Notre-Dame de Paris : des mesures de contamination au plomb difficiles à interpréter

Vaporisé par la chaleur de l’incendie, le plomb de la toiture de la cathédrale Notre-Dame a contaminé les environs. Geoffroy van der Hasselt/AFP

Cet article a été co-écrit avec le Dr Robert Garnier, médecin toxicologue, ancien chef de service du centre antipoison de Paris, Hôpital Fernand Widal.


Au cours du spectaculaire incendie qui a ravagé la charpente de la cathédrale Notre Dame de Paris, une partie des 450 tonnes de plomb qui constituaient son toit a été vaporisée.

Ces émanations ont pollué l’air et les environs de l’édifice, déposant des poussières contaminées non seulement sur les sols extérieurs, mais aussi dans les bâtiments voisins de la cathédrale, tels que crèches, écoles ou logements. Les analyses réalisées après le sinistre ont également mis en évidence des niveaux de plomb anormaux dans le sang des enfants des riverains ainsi que dans celui des travailleurs du chantier.

Les effets toxiques du plomb sont bien connus. Les enfants sont y particulièrement sensibles, les effets sur le cerveau, étant notamment d’autant plus importants que le sujet est jeune. Cependant, si la contamination au plomb due à l’incendie ne fait aucun doute, les résultats des multiples mesures ont été diversement interprétés.

Il n’est en effet pas si simple de relier pollution environnementale au plomb et conséquences sur la santé.

L’environnement est-il plus contaminé que d’habitude ?

Le plomb ne passe pas à travers la peau : il pénètre dans l’organisme par le nez ou par la bouche. Durant l’incendie de la cathédrale, les personnes qui ont été exposées directement aux fumées ont pu être contaminées par voie respiratoire, mais les quantités de plomb mises en jeu sont très difficiles à estimer rétrospectivement. Après l’incendie, l’exposition de la population générale n’a pu résulter que de l’ingestion des poussières de plomb déposées au sol, par le port à la bouche des mains ou d’objets contaminés. C’est ce qui explique que la population à risque est essentiellement constituée d’enfants de moins de 7 ans, en particulier ceux âgés de 6 mois à 4 ans, chez qui le portage à la bouche est extrêmement fréquent.

Pour savoir si une teneur en plomb dans l’environnement d’un enfant est habituelle ou pas, on peut la comparer aux résultats d’une étude relativement récente et d’envergure nationale dédiée aux imprégnations au plomb des enfants et leurs déterminants, ainsi qu’aux liens entre imprégnation au plomb des enfants et le logement, notamment ses poussières.

Selon ces travaux, pour ce qui est des poussières dans les logements métropolitains, la médiane (50 % des valeurs au-dessous, 50 % au-dessus) est de 9 microgrammes (µg) de plomb par mètre carré (Pb/m2) tandis que 95 % des valeurs sont au-dessous de 63 µg de Pb/m2. À l’extérieur, 95 % des mesures de poussières sur les aires de jeu en France étaient inférieures à 393 µg de Pb/m2. Ces chiffres sont un peu inférieurs si on ne mesure que le plomb dit « acido-soluble », davantage susceptible d’être absorbé par le corps. Enfin, en ce qui concerne les écoles, on peut se référer à une étude menée dans les crèches et écoles auvergnates en 2015. Dans ces dernières, 95 % des mesures de poussières étaient inférieures à 46 µg de Pb/m2.

Dans les rues et sur les trottoirs parisiens, la contamination par le plomb est habituellement forte : la compilation des résultats des campagnes de mesurages réalisées avant l’incendie de la cathédrale indiquent que 95 % des concentrations étaient inférieures à 5 000 µg/m².

Des concentrations en plomb trop élevées

Après l’incendie de Notre-Dame, certaines mesures, notamment celles réalisées sur les sols extérieurs, ont révélé des niveaux de plomb très supérieurs à la plupart des valeurs mesurées en France métropolitaine. En juillet, sur le parvis, ceux-ci allaient de la centaine de milliers au million de µg/m2. Aux abords immédiats de la cathédrale, ils atteignaient plusieurs dizaines de milliers de µg/m2.

L’Agence régionale de santé a publié des conseils de nettoyage à destination des habitants, afin d’éliminer le plomb de leurs logements. En outre, les concentrations en plomb ont été systématiquement mesurées dans les environnements fréquentés par des enfants lorsque ceux-ci étaient situés à moins de 300 m d’une voie publique dont la concentration en plomb sur le sol atteignait 5 000 µg/m².

Afin de déterminer le seuil à partir duquel mettre en œuvre les actions appropriées dans les écoles, les autorités se sont basées sur la valeur de 70 µg/m2, proposée par le Haut Conseil de Santé publique pour déclencher un dépistage du saturnisme (pour les sols extérieurs, le seuil retenu est celui de 300 mg de plomb par kilo).

Souvent citée en référence, cette valeur de 70 µg/m2 n’est pourtant pas simple à appréhender. Elle a été calculée comme étant la concentration en plomb dans les poussières qui conduirait, pour une exposition continue, à une teneur en plomb dans le sang, ou plombémie, de 50 µg de plomb par litre de sang pour les 5 % d’enfants les plus exposés, c’est-à-dire ceux qui ingèrent le plus de poussière. Or si l’exposition n’est pas continue, ce qui est le cas des écoles, la plombémie résultante devrait être moins élevée. Autre source d’imprécision : la construction de cet indicateur ne tient pas compte d’une éventuelle co-exposition particulière si les enfants sont simultanément exposés à d’autres sources de plomb.

Par ailleurs, si la relation moyenne entre les valeurs de plomb mesurées dans l’environnement et la contamination sanguine qui en résulterait théoriquement est utile pour guider l’action publique, elle a cependant toute chance d’être fausse pour un enfant particulier, avec ses habitudes, son métabolisme, etc. Pour dépister une sur-exposition excessive d’un enfant et proposer des mesures adaptées, on ne peut donc pas s’affranchir de mesurer directement sa plombémie.

Cette analyse a été recommandée pour les enfants âgés de 6 mois à 6 ans séjournant dans des locaux (logements, crèches ou écoles) où la concentration moyenne du plomb sur les sols ou sur les surfaces atteignait ou dépassait 70 µg/m2. Cette recommandation s’applique également aux enfants pratiquant des activités dans des espaces extérieurs (jardins, squares, aires de jeux…) où la concentration de poussière sur les sols était au moins égale à cette même valeur de 70 µg/m2, ou dont la concentration en plomb dans le sol était au moins égale à 300 mg/kg.

Que penser des plombémies mesurées ?

Entre avril et août, le nombre de plombémies infantiles prescrites est allé croissant, finissant par dépasser « le nombre de plombémies réalisées annuellement sur tout Paris au cours des dernières années », selon l’Agence régionale de Santé Île-de-France. Dans son rapport du 14 octobre, l’Agence indique qu’entre le 15 avril et le 30 septembre, 877 plombémies ont été réalisées sur des enfants de 0 à 18 ans dont 588 chez les 0-6 ans :

  • 787 sont inférieures au seuil de vigilance de 25µg/L ;
  • 78 se situent dans l’intervalle de vigilance de 25µg/L à 49µg/L ;
  • 12 sont au-dessus du seuil de déclaration obligatoire de 50µg/L.

En France métropolitaine les plombémies des enfants de 6 mois à 6 ans étaient en 2007-2008 de 15 µg/L en moyenne et 95 % des enfants avaient une plombémie inférieure à 34 µg/L.

Il est néanmoins difficile de comparer globalement les mesures faites à Paris à la situation française : les mesures parisiennes ne sont absolument pas représentatives, puisqu’on cherche justement à dépister le saturnisme chez les enfants a priori les plus exposés. Ce dépistage n’est cependant pas inutile, puisqu’il a permis de repérer des expositions au plomb trop importantes chez certains enfants, qu’elles soient dues ou non à l’incendie puisqu’il existe en effet d’autres sources possibles de plomb dans l’environnement des enfants.

Jusqu’à présent, les plombémies les plus élevées témoignent d’une exposition anormale, mais demeurent bien en deçà de celles nécessitant une prise en charge médicale. Elles sont de l’ordre de grandeur de celles qui étaient communément observées dans les populations urbaines exposées au plomb de l’essence dans les années 1980-90. Cela permet de relativiser mais sans pour autant penser que c’est anecdotique puisque le plomb agit sans seuil de toxicité.

Conséquences sur la santé

Se basant sur des résultats scientifiques récents, qui ont démontré les effets nocifs du plomb sur la santé en deçà de la plombémie de 100 μg/L (en particulier des effets neurotoxiques chez l’enfant), le Haut conseil de la santé publique avait recommandé en 2014 d’abaisser le « seuil d’intervention rapide » (déclenchant une intervention administrative) à 50 µg/L. Entériné par l’arrêté du 8 juin 2015, ce nouveau seuil (qui correspond à environ 2 % des enfants), vise à consacrer à ces enfants les plus exposés des moyens particuliers de réduction des expositions.

Si ce seuil d’intervention est loin des niveaux justifiant une prise en charge médicale, il ne constitue cependant pas un seuil d’innocuité. En effet on ne connaît pas de concentration de plomb dans le sang qui soit sans danger.

Chez les jeunes enfants, de faibles surexpositions (plombémie < 100 µg/L) peuvent notamment se traduire par des troubles de l’attention, une diminution de l’acuité auditive, une inhibition du développement staturo-pondéral, une altération de l’acuité auditive, un retard de la maturation sexuelle. On estime par ailleurs qu’un point de quotient intellectuel (QI) est perdu dès 12 µg/L, avec une perte de 6 à 7 points de QI pour une exposition comprise entre 0 et 100 µg/L. Une baisse vers cette valeur, qui correspond au plus petit effet détectable a d’ailleurs été préconisée par le Haut Conseil de Santé Publique.

Entre l’objectif de 12 µg/L et le seuil d’intervention rapide de 50 µg/L, un niveau de vigilance de 25 µg/L a été instauré pour les enfants ayant vraisemblablement été exposé à une source d’exposition particulière justifiant des conseils et un suivi. Cette mesure est censée éviter que leur plombémie n’augmente et n’atteigne 50 µg/L.

N’oublions pas le saturnisme ordinaire

Le caractère exceptionnel de l’évènement a braqué les projecteurs sur ces expositions au plomb. Il ne doit cependant pas faire oublier l’existence d’un « saturnisme ordinaire », lié notamment aux peintures d’un habitat souvent dégradé, à un voisinage industriel ou encore à des activités de ferraillage.

En effet, celui-ci occasionne des expositions plus élevées que celles observées suite à l’incendie de la cathédrale Notre-Dame.

En 2018, rien qu’en Ile-de-France, 2 242 plombémies de dépistage ont révélé 137 nouveaux cas de ce « saturnisme ordinaire », qui concerne notamment des populations touchées par la précarité économique, et cumulant de ce fait d’autres facteurs de risque.