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Oscar Wilde en son (Petit) Palais

Oscar WIlde par Napoleon Sarony, en 1882. Wikimedia

Oscar Wilde en son (Petit) Palais

Pénétrer dans la première exposition française consacrée au talentueux Oscar Wilde, c’est entrer dans un monde où tout n’est, en apparence du moins, qu’« ordre et beauté,/Luxe, calme et volupté ». C’est s’introduire dans l’existence de Wilde telle qu’elle fut saisie par l’objectif des photographes, le pinceau des peintres, le crayon des caricaturistes, la plume des écrivains, mais aussi à l’intérieur d’un temple, le « Palais de l’art » (écrit en 1832 et révisé en 1842) cher au poète Alfred Tennyson et propice au recueillement.

Portrait d’Oscar Wilde. Wellcome, CC BY

Différant le moment d’en venir à des considérations strictement biographiques, les commissaires ont convoqué dans les premières salles des preuves manifestes de la supériorité des belles formes : le Saint Sébastien de Guido Reni, percé de deux flèches discrètes, trône aux côtés de Love and the Maiden, de John Roddam Spencer Stanhope ou d’Électre à la tombe d’Agamemnon, de William Blake Richmond. Loin de la laideur matérielle et positiviste qui lui tint lieu de repoussoir, l’immatérialité de l’art s’offre aux regards, son artifice aussi, par quoi on entendra ici la vérité de ses mensonges.

En cette fin de siècle, l’esthétisme, la doctrine prônée par Walter Pater, l’auteur de La Renaissance, ainsi que par William Morris, s’apprêtait à verser dans le décadentisme, son double vénéneux et épuisé. On songe à l’exposition « Beauté, morale et volupté dans l’Angleterre d’Oscar Wilde », programmée au Musée d’Orsay en 2011. Les écrits de Wilde y étaient pareillement reproduits à même les murs. Creux et profonds, ses aphorismes et autres paradoxes scandent le parcours au sein du Petit Palais davantage qu’ils ne jalonnent la progression. C’est que les saillies wildiennes sont réversibles, comme un gant de chevreau, mais également intemporelles, participant de cette « impertinence absolue ».

L’insolence, pour le dire avec Maurice Blanchot, est « un moyen d’être égal à soi et supérieur aux autres dans toutes les circonstances où les autres semblent l’emporter sur vous. C’est aussi la volonté de repousser le convenu, le coutumier, l’habitude. » Habité par le syndrome du colonisé rêvant de conquérir la métropole, Wilde l’Irlandais (se) posait en s’opposant aux Anglais. Pour cela, il lui fallait se montrer constamment à son avantage, d’où sa garde-robe, ses cannes, ainsi que les fleurs, lys, œillets, tournesols, qu’il tenait à la main ou arborait à la boutonnière.

Mais Wilde fut plus qu’un effet de mode. En témoigne son superbe portrait en pied, que l’on doit au peintre américain Harper Pennington. Exécuté en 1884, il en dit long sur sa façon d’en imposer par sa morgue, sa présence, sa densité. Rien d’efféminé chez lui, bien au contraire. Sa figure, « rare et colossale » sur « un corps énorme » à en croire Henri de Régnier, évoque le portrait par Man Ray de Sade, autre scandaleux qu’on enferma.

La tombe d’Oscar Wilde au Père Lachaise. JHvW(talk)/Wikimédia, CC BY-NC-SA

Tout à coup, l’énormité de son intelligence vous pétrifie et vous écrase, à l’image de ce que sera sa stèle monumentale au cimetière du Père-Lachaise. Pour un peu, elle semblerait à l’étroit dans le dispositif scénographique co-conçu pour l’exposition par Merlin Holland, petit-fils de Wilde.

Même sensation avec les extraits d’adaptations cinématographiques de Salomé, diffusés sur le sol d’une des salles. Confinée dans un espace vraiment réduit, la célèbre danse des voiles peine à exprimer son pouvoir de fascination. L’espace d’un instant, on voudrait repousser murs et parois, de sorte que la geste wildienne se déploie dans toute sa splendeur.

Mais on se ravise, en considérant que la « vie secrète » des Victoriens eut pour cadre l’envers du décor, à savoir ces alcôves, chambres d’hôtels de passe, ruelles malfamées de l’East End où se pratiquait la drague, renfoncements obscurs, enfin, semblables à ceux aménagés au sein de l’exposition, où le visiteur est invité à se retirer pour écouter et voir les mots et les images d’un Wilde désormais saisi par une autre débauche, de la médiasphère celle-là.

Cette « vie secrète » à base de dissimulation et de clandestinité, dans le cours de laquelle la bonne société jouait à cache-cache avec sa respectabilité, on la trouve rapportée dans The Secret Life, chef-d’œuvre d’une littérature pornographique destinée à circuler « sous le manteau ».

La danse des sept voiles, version Rita Hayworth.

Les onze petits volumes de plus de quatre mille pages passent en revue les pratiques sexuelles d’un certain Walter ; la sodomie, source majeure d’angoisse et de culpabilité, en faisait bien sûr partie. L’un des clous de la riche collection réunie dans l’exposition est la carte de visite laissée par le marquis de Queensbury, le père d’Alfred Douglas (amant de Wilde). On y lit encore les mots désignant la soi-disant infamie : « Pour Oscar Wilde posant au somdomite » (sic).

Ce méchant secret, Wilde le nommait dans ses comédies à défaut d’en présenter la teneur. The Importance of Being Eearnest (Il importe d’être constant) fut placée par lui sous le signe du « bunburysme », doctrine pro domo selon laquelle on peut s’appeler « Constant à la ville et Jack à la campagne », en toute impunité, ou presque. La toile Night and Sleep, signée Evelyn De Morgan, fait de même en représentant le revers du jour, sous la forme, elle-même dédoublée, de deux jumeaux s’étreignant au-dessus du monde, le premier « déployant le manteau des ténèbres, tandis que l’autre laisse tomber de ses mains distraites les pavots léthéens en une averse écarlate » (Oscar Wilde in Essais de littérature et d’esthétique, 1855-1885).

Salomé par Aubrey Beardsley.

Et puis le cœur se serre en songeant à l’épreuve que fut l’enfermement, dans la cellule C 3.3. de la geôle de Reading, à la suite du retentissant procès pour homosexualité de 1895. Demain serait-il écrit ? Toujours est-il que sans savoir ce qui l’attendait, Wilde méditait, dès 1889, sur l’association entre poésie et prison, à propos de l’injuste emprisonnement « pour une noble cause » dont avait fait l’objet un de ses contemporains, un poète du nom de Wilfrid Blunt. Ainsi que sur « l’admirable effet » (sic) produit par l’incarcération sur les sonnets de Blunt, conférant à leur exiguïté structurelle « force et profondeur ».

Fort et profond, le créateur de Dorian Gray fut froidement émasculé, sans l’ombre d’un remords. On revient alors sur ses pas, pour se pencher une dernière fois sur le manuscrit autographe de De Profundis, rédigé pendant la captivité. Finement tracés sur un papier gris bleuté, des mots minuscules se pressent les uns contre les autres. Rien ne les distingue, sinon un soulignement ondulé et hésitant, de loin en loin. Mais tout les constitue en « blocs de sensations » (Deleuze), en puissants condensés de mobilisation et d’interpellation.

C’est le début d’une longue lettre où Wilde disserte sur l’ingratitude de son « cher Bosie » (le surnom d’Alfred Douglas), ainsi que sur leur « lamentable et fatale amitié ». D’emblée, il entend contraindre l’ingrat à « lire et relire » la lettre « jusqu’à ce qu’elle tue [sa] vanité ». L’humilité de la supplique, montant des profondeurs du désespoir, étreint autant qu’elle indigne. Pudique, elle pointe la cruauté des blessures infligées et reçues : dans le prénom Oscar, n’entend-on pas le substantif « scar », la cicatrice ? Et si c’était par sa discrétion même, sa retenue, que l’icône gay brillait pour de vrai ? Ultime paradoxe, en somme…

Night and Sleep, par Evelyn de Morgan.

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