Partir des Balkans pour « vivre dans un pays normal »

Manifestation à Zagreb, le 20 octobre 2018, contre le projet de réforme des retraites. AFP

Les dernières consultations électorales en Bosnie-Herzégovine en octobre 2018 et Macédoine ont été marquées, plus encore que d’habitude, par l’inadéquation entre le nombre d’inscrits sur les listes électorales et le nombre nettement inférieur d’individus réellement sur le territoire. Outre les morts, l’explication principale réside principalement dans la vague d’émigration massive qui touche toute l’Europe balkanique depuis une dizaine d’années.

Ce phénomène ne touche pas seulement les pays les plus en retard en matière de développement économique. Au contraire, à court terme, devenir membre de l’Union européenne se traduit par une fuite massive des travailleurs vers l’Ouest, comme en témoignent la Bulgarie, la Roumanie et la Croatie. Selon Eurostat, 20 % des Roumains en âge de travailler, 14 % des Croates et 12,5 % des Bulgares travaillent à l’étranger, contre une moyenne de 3,8 % pour l’ensemble de l’UE.

L’Allemagne, destination de choix des Croates

Selon les statistiques allemandes, 50 000 Croates partent chaque année en Allemagne depuis trois ans. Depuis 2013 et l’entrée de la Croatie dans l’UE, 240 000 Croates – soit l’équivalent des populations de Split et Zadar réunies – ont quitté leur pays uniquement pour l’Allemagne. Ce qui ne dit rien de ceux qui l’ont fait pour l’Autriche, la Grande-Bretagne, l’Australie ou les États-Unis. Cela représente près de 10 % de la population d’un pays qui atteint désormais péniblement les 4 millions d’habitants.

La population totale croate a ainsi reculé de 1,2 % en 2017 seulement sous l’effet cumulé de l’émigration massive et de la faible natalité. L’âge médian y augmente à 43,1 ans. Géographiquement, c’est la région de la Slavonie, à l’est du pays, qui paie le plus lourd tribut à cet exode. De son côté, l’Allemagne bénéficie à plein de tous ces travailleurs venus des Balkans – près d’un million et demi au total en comptant la Bulgarie et la Roumanie – qui sont plus jeunes que la moyenne des Allemands.

Fait notable : désormais, les jeunes diplômés ne sont plus les seuls à tenter leur chance ailleurs, les moins jeunes et moins diplômés quittent aussi leurs pays à la recherche de nouvelles opportunités, y compris en tant qu’ouvrier ou que chauffeur routier.

Ainsi, un mouvement récent d’ouvriers serbes et bosniens engagés par dizaines de façon temporaire dans des usines en Slovaquie a vu le jour. De même, la Slovénie a signé des accords avec la Bosnie et la Serbie pour faire venir des travailleurs à des conditions très avantageuses pour ses entreprises, et très précaires pour les travailleurs en question.

Même les prêtres et les imams s’en vont…

Pourquoi tous ces départs ? Principalement pour deux raisons qui ne se cumulent pas de la même façon en fonction du pays.

La première est l’absence ressentie et réelle d’opportunité économique et la recherche d’une vie meilleure pour soi et ses enfants. Que ce soit un jeune diplômé en ingénierie ou informatique, ou un ouvrier peu qualifié, les deux font le calcul qu’ils gagneront et vivront mieux ailleurs, malgré les difficultés inhérentes à un départ. En ce qui concerne les travailleurs qualifiés du secteur de la santé par exemple (médecins, infirmières, etc.), l’Allemagne délivre des permis de travail à tour de bras dans toute la région.

L’autre raison est d’ordre politique. Dans certains pays comme la Bosnie, la Serbie, la Macédoine, le Kosovo, il existe également une profonde fatigue du système partitocratique qui a poussé à bout la logique clientéliste. Autrement dit, dans des économies au secteur privé atrophié, les emplois se trouvent dans la fonction publique et les entreprises publiques. Or, ces emplois ne peuvent s’obtenir que par affiliation politique avec le parti au pouvoir, indépendamment des compétences, comme l’exemple de l’aéroport de Pristina l’a montré récemment.

Cela explique d’ailleurs, en grande partie, la capacité des partis à rester au pouvoir, puisqu’ils parviennent à un degré très fin de contrôle du vote par le biais de ces emplois, les rares disponibles, qui font vivre tout un foyer. Ainsi, on voit en Bosnie des gens, qui ont des emplois, une situation relativement enviable à l’échelle locale, partir quand même. Pourquoi ? Parce qu’ils refusent que leurs enfants vivent dans cet environnement où le népotisme, la corruption, la capture politique de l’État et des richesses sont la normalité. « Vivre dans un pays normal » est une formule qui revient très souvent chez ceux qui partent. En Bosnie, même les prêtres et les imams s’en vont !

Des gouvernements locaux passifs

Quelles sont les conséquences de ces départs dans les sociétés balkaniques ? Elles sont de plusieurs ordres.

Sur le plan économique, cela se traduit par une absence de main-d’œuvre qualifiée par rapport aux besoins, un recul des investissements et donc, in fine, un développement économique loin de son potentiel réel.

Sur le plan de la santé, les départs massifs des professionnels du secteur, outre qu’ils provoquent une perte nette pour le système d’éducation qui les forme pour les voir partir ailleurs, se traduisent par un accroissement des déserts médicaux et à terme par de sérieux risques face à une population qui vieillit.

À l’intersection de ces deux points, la dégradation progressive des comptes sociaux ne pourra se tenir que grâce au recours à l’endettement massif, une solution qui n’est pas soutenable pour des petites économies ouvertes, fragiles, et qui ne croissent pas suffisamment. Il y a fort à parier que le FMI, ou la Chine si elle y voit un intérêt, interviendront pour prêter massivement aux pays des Balkans, en échange de contreparties qui ne peuvent pas être dans l’intérêt des citoyens.

Jour d’élection à Banja-Luka, en République serbe de Bosnie, le 7 octobre 2018. Milan Radulovic/AFP

Les gouvernements locaux sont-ils conscients du danger ? Mettent-ils en place des stratégies afin de traiter cet exode massif ? Pas vraiment. D’abord, pour traiter un problème, encore faut-il le reconnaître et le quantifier. Or personne en Macédoine, en Bosnie, en Serbie, en Croatie n’est capable de dire précisément combien de personnes sont parties sur les dernières années. Les données sont recoupées par rapport au nombre d’élèves (et de professeurs !) en moins dans les classes, aux personnes encore inscrites sur les listes électorales alors que personne ne les a vues depuis des années, et surtout grâce aux statistiques des pays d’accueil comme l’Allemagne.

Des Balkans en voie de dépeuplement avancé

Du point de vue des responsables politiques locaux, ces départs peuvent être bénéfiques pour trois raisons. D’abord, ce sont autant d’électeurs en moins pour voter contre eux puisque la proportion de leurs obligés restés au pays ne peut qu’augmenter avec le départ des autres. La conservation du pouvoir est donc facilitée par ces départs massifs. Ensuite, ceux-ci peuvent sur le plan statistique aider à faire baisser les chiffres du chômage. Enfin, les transferts d’argent de cette diaspora peuvent servir de soupape de sécurité et de survie à la population restée sur place qui survit comme elle peut. Recevoir 300 euros par mois de la part d’un frère ou d’un cousin en Allemagne est une aide considérable pour vivre au quotidien.

Vue de Vukovar, l’une des principales villes de Slavonie orientale (ici en 2011). Aktron/Wikimedia, CC BY

Certains pays comme le Kosovo essaient de mettre à contribution cette diaspora dans des projets de développement local, sans grand résultat malgré l’existence dans la plupart des pays des Balkans d’un ministère dédié à la diaspora. D’un autre côté, la Serbie a lancé une grande campagne nataliste dont les accents patriarcaux sont en fait revenus à imposer une intense pression sur les femmes, restreindre le droit à l’avortement, tout en ne donnant que de très maigres bénéfices financiers, à hauteur de 8 euros par mois pour les femmes ayant moins de 18 mois d’activité salariée.

Les projections démographiques de la Banque mondiale pour 2050 montrent que l’Europe orientale, et en particulier la région des Balkans, est celle qui se dépeuplera le plus dans les décennies à venir sous le double effet d’une faible natalité et d’une forte émigration.

Les conséquences politiques et économiques sont prévisibles. Renforcement des pratiques autoritaires et déséquilibres financiers structurels. Si l’on adopte une perspective braudelienne faite de centres et de périphéries, l’enjeu est de savoir dans quelle mesure le centre, autrement dit ici l’Union européenne, pourra arrimer ses périphéries dans une stratégie de développement et proposer quelque chose de crédible. Tout en gardant à l’esprit que ce qui est dans l’intérêt d’un pays n’est pas forcément dans l’intérêt de ses dirigeants.