Où est le bon participant ?

Réunion publique dans une mairie. P.-A. Dorange/Flickr, CC BY-SA

Les récentes transformations de la répartition des temps de parole lors des campagnes électorales risquent bien de creuser encore plus le fossé entre les prises de parole considérées comme légitimes et celles et ceux qui restent « sans voix ».

Elles nous rappellent aussi que les cadres institutionnels et organisationnels de la participation dans nos sociétés dites « démocratiques » sont loin d’être neutres. Dispositifs physiques et temporels de la prise de parole, séquence des sujets abordés, sélection des participant-e-s mêmes, sont autant de facteurs qui contribuent à façonner les espaces « participatifs ». Ainsi, ces cadres-là semblent souvent exiger des personnes qu’elles et ils soient « conformes » à une sorte d’idéal des « bon-ne-s participant-e-s » pour avoir voix au chapitre.

L’individu fictif au centre du modèle participatif

Quelle est cette personne fictive, lambda, moyenne ou représentative promue par les pouvoirs publics et/ou managériaux ? Si les logiques propres à la participation dans le champ des politiques publiques (conseils citoyens, conseil de développement, etc.) et celles se développant au sein d’organisations à but lucratif (entreprises libérées, etc.) sont à distinguer, nous soulignons qu’au-delà de ces différences, la figure des « bon-ne-s participant-e-s » est un mythe persistant dans les deux champs. À partir des résultats de deux enquêtes approfondies menées sur un dispositif participatif de politiques publiques et sur des entreprises dites libérées, nous souhaitons dans cet article réfléchir aux enjeux de pouvoirs sous-jacents à cet idéal participatif.

Qui parle et pour qui ? Y a-t-il une possibilité de prendre la parole hors de l’accord de ceux qui ont le pouvoir ? Quels sont, in fine, les contours de l’imaginaire des « bon-ne-s participant-e-s » partagé par les différents concepteurs d’espaces de participation ?

La figure d’un-e participant-e « lambda » dans les politiques publiques

Depuis 25 ans, les pouvoirs publics se saisissent de la thématique de la participation citoyenne au départ portée par des mouvements de contestation sociale des années 1960. Jurys citoyens, conférence de consensus, forum hybride, budget participatif, conseil de jeunes, etc. se développent notamment aux échelons locaux, tant en France qu’à l’étranger. Renouveau de la démocratie ? Ou « impératif participatif » ? Il n’est pas aisé de trancher.

La figure d’un-e citoyen-ne « lambda », qui serait une figure « représentative », resurgit régulièrement dans les discours des chercheurs, des professionnels et des élus sur ces instances de participation publique. Cette quête de la citoyenne ou du citoyen « lambda », représentative de tou-te-s les autres, amène à se départir (à travers des mécanismes de sélection) des personnes vues comme « biaisées » (militant-e-s syndicaux, acteurs associatifs, etc.), car trop impliquées dans les dispositifs existants.

Ainsi, ce mythe d’un-e citoyen-ne « lambda » tend à exercer une exigence contradictoire sur les participant-e-s de ces dispositifs et à délégitimer les personnes effectivement présentes dans les dispositifs : ce n’est en définitive jamais les « bonnes » qui sont là. La rhétorique employée par les élu-e-s et les professionnel-le-s des politiques publiques se rapproche de celle consistant à mettre en exergue lors de mobilisations (telles que celles contre le CPE par Dominique de Villepin), la voix de celles et ceux qui ne manifestent pas. La voix désincarnée des absentes et absents apparaît toujours plus conforme aux fantasmes technocratiques que l’expression de ceux et celles qui sont présent-e-s en chair et en os dans les instances de participation.

Une illustration tirée d’un forum hybride dédié aux indicateurs de bien-être soutenable impliquant citoyen-ne-s, élu-e-s et professionnel-le-s témoigne de ce hiatus. Un professionnel des politiques publiques s’étonnait alors face aux citoyen-ne-s présent-e-s :

« Je suis étonné des six points qui ont été proposés [par les citoyens présents] comme étant quelque chose de peu pris en compte… […] si on demande à n’importe quel citoyen [sic], je ne sais pas, il va dire l’amour, le plaisir, le fait qu’on se sente bien, etc., mais c’est vrai je trouve que les termes employés sont assez étonnants. »

L’étonnement provient ici du fossé entre les « attendus » du professionnel sur ce que devrait être un avis exprimé par des citoyen-ne-s et le contenu réel de l’avis en question – comme en témoigne la phrase « si on demande à n’importe quel citoyen ».

Ces attentes préalables des concepteurs « experts » vis-à-vis des participant-e-s mettent ces derniers face à une injonction quelque peu contradictoire/paradoxale, comme le souligne la chercheuse en sciences politiques, Alice Mazeaud : injonction d’être désintéressée et incitation à la mobilisation intéressée. Ainsi, dans les instances de participation publique, mettre en avant son vécu peut être perçu comme hors de propos. Mais le fait d’aller sur un degré d’abstraction plus important semble également jeter le discrédit sur l’expression citoyenne.

« Libérer la parole » en entreprise, mais quelle parole ?

De nombreux dispositifs ont été imaginés pour favoriser la participation des salarié-e-s : cercles de qualité, management participatif, ou aujourd’hui holacraties et entreprises libérées qui visent à horizontaliser les structures de pouvoir pour donner la parole à « celles et ceux qui font ».

Néanmoins, il peut être salutaire pour celles et ceux tenté-e-s par cette libération de la parole, de considérer certaines ambiguïtés des modes de management participatifs. Ainsi, la participation attendue par l’entreprise, notamment dans le cas des entreprises libérées que nous avons étudiées, renvoie souvent à des attentes bien particulières. Il s’agit prioritairement de responsabiliser les salarié-e-s sur le développement de nouveaux « axes stratégiques », de les amener à dynamiser les « capacités d’innovation » de l’entreprise. Des espaces dédiés sont alors créés, distinguant les réunions d’équipe, les cercles dédiés à l’innovation et à la stratégie. Or, non seulement des formes de hiérarchie de la « bonne » participation sont soulignées – s’investir dans les cercles d’innovation est très positivement connoté, tandis que la réunion d’équipe est considérée comme routinière –, mais les participant-e-s soulignent la frustration qui peut naître du sentiment de n’être « pas entendu-e » lorsque l’expression ne répond pas « aux attentes », par ailleurs pas toujours bien explicitées.

Une ouvrière dans une usine « libérée » raconte ainsi :

« Alors d’un côté, on ne participe pas à tous ces groupes-là, et on passe pour les méchants, et de l’autre côté, on ne peut pas y participer… ça fait trop de choses, c’est, ce n’est pas possible. Et à côté de ça, on va galérer sur le travail du matin parce que quand on demande en réunion de remplacer une pompe à 10 000 euros parce que ça ne marche pas, et qu’on n’arrive pas à produire, et qu’on n’arrive pas à démarrer, et euh, et ils te disent non, c’est pas la priorité. »

On retrouve ici le paradoxe de l’injonction à « bien participer ». De plus, ce propos éclaire comment la parole sur le travail quotidien, avec les difficultés inhérentes à la rencontre avec « le réel du travail » est mise au second plan : « ce n’est pas la priorité ». Se dessine alors en creux une figure de « participante idéale » fantasmée par les dirigeant-e-s. Celle-ci se doit d’être volontaire, engagé pour le futur de l’entreprise, au prix d’un détachement de son présent vécu au travail, et ce qu’il charrie notamment d’affects (frustration, pénibilité, mais aussi grande joie du « travail bien fait ») et de collectif (notons ici l’usage du « nous » dans l’extrait d’entretien !).

Où est la « bonne parole » ?

La persistance du mythe des « bon-ne-s participant-e-s » permet de souligner l’existence de processus d’exclusion et de marginalisation dans des instances se voulant démocratiques. Dans le champ des politiques publiques, on observe le mépris de la parole « libérée ». Fantasmes technocratiques d’une essence de la parole citoyenne, l’opinion publique construite par sondage a de beaux jours devant elle pour pallier aux insuffisances du discours non suffisamment policé des citoyen-ne-s.

Côté entreprises, la « bonne parole » est essentiellement stratégique et tournée vers l’innovation, tandis que les mots posés sur le vécu et ancrés dans le travail incarné, quotidien et partagé avec les collègues ne semblent pas trouver le même écho, voire, se retrouvent exclus et niés. Dans cette mise au pas des participant-e-s pourrait bien s’exercer une forme de violence moins visible, mais non moins destructrice.

Pourtant, nous pensons que la valorisation des espaces participatifs et de l’ouverture de la parole sont des facteurs fondamentaux de la pacification des relations dans la cité comme dans l’entreprise contemporaine. Les dispositifs participatifs actuels ne suffisent pas à remettre en cause (et pourraient produire aussi) des relations violentes de manipulation, d’exploitation, de destruction et d’indifférence. Comment alors dépasser les écueils soulignés ? Si cette question méritait à elle seule un développement, quelques pistes se dessinent, que nous livrons en guise de conclusion ouverte :

  • Ouvrir la « boîte noire » des dispositifs participatifs, pour comprendre comment ceux-ci sont construits, et dans quels rapports de pouvoir ils s’inscrivent.

  • (Re)donner une place pleine à la parole reliée au vécu, notamment pour rompre avec l’illusion d’une parole légitime uniquement quand elle est dépouillée d’affects et de passions.

  • S’appuyer sur des expériences radicales peut aussi venir nourrir les innovations institutionnelles. Ainsi, pourquoi ne pas apprendre des mouvements sociaux (comme Occupy Wall Street, ou des mouvements féministes) qui cherchent quotidiennement à actualiser des pratiques d’organisation et de participation plus inclusives et égalitaires ? Et pour ce qui est du débat public, pourquoi dissocier participation militante et participation citoyenne ?