Nouvelle-Calédonie : quelle neutralité des médias publics français ?

plateau edition speciale.

« Voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? » La question a fait l’objet de nombreux articles traitant à la fois de l’historique du référendum mais aussi des nombreuses négociations, des résultats (le « non » l’ayant emporté, relançant le débat sur les forces kanak en place), la manière dont les médias se sont emparés de la question calédonienne a été plus rarement analysée.

Au-delà de la problématique des inégalités sur le territoire qui touchent principalement les populations kanak concernant le logement et le travail et des efforts réalisés par la France pour l’autonomisation du territoire depuis les accords de Nouméa, c’est la question du sens donné à la décolonisation qui est sous-jacente dans les discours des partis politiques relayés par les médias.

On peut ainsi s’interroger sur la neutralité des médias délocalisés sur le territoire calédonien dès lors que ces médias appartiennent à un groupe français, celui de France Télévisions. Comment ces médias peuvent-ils concilier leur devoir de service public en restant neutres sur la question de l’indépendance alors qu’ils appartiennent au pays colonisateur ?

Un sujet non prioritaire

Il faut tout d’abord noter que les médias en France laissent une place insuffisante à la Nouvelle-Calédonie et le peu d’articles proposés dans l’espace public montre un intérêt moindre pour ce territoire situé à plus de 16 000 km de la métropole.

En effet, de décembre 2017 à juin 2018, les grands médias généralistes de l’hexagone n’ont récemment accordé de l’intérêt pour cette question que lorsque l’agenda politique des représentants de l’État impliquait un déplacement sur le territoire : venue d’Édouard Philippe en décembre 2017 sur le caillou, de Manuel Valls en février 2018 et d’Emmanuel Macron en mai 2018.

Édouard Philippe donne une interview aux chaînes NC 1 et Caledonia le 5 novembre 2018, à Nouema. Theo Rouby/AFP

Le focus exceptionnel sur le référendum montre un intérêt uniquement conjoncturel sans pourtant en faire un sujet prioritaire dans la hiérarchie de leurs actualités. Cette absence de traitement médiatique en amont du référendum est liée en partie à la distance géographique mais elle est aussi significative de l’idée que les pouvoirs politiques et médiatiques français se faisaient du résultat principalement acquis en faveur du « non ».

Ce peu d’informations a justifié notre analyse des médias calédoniens, seuls médias à informer les citoyens du territoire sur la nature et les enjeux du référendum, puisque les médias internationaux, et particulièrement la télévision, sont très peu suivis par les Calédoniens. En tant que spécialiste en information et en communication, il m’était indispensable d’analyser ce traitement à la lumière de ce que j’ai pu observer dans la campagne référendaire médiatisée selon les choix proposés par les supports d’information. Ces derniers permettent-ils aux citoyens d’exercer pleinement leur choix sur cette question référendaire en fonction des informations qui leur sont proposées ?

Les différentes sources médiatiques

Pour mieux comprendre le débat public sur le référendum, il est nécessaire de rappeler les sources d’information qui s’offrent aux Calédoniens depuis quelques années. Deux médias dominent le paysage médiatique, l’un pour la télévision et la radio et l’autre pour la presse papier. Le premier, la chaîne Nouvelle-Calédonie la 1re, appartenant au groupe France Télévisions, fait une audience supérieure à la deuxième chaîne de télévision spécifique au territoire, Calédonia qui est une chaîne privée. Les chiffres de Médiamétrie parus en septembre 2018, cités plus haut, montrent la place de la chaîne publique parmi l’ensemble des médias audiovisuels qui diffusent en Nouvelle-Calédonie.

Quant à l’autre média, il s’agit du quotidien Les nouvelles calédoniennes, seul journal papier sur le territoire, très connu par les Calédoniens. La proximité que les habitants ont avec leur journal est la même relation que l’on peut observer avec certains quotidiens régionaux de l’hexagone et qui montre une certaine popularité du journal auprès des habitants.

Bande annonce du lancement de la chaîne Caledonia.

La chaîne Nouvelle-Calédonie La 1re

Une analyse poussée a été menée au cours de l’année 2018 sur une grande majorité des médias généralistes de métropole et du caillou dont nous porterons notre attention sur certains éléments essentiels de celle-ci à partir des constats observés dans les médias de manière générale.

Notre intérêt porte avant tout sur la chaîne publique NC la 1re dont le poids est central dans le paysage audiovisuel en Nouvelle-Calédonie (télévision et radio) et parce qu’elle est une chaîne publique rattachée à France outre-mer traitant de l’actualité locale des DOM-TOM. En tant que chaîne locale, NC la 1re, se doit de répondre à un cahier des charges qui garantit entre autres le respect du pluralisme et le débat démocratique et ceci est d’autant plus vrai que la société est multiple et plurielle.

Dans le contenu informatif proposé par la chaîne et tenant compte de l’adaptation de celle-ci au numérique, les formats sont variés tant sur le contenu (documentaire, émissions-débats, reportages d’actualités…) que sur la forme (articles de presse, séquences courtes filmées de leaders de partis, de paroles d’électeurs…). Une rubrique entière est dédiée au référendum sur le site Internet de la chaîne.

Walles Kotra, directeur exécutif en charge de l’outre mer à France Télévision, journaliste et Kanak, il s’est intéressé à l’évolution de la société calédonienne.

Un traitement en faveur du « non »

Cette ligne éditoriale de la rédaction a conduit à une interprétation des faits qui favoriserait les idées en faveur de la non-indépendance, et un dispositif acquis aux responsables des partis en faveur du non, rodés à la communication politique et maîtrisant les codes du débat médiatique.

Tout d’abord, la question du référendum telle qu’elle est posée induit forcément un cadre proposant deux réponses possibles. Or, les sujets ont été surtout anglés par une interprétation binaire de la question en partageant deux camps positionnés par le « oui » ou le « non » pour l’indépendance. Seuls les partis du « oui » et du « non » ont été invités sur les plateaux de télévision.

Ce cadre permet ainsi d’éviter tout questionnement sur le vote et sa légitimité. Si deux partis en faveur de l’indépendance (sur cinq partis en tout) s’expriment dans les médias en faveur du « oui », les voix qui remettent en cause la légitimité du référendum et appellent aux électeurs à ne pas voter sont très peu mentionnés dans les médias malgré le nombre important d’articles et de vidéos diffusés de manière générale.

Pourtant, le référendum est perçu comme « illégitime » par une petite partie de la population portée principalement par le parti travailliste, à cause de l’effacement de certains Kanaks de la liste de votants rendant minoritaire leur nombre sur l’ensemble des votants. Selon les informations issues du site Internet du parti travailliste, les Mélanésiens devraient être seuls à voter car ce choix doit revenir aux peuples originels du territoire.

« Ils légitiment leur présence en votant eux-mêmes à un référendum qu’ils organisent eux-mêmes » est une des phrases tenues dans les discours du parti travailliste lors d’une rencontre avec l’un des militants la veille du référendum.

« Eux » représentant les responsables des partis politiques et des instances dirigeantes acquis à la non-indépendance. Le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel qui détermine le temps attribué à chaque liste en fonction de la représentation des partis et groupements politiques au congrès avait d’ailleurs été saisi par le parti travailliste pour que l’espace médiatique qui leur soit réservé soit plus important.

Le deuxième point à souligner est la nature du dispositif télévisuel qui est identique à celui des chaînes métropolitaines de France Télévisions et qui instaure, au sens foucaldien du terme, un certain type de rapports de force entre les acteurs. Ce dispositif vise ainsi à produire des effets normatifs sur les individus par l’ensemble de ces éléments hétérogènes et par les valeurs que ces derniers véhiculent.

Un déséquilibre entre les acteurs

En premier lieu, il faut noter l’absence de comptage du temps de parole réservé à chacun des partis et instauré par le CSA permettant un équilibre « équitable » entre les partisans du « oui » et du « non » dans les émissions de débat télévisé. Seul un comptage du temps d’antenne des spots officiels audiovisuels a été réalisé.

Par ailleurs, seul l’article L49 du code électoral stipule qu’à partir de la veille du scrutin à zéro heure, il est « interdit de diffuser ou de faire diffuser par tout moyen de communication au public par voie électronique tout message ayant le caractère de propagande électorale », évitant aussi la diffusion des chaînes nationales sur le territoire calédonien.

Cette absence de représentativité des voix s’accompagne, parallèlement, d’une prise de partie explicite et implicite dans les articles et les réalisations audiovisuelles sur le référendum.

Si la chaîne principale publique montre des efforts ces dernières semaines pour garantir la représentativité des opinions, probablement dus au regard qu’auraient pu porter les observateurs internationaux (médiatiques et/ou politiques) tels que ceux venant s’assurer de la régularité du scrutin, elle ne reflète pas de la même manière l’ensemble des idées de la société en hiérarchisant et en privilégiant les opinions en faveur du non et les arguments déployés des partis œuvrant dans ce sens.

Un des exemples assez représentatifs concerne la parole donnée aux électeurs à travers de petites réalisations vidéo courtes et dont la multiplication des séquences en faveur du non (beaucoup plus importantes en terme de nombre) est assez révélatrice. En effet, sur 22 vidéos de personnes interrogées (12 Calédoniens vivant sur le territoire et 10 vivant en métropole), à peine 25 % des personnes soutiennent le oui à l’indépendance.

Femmes kanak, 2006. L’opinion des populations kanak n’est pas forcément bien représentée dans les médias y compris sur le territoire. Wikimedia, CC BY-SA

Ces séquences qui donnent la parole tant aux électeurs d’origine européenne qu’aux citoyens kanaks montrent, entre autres, des Mélanésiens qui sont contre l’indépendance ou qui manifestent du doute pour celle-ci.

Nous pouvons imaginer la force des messages loyalistes lorsqu’ils sont portés par les électeurs kanaks eux-mêmes. Lorsque ceux-ci s’expriment pour le oui, leurs discours intègrent bien souvent la volonté du vivre ensemble, effaçant toute opinion considérée comme extrême par le média. D’une manière générale, les médias calédoniens ont polissé le débat en évitant toute position considérée comme critique du « destin commun », de la part des partis politiques autorisés à s’exprimer dans les médias, des journalistes eux-mêmes ou des futurs électeurs à travers leurs paroles choisies.

Un débat cadré

Le débat reste ainsi cadré par un certain consensus qui découle des accords de Nouméa et qui exclut toute position qui sortirait de ces accords.

Cette absence de neutralité passe aussi par l’utilisation des sondages réalisés sur le territoire depuis quelques mois donnant un score du « non » bien supérieur à celui du « oui ». Même si les études sociologiques n’ont pas prouvé l’influence directe auprès des électeurs sur leurs choix de vote, leurs références fréquentes par les pouvoirs politiques et les représentants des partis et relayées par les médias montrent que les résultats étaient joués d’avance.

Le dernier point concerne les débats politiques dont la communication est un élément fondamental du jeu politique car elle participe à l’information du public et à l’adhésion aux idées présentées par les différents représentants des partis.

Si l’image ne peut satisfaire à elle seule à l’exigence du jeu politique car il faut un discours derrière l’image pour s’assurer de sa bonne diffusion, elle devient essentielle dans l’exercice du pouvoir. Le charisme comme condition du leadership politique associé à l’éthos tel que le décrit Patrick Charaudeau sont des éléments importants dans la construction de la légitimité et de la crédibilité des représentants politiques dans la société occidentale.

Légitimation de l’ordre établi

Les médias qui sont des caisses de résonnance de la diffusion des idées dans la société sont incontournables et la maîtrise des codes de la communication médiatique favorise ceux qui sont rodés à l’exercice et dont les critères culturels correspondent à ceux du média dominant.

Cette différence entre les représentants des partis loyalistes et ceux des indépendantistes est forte et repose tant sur des aspects culturels liés à leur communauté d’appartenance que sur l’expérience acquise des médias traditionnels en Nouvelle-Calédonie ou en métropole.

Qu’il s’agisse des Républicains ou des représentants du groupe « Calédonie ensemble » dont le leader Philippe Gomès est un député de la République, la professionnalisation de leur statut politique marque la différence avec ceux des partis indépendantistes de culture kanak plutôt habitués au militantisme de terrain et peu invités au cours de l’année dans les plateaux de télévision.

Enfin, le recrutement social des journalistes de la chaîne publique locale – dont le curriculum vitae montre pour une très grande partie d’entre eux une formation journalistique en métropole- et leur capacité à s’imprégner de l’idéologie des classes dominantes créent de manière consciente ou inconsciente, volontaire ou involontaire, une forme de légitimation de l’ordre établi.