Où est passée la gauche ? Les deux leçons d’un remaniement en trompe-l’œil

12 février, passation de pouvoirs au Quai d'Orsay entre deux anciens Premiers ministres. Patrick Kovarik/AFP

La première leçon du remaniement, c’est que rien n’est appelé à changer de la politique économique et sociale du gouvernement. Il fallait s’y attendre, car aucun signe ne laissait pressentir qu’après la défaite aux élections régionales du mois de décembre dernier, une inflexion serait donnée qui ramènerait dans le giron de la gauche les centaines de milliers d’électeurs qu’elle a perdus. Ceux et celles qui depuis plusieurs années (et peut-être même depuis son élection) ne reconnaissent dans l’action du président de la République aucun des principes auxquels ils sont attachés – l’égalité des chances et des conditions, la solidarité, la fraternité –, s’estimant abandonnés, méprisés, sinon trahis ne risquent pas de revenir.

L’idée que la vocation première d’un gouvernement de « gauche » tiendrait à l’attention, au soin et au secours qu’il se doit d’apporter aux êtres les plus fragiles et les plus vulnérables de la société s’est effacée du paysage. Invisibles, inaudibles, ceux-là sont appelés à le rester, avec le sentiment que pour être enfin entendus (et peut-être écoutés) ils n’ont d’autre moyen à leur disposition qu’une action, à laquelle seul un minimum de « violence » donnera la visibilité qu’elle requiert.

Comment ne pas voir dans le climat tendu qui en résulte, dans ses vagues de mécontentement qui touchent tous les secteurs professionnels (y compris ceux qui constituaient jadis le socle électoral de la gauche), le premier signe de son échec ? Ils attestent un irrémédiable « dépassement de crédit » : une rupture profonde de la confiance qui fut accordée à cette même gauche lors des dernières élections présidentielles. De ce point de vue, c’est peu dire que rien ne change.

Crise de la verticalité

La deuxième leçon de ce remaniement, c’est la conception de la politique qu’il affiche. S’il est une chose aujourd’hui qui caractérise les démocraties européennes (et la France en particulier), c’est la crise de la verticalité. L’époque où le partage de la parole prenait la forme d’une transmission plurielle de la vérité du haut vers le bas, des autorités politiques (chefs de partis, leaders syndicaux) vers le bas (les électeurs potentiels) est révolue.

La défiance que révèle à chaque élection, la croissance du taux d’abstention sont le signe que les électeurs ne croient plus que leur « participation » à l’action collective et aux décisions qui les concernent trouve pleinement son sens dans le simple fait d’aller voter – lequel apparaît, à tort ou à raison, à un grand nombre d’entre eux comme un jeu de dupes. Plus personne ne considère le fait d’élire ses représentants comme un moyen satisfaisant de se faire entendre, à tel point que beaucoup se détournent de ce rituel envahissant et pourtant nécessaire.

Cela signifie que les jeux politiciens, les calculs d’alliance et de division, les rivalités de personne, avec leurs arrière-pensées électorales, le jeu des chaises musicales (avec ses entrées et ses sorties) ne trompent plus grand monde, et qu’elles ont fini par lasser. Elles ne sont pas à la mesure de l’idée qu’on voudrait pouvoir se faire encore de la politique, de ses enjeux, dont le premier, le plus urgent peut-être serait de ré-enchanter les électeurs, de leur donner à nouveau l’envie d’y croire, en imaginant qu’elle pourrait changer quelque chose à leur vie.

Or c’est tout l’inverse que met en évidence le dernier remaniement, pour au moins deux raisons. D’abord, le retour des écologistes au gouvernement, dans les conditions dans lesquelles il s’est fait, compromet d’emblée l’idée qu’on peut se faire de ce que devrait être le rassemblement de la gauche autour d’un projet de société commun qui associe justice sociale et protection de l’environnement. Il semble relever davantage d’une manœuvre tacticienne (qui se cherche des alliés ponctuels) que de la volonté collective de travailler à la constitution d’un tel projet.

Ensuite, s’il est vrai que l’avenir de la démocratie (son crédit, aussi bien que l’attachement à ses principes) exige un autre partage de la parole, une autre concertation, la création de nouveaux espaces de discussion, il n’est pas sûr que l’annonce qui a accompagné la présentation du remaniement : l’organisation d’un référendum concernant la construction si controversée de l’aéroport de Notre-Dame des Landes (sans qu’on sache qui il concernera et qui le décidera) soit à la mesure de cette exigence. Si c’est une démocratie participative qu’il faut inventer, le référendum en sera toujours la forme la plus appauvrie, sinon un alibi de substitution.

Mille et un réseaux associatifs

Où est passée la gauche, demande-t-on ? Elle n’a pourtant pas disparu. Sur toutes les questions politiques, économiques et sociales qui ont fait son histoire et lui ont donné son identité, elle poursuit son action dans les mille et uns réseaux associatifs qui, sans être nécessairement affiliés à la gauche, sans en dépendre institutionnellement, sans même s’y identifier exclusivement, conservent et entretiennent l’esprit de ses principes : ce soin, ce secours et cette attention qu’on évoquait plus haut, tels que les appelle la vulnérabilité des plus fragiles.

Voilà celles et ceux qu’il faudrait prioritairement non seulement entendre, mais écouter, sans calcul, sans arrière-pensées. Et même si ce qu’ils disent dérange l’action ! Car trop souvent, qu’ils mènent un combat en faveur des exclus de tout ordre, des migrants et autres réfugiés dans la « jungle » de Calais et ailleurs aux sans-abri et à tous ceux et celles qui ne savent plus vers qui se tourner pour soulager leur détresse, ils sont d’abord perçus par les décideurs comme des empêcheurs de dérouler sans histoire le fil précautionneux de leur action (ou de leur inaction), mesurée à l’aune des prochaines échéances.

Est-il illusoire de penser que c’est aussi vers eux que l’actuel Président, le premier ministre et son gouvernement, gagneraient à se tourner pour retrouver un peu de leur crédibilité perdue dans le reniement de leurs promesses ?

Dernier livre paru : « La gauche, c’est quand ? », édition des Équateurs.

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