, qui ne sont pas moins lourdes que le communisme, méritent une analyse plus détaillée.

Prenons le poutinisme comme son expression parfaite – n’évoquons pas ici l’islamisme dont la dimension liberticide, anti-Lumières et de destruction d’une conscience individuelle est plus évidente. Sans doute Poutine n’a-t-il jamais écrit Le Capital¸ le Petit livre rouge ou Mon Combat – et les livres de son idéologue en chef, Alexandre Douguine, ne sauraient en tenir lieu. Mais ne voir en son projet que la mainmise de l’appareil d’État sur les individus est un peu court, comme l’était d’ailleurs la description du totalitarisme comme statocratie.

L’oppression, voire l’assassinat, des dissidents par des groupes dont on ne connaîtra jamais les commanditaires réels, et le contrôle le plus complet possible de la société par le FSB et les autres instruments de la surveillance et de la répression d’État sont une chose. Une autre est l’idéologie. Celle que porte Poutine n’est pas seulement le retour à la conservation et au traditionalisme (religion, valeurs familiales, nationalisme), mais une volonté plus large de démanteler l’héritage des Lumières sur le plan national et international.

Le communisme soviétique a pu garder, de manière purement théorique, un semblant de respect pour les droits de l’homme, la règle de droit, l’idée d’émancipation et le concept même de progrès – sans parler de l’idéal cosmopolite. Le succès du projet de Poutine suppose, sur le plan national et international, que ces concepts mêmes soient délégitimés et éradiqués. Le communisme a pu conduire à des identités doubles : on respectait le discours officiel sans y croire, en même temps qu’on pouvait y trouver tous les arguments pour s’y opposer en raison de la distance entre la société représentée officiellement et cette qui était vécue.

Poutine entend non seulement que soient détruits les instruments d’émancipation qui, malgré tout, survivaient lors de l’époque communiste (du moins en URSS), en particulier l’école, mais aussi que l’idée même du droit, de la liberté, de la coopération internationale, de l’émancipation de sa culture et de ses déterminants sociaux ne fassent plus partie de l’horizon possible de la pensée.

Marine Le Pen reçue au Kremlin par Vladimir Poutine, le 24 mars 2017. Mikhaïl Klimentyev/SPUTNIK/AFP

Plus que jamais, le combat au nom de la liberté se joue à trois : individu, société et État. L’individu peut être opprimé par l’État ou par la société – parfois par les deux en même temps – ; souvent la société est un rempart contre l’oppression d’État ; parfois aussi l’État et son produit, la loi, peuvent être la meilleure défense contre l’oppression du groupe ou de la « communauté ». Mais il est rare que l’individu, d’abord, dans ce qui fait son individualité singulière, ne soit pas menacé par l’un ou par l’autre, et lui ne menace personne.

Remettre la personne comme sujet libre au centre du projet politique, dans quelque zone du monde que ce soit, est certainement la priorité, car c’est autour de chaque singularité que s’articule le projet de liberté – y compris dans la dénonciation de la servitude volontaire.

L’Internationale de la liberté au-delà des divisions

C’est au moyen d’une remontée aux sources de la liberté que l’Internationale des libéraux doit se comprendre. Elle est doublement internationale. D’abord, parce que la menace contre les libertés est partout, en Occident et dans les sociétés des pays en développement, en terre d’islam comme dans les pays de tradition chrétienne, dans les pays démocratiques et pas seulement autoritaires. Ensuite, parce que l’effondrement du système mondial et la capacité des pays autoritaires à en définir l’ordre du jour font de la défense de la liberté l’enjeu géopolitique premier, inséparable de notre sécurité. Le mouvement pour la « résistance » n’a pas de frontières. Nous devons donc nous unir au-delà des pays et tenir bon sur un projet international commun.

Mais unir qui ? La division entre la gauche et la droite, entre les « libéraux » au sens anglo-saxon et les conservateurs, n’a guère de sens ici. Il existe des combats communs qui l’emportent sur tous les autres. Beaucoup de conservateurs comprennent d’ailleurs qu’il est inconcevable de laisser se défaire des règles essentielles de solidarité qui précipitent les victimes dans les bras des extrêmes. Il est aussi stupide qu’indécent de vouloir conserver des privilèges lorsque les digues de la civilisation peuvent sauter. La gauche peut aussi comprendre que, dans le domaine de l’éducation, un certain conservatisme, marqué par le retour aux grands textes et une discipline de l’apprentissage, est la meilleure route vers l’éducation du plus grand nombre.

Mais il est d’abord essentiel pour les libéraux de distinguer l’accessoire du (relativement) secondaire. Certes, chacun pourra discuter du niveau de redistribution, de contraintes pesant sur l’économie et le marché du travail ou des conditions d’ouverture du marché, et il est probable même que beaucoup convergeront vers un point médian, mais ces sujets restent en partie seconds par rapport aux règles de base de la justice, au droit, aux droits de l’homme et à l’opposition à la brutalisation du monde. Même un sujet aussi sensible que la laïcité doit pouvoir être mis sous le boisseau un instant – ou fondé sur un consensus minimum sur le refus de la discrimination liée à la religion et la condamnation de toute atteinte à la liberté de la personne en son nom.

Être libéral, c’est aussi accepter le compromis, faire de la modération une vertu, opérer la distinction entre la défense de la civilisation et le choix politique provisoire. Moins que jamais il ne s’agira de faire de l’incantation et d’exhorter. Notre travail à nous tous, libéraux, dans les pays les plus divers, consistera à descendre dans l’arène du combat politique, à communiquer auprès de ceux qui ne sont en rien des élites et à les faire entrer de plain-pied dans le jeu politique, à travailler à des réformes concrètes pour couper l’antilibéralisme à la racine.

Loin en somme des objurgations ou de la déploration, l’intellectuel « engagé » – pour reprendre cette antique expression – doit se mettre au service de la liberté. Pour que l’histoire ait un avenir.