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Obama et le « New Deal international »

Le 5 avril 2016, Barack Obama dans ses murs. Saul Loeb/AFP

Barack Obama restera dans l’Histoire comme un grand Président, celui de la lucidité et en fait celui d’une forme de « New Deal international ». À l’image de ce qu’est le monde aujourd’hui : sans doctrine, sans théorie de rechange, sans plaidoyer, mais avec le courage d’accepter l’évidence, celle qui nous place au-delà d’un monde forgé par le rideau de fer, où la puissance était la seule unité de compte des rapports internationaux et où le leadership excusait son avantage en montrant qu’il était indispensable à la stabilité du monde.

Armée jusqu’aux dents chez elle et dans le monde, l’Amérique faisait de sa force une vertu, un bouclier face au totalitarisme et le fer de lance d’un glissement de tous vers le « paradis démocratique ». Le rideau est tombé en 1989, mais la puissance est restée, préservée par Bill Clinton et adulée par Georges W. Bush : conservateur pour l’un, néoconservateur pour l’autre, les deux Présidents de la post-bipolarité ont superbement ignoré le nouveau monde qui se constituait.

La Libye à contre-cœur

Les confessions de Barack Obama à un journaliste de The Atlantic changent la mise : les regrets exprimés sur les circonstances de l’intervention en Libye sont hautement significatifs et lèvent les dernières ambiguïtés. Cette intervention du printemps 2011 faisait tache dans la politique d’un homme qui n’a cessé de se distinguer en la matière.

Critiquant l’action militaire entreprise en Irak, refusant d’intervenir en Syrie en août 2013, il s’est pourtant résolu à envoyer ses avions contre le régime de Kadhafi, poussé il est vrai par ses collègues européens et sa Secrétaire d’État Hillary Clinton. Ce scepticisme affirmé, même face à ce qu’il a été contraint de faire, dévoile, si on y regarde de plus près, les trois principales faiblesses de l’interventionnisme.

Celui-ci repose d’abord sur une conception faussée du politique, ici davantage conçu comme une substance exportable à souhait, partout dans le monde, que comme un produit qui se doit pour être efficace d’être généré et inventé par les intéressés. Les innombrables interventions accomplies dans des zones frappées par une pesante faiblesse institutionnelle ont imposé, hors de toute participation des acteurs locaux, un modèle d’ordre qui, de ce fait même, n’a pas été le moins du monde intériorisé par les populations concernées.

Obama au Caire, en 2009. US Embassy/Flickr, CC BY-ND

C’est bien cette vacance politique et cette ignorance du substrat social qui troublent l’homme du discours du Caire (juin 2009) . Il en impute la responsabilité à ses deux partenaires européens : le navrant désordre qui en a résulté est bien de leur fait, tant ils ont préféré, comme il le note, l’effet d’éclat à l’effet de construction. En donnant la priorité à celle-ci, la doctrine obamienne rompt clairement avec le power politics.

Gendarme sans gendarmerie

En deuxième lieu, l’interventionnisme s’impose, au fil du temps, davantage comme un fait unilatéral que comme marqueur d’une communauté internationale : peut-il y avoir un gendarme sans gendarmerie ? Faute d’un multilatéralisme institutionnalisé, celui qui intervient le fait en réalité en son nom et en celui de la puissance plus qu’au nom de tous : le jeu de la canonnière se banalise et se reproduit, et c’est bien de cette image que souffre chroniquement la diplomatie américaine depuis le temps du Vietnam.

C’est celle qui fit de l’actuel Président un des détracteurs les plus accomplis des aventures de son prédécesseur, un des dénonciateurs aussi de ses échecs et de ses coûts mirobolants. La privatisation de la main régulatrice est coûteuse et douloureuse, tout en restant peu efficace.

Mais il y a plus. En brocardant ses alliés européens, Obama rappelle que la fonction principale de l’intervention n’est pas forcément celle à laquelle on pense spontanément. Dans un monde où la puissance est devenue incertaine, les actions de cette nature cherchent, avant tout, à préserver ou à renforcer le statut de ceux qui les accomplissent.

Le maintien en première division

Au-delà du sort des Libyens, c’est bien l’effet de démonstration qui était recherché. Se montrer fort, capable d’agir, se ranger parmi le petit nombre de ceux qui peuvent se projeter hors de chez eux : voilà autant de buts qui l’emportaient sur toute finalité précisément liée au dossier dont il est question. Le statut, le prestige, parfois la discrète récompense priment sur le sujet qu’il convient de traiter : dans cette lutte des puissances moyennes pour le « maintien en première division », la super-puissance d’autrefois n’a rien à gagner, sinon que de risquer de voir à chaque fois son hégémonie un peu plus discutée.

Pour toutes ces raisons, l’intervention n’est plus à la fête outre-Atlantique, au-delà des choix propres à Barack Obama. Sa référence reste discrète et « soft » chez Hillary Clinton qui en a pourtant été l’une des avocates les plus constantes. Quant à Donald Trump, il préfère lui une exaltation nationale auto-centrée, dans une tradition plutôt « poutinienne » et nationaliste. Les regrets d’Obama semblent bien partagés : on devrait en tenir compte de ce côté-ci de l’Atlantique !