Pas d’école inclusive pour les enfants migrants et itinérants

Une leçon pour des enfants migrants à Calais. Philippe Huguen/AFP

En décembre 2015, l’OCDE (Organisation de développement et de coopération économique) publiait « Les élèves migrants à l’école ». Il ne s’agit pas du premier rapport à travers lequel l’OCDE interpelle les pouvoirs publics sur leur politique d’accueil scolaire des migrants puisque l’organisme publiait dés 2010 Combler l’écart pour les élèves immigrés.

La notion d’école inclusive est définie par l’Unesco comme « un processus qui implique la transformation des écoles et autres centres d’apprentissage afin qu’ils puissent s’occuper de tous les enfants […] et offrir à tous, jeunes et adultes, des possibilités d’apprentissage. Son but est d’éliminer l’exclusion, qui est l’une des conséquences d’une attitude négative face à la diversité concernant la race, le statut économique, la classe sociale, l’appartenance ethnique, la langue, la religion, le genre, l’orientation sexuelle et les aptitudes, ainsi que de l’absence de réponse à cette diversité. »

L’OCDE mais également le Conseil de l’Europeont alerté les gouvernements à plusieurs reprises sur le taux élevé de décrochage scolaire des migrants et des Roms, auxquels s’ajoutent plus spécifiquement en France la situation scolaire difficile des enfants de familles de gens du voyage françaises.

L’éducation comme droit et non comme privilège

Jordi, venu d’Afrique rejoindre son père en France, témoigne des changements qu’a représenté sa première année en France en ces termes « J’ai dit que je voulais faire médecine mais on un [enseignant du collège] m’a expliqué que j’étais arrivé trop tard en France pour avoir le niveau ».

L’enquête de 2010 de l’OCDE montre que les inégalités s’accroissent lorsque les élèves migrants atteignent une étape de la scolarisation comprenant une sélection, généralement vers 15 ans, ce qui correspondrait en France à l’orientation en fin de troisième. L’échec scolaire est d’autant plus marqué que le français n’est pas la langue parlée à la maison et que la situation socio-économique de la famille est modeste.

Le lien entre la situation de l’élève et celle de sa famille est une dimension clef pour comprendre le parcours scolaire des enfants migrants et voyageurs. En Loire-Atlantique, nous avons pu observer un grand nombre de jours d’absences scolaires liées à l’accompagnement des parents dans des démarches administratives d’accès aux droits. Les associations locales en témoignent également, les enfants apprennent plus vite la langue du pays d’accueil que leurs parents, leur servant d’interprète au risque de bouleverser l’équilibre familial et la place de chacun dans la famille.

Niveau de maîtrise de la langue parlée et écrite

L’enjeu de l’orientation ne concerne pas que la classe de troisième. On observe localement des orientations d’enfants migrants et voyageurs en Section d’Enseignement Général et Professionnel Adapté (SEGPA) dés la sixième non pas tant en fonction de leurs compétences scolaires mais de leur niveau de maîtrise de la langue française et des normes scolaires de comportements et d’usages.

Ainsi concernant spécifiquement la situation des enfants du voyage l’inclusion dans une classe de 6e ordinaire est bien souvent supplantée – au mieux – par une orientation en SEGPA et le plus souvent vers une inscription au CNED (Centre National de l’enseignement à Distance) où ils suivront une scolarité à distance, entraînant de très nombreuses situations d’illettrisme à l’âge adulte.

Selon Fabrice Dhume et Suzana Ducik, le nombre d’inscriptions au CNED des Gens du voyage est passé de 46 en 1995 à 6 500 inscrits en 2008 sous les encouragements notamment du Conseil de l’Europe.

L’apprenant se retrouve souvent désarmé seul face à de nombreux dossiers et devoirs à rendre et de la même manière qu’il s’est éloigné de l’école, il s’éloigne des apprentissages.

Il y a donc un nombre important d’« enfants du voyage » en âge d’être au collège à ne plus avoir de lien avec l’instruction et à être, comme nombre d’acteurs associatifs ou éducatifs l’expriment, « dans la nature ».

Pour exemple plusieurs enfants d’un terrain en Loire Atlantique où les familles sont sédentarisées depuis plusieurs générations sont inscrits officiellement au CNED et sont très concrètement en situation de décrochage scolaire. Ils n’ont plus aucun lien avec les apprentissages ni le cadre scolaire.

Ces situations ont entraîné plusieurs prises de position du Défenseur des droits, notamment sur des refus de scolarisation d’enfants migrants et voyageurs ayant entraîné des plaintes auprès des tribunaux administratifs.

L’étiquetage des différences

Depuis 2014, le Défenseur des droits finance un programme de recherche portant sur les dispositifs spécifiques de scolarisation des EANA (anciennement ENAF) et des EFIV (anciennement EDV), principalement coordonnés par les CASNAV (Centre académique pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés).

C’est en effet en codes administratifs plutôt qu’en principes éthiques qu’est formulé aujourd’hui en France l’enjeu de l’intégration scolaire des migrants et voyageurs.

L’appellation ENAF (datant de 2002) désigne les « élèves nouvellement arrivés en France », et par la circulaire de 2012 le sigle devient EANA, élèves allophones nouvellement arrivés.

Les EDV (2002), quant à eux, sont des « enfants du voyage » et deviennent par la circulaire de 2012 des EFIV, « enfants de familles itinérantes et de voyageurs ». On note que suivant les textes et les publics le E désigne pour les uns des élèves et pour les autres des enfants. Une même étiquette remplissant alors plusieurs offices que les acteurs publics s’intéressent à la dimension parentale (enfants) ou scolaire de l’éducation (élèves).

Les CASNAV sont des Centres académiques pour la scolarisation des enfants allophones nouvellement arrivés et des enfants issus des familles itinérantes et de voyageurs.

On voit à travers ces différents sigles à quel point on peine aujourd’hui à parler simplement des enjeux d’inclusion scolaire. Le rôle des CASNAV est de fournir un appui expert aux établissements et enseignants qui accueillent les EANA et les EFIV, ce rôle est rempli bien différemment sur le territoire.

Nécessité de créer des outils pédagogiques

Concernant les enfants du voyage, la Cour des comptes note dans un rapport de 2012 que la circulaire 2002-101 du 25 avril 2002 indiquant la nécessité de créer des outils pédagogiques et d’évaluations adaptés n’a pas été suivie d’effet et qu’il en résulte que chaque académie voire même chaque établissement crée ses propres outils…. ou pas.

Les enseignants que nous avons pu rencontrer se disent démunis dans les réponses pédagogiques qu’ils peuvent proposer pour répondre aux besoins des enfants migrants et voyageurs. Leurs demandes en termes de formation continue trouvent peu d’issues favorables et nombreux sont ceux qui finissent par bricoler sur le tas avec leurs propres ressources (achat de livres, demande de soutien sur les réseaux sociaux, blogs dédiés) sur leur temps privé avec leur argent personnel.

Si l’on ne peut nier les effets positifs de cet investissement tout comme celui dont font preuve les bénévoles des associations locales, il n’en demeure pas moins que la première cause de ces initiatives est l’absence de réponse claire, coordonnée et accompagnée de moyens des acteurs publics nationaux et locaux.

L’inclusion scolaire de ces enfants ressemble à une patate chaude que se passent les institutions avec comme seul point commun cette manie des étiquettes et l’agrégation dans une même case d’enfants aux origines, aux parcours et aux besoins très différents, qui n’ont finalement en commun que d’être considérés comme hors normes dans le système scolaire.

Les enfants du voyage sont des enfants français se déplaçant (ou pas de plus en plus souvent) sur le sol français. Les enfants migrants sont des enfants étrangers arrivant dans une commune française qui constitue souvent la fin du déplacement migratoire. Et que dire du fait qu’on trouve très souvent mention à côté des EANA et des EFIV des enfants roms, comme si l’on savait, encore moins, quoi faire de ces élèves-là, considérés ni comme migrants, ni comme itinérants.

Lorsqu’on étudie ces enjeux de la scolarisation des enfants migrants et itinérants, on est frappé par la violence d’un paradoxe. L’éducation est un droit consacré dans la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948. Pour informer les élèves de ce droit dont ils bénéficient, l’Éducation nationale en France privilégie le recours aux documentaires sur l’école. Que nous montrent-ils ?

Des enfants étrangers qui partout dans le monde fournissent de grands efforts physiques, sociaux, économiques pour accéder à l’éducation. Le caractère exemplaire de ces efforts s’arrête-t-il aux grilles de nos établissements scolaires ?