Péninsule coréenne : les fragiles espoirs de la diplomatie des sommets

Les deux dirigeants de la péninsule coréenne, le 27 avril 2018, lors du sommet de Panmunjom. AFP

Accompagnant les attentes créées par les ouvertures du sommet intercoréen du 27 avril 2018, l’attention internationale se reporte désormais sur le contenu possible de la rencontre entre les dirigeants américain et nord-coréen envisagée fin mai ou début juin 2018. Un intense cycle de négociations diplomatiques s’est enclenché – les délais étant brefs –, comme l’atteste la venue à Pyongyang, fin mars, de Mike Pompeo, ancien directeur de la CIA nommé depuis secrétaire d’État, où il s’est entretenu avec Kim Jong‑un. De son côté, afin de ménager un allié chinois longtemps ignoré, le numéro un nord-coréen s’est rendu à Pékin, du 25 au 28 mars, en quête d’un soutien que Xi Jinping, désireux de marquer un retour d’ influence sur le leadership nord-coréen, ne pouvait lui refuser.

La nécessité de régler la question nord-coréenne est devenue une affaire prioritaire pour Donald Trump, même si les bases d’un accord possible semblent encore faire défaut. D’ores et déjà, le Président américain se félicite bruyamment de sa politique de « pressions maximales » combinant menaces militaires et renforcement des sanctions. De son côté, quelle que soit l’issue de sa rencontre avec son homologue américain, Kim Jong‑un pourra mettre en avant qu’il aura traité sur un même pied avec la superpuissance américaine dont il aura ainsi obtenu la reconnaissance.

Un Sommet intercoréen aux allures de réunification symbolique

Le sommet entre les présidents Moon Jae-in et Kim Jong‑un, bien qu’étant le troisième entre les deux pays, est historique à plus d’un titre. En effet, il s’est tenu dans la zone démilitarisée (Demilitarized Zone, DMZ), et du côté sud – si bien que c’est le président sud-coréen, qui a accueilli son homologue du Nord. Ce choix à la signification symbolique a voulu dépasser la réalité de la séparation entre les deux États coréens en consacrant cet espace hautement militarisé comme une zone de paix dans le cadre d’un dialogue qui, s’il a porté sur la réconciliation et la dénucléarisation, a également évoqué la thématique de la réunification.

Les gestes de bonne volonté n’ont pas manqué de part et d’autre. La Corée du Nord a ainsi annoncé la suspension de ses essais nucléaires et de ses tirs de missiles balistiques intercontinentaux, tandis que le Sud arrêtait la diffusion de messages de propagande par haut-parleurs à la frontière. Enfin, les deux parties ont mis en place une ligne de communication directe entre leurs dirigeants.

La scénarisation appuyée de la rencontre entre les deux dirigeants coréens, que le poids du protocole et les impératifs de sécurité expliquent en partie, n’ont pas empêché les échanges d’être marqués par une chaleur non feinte. Dans les semaines précédant l’évènement, le Président Moon Jae-in avait pris le soin de préciser que cette rencontre devait s’apprécier dans la perspective dominée par le sommet à venir entre Kim Jong‑un et Donald Trump. Il indiquait ainsi que les objectifs attendus des deux sommets étaient imbriqués, liant dénucléarisation de la péninsule, conclusion d’un accord de paix, relance des relations intercoréennes pour déboucher sur la levée des sanctions et la normalisation des relations entre Pyongyang et Washington.

C’est ainsi que la Déclaration de Panmunjom publiée à l’issue du sommet ouvre la voie à un accord global et une dynamique sur laquelle le Président Trump peut difficilement revenir sans prendre le risque de porter la responsabilité de l’échec des futures négociations.

Kim Jong‑un et l’impératif du développement économique de son pays

On continue à s’interroger sur les arrières pensées de Kim Jong‑un et les raisons qui ont pu le pousser à accepter l’invitation à participer aux Jeux olympiques de Pyongchang, en février 2018, puis à prendre l’initiative des sommets intercoréen et américano-nord-coréen. Il reste que le jeune dirigeant a su habilement imposer un tempo stratégique accéléré à l’Asie du Nord-Est, obligeant tour à tour Séoul, Pékin et Washington à prendre position. Seul le Japon, inquiet devant cette effervescence diplomatique, apparaît en retrait.

Le discours du Nouvel An 2018 de Kim Jong‑un et ses déclarations lors du Plénum du Parti des Travailleurs, en mars suivant, fournissent des éléments de réponse éclairants à ce qui peut être vu comme un retournement stratégique de sa part. On peut, en effet, comprendre que ce dernier estime sa politique dite de développement parallèle de l’arme nucléaire comme de l’économie ou byungjin a atteint un palier et qu’il convient de se focaliser sur cette dernière.

Pour l’heure, le développement de la Corée du Nord est fragile. Le taux de croissance de 3,6 %, observé en 2016 par la Banque de Corée, ne peut se maintenir avec la poursuite de l’isolement du pays. La fin de l’année 2017 a vu un tournant dans l’imposition des sanctions avec une Chine réduisant drastiquement ses importations (charbon, textiles) et fermant des entreprises employant de la main-d’œuvre nord-coréenne, au point de provoquer un ralentissement de la croissance dans les provinces chinoises du nord, dont la ville frontalière de Dandong.

Or le soutien politique et les investissements financiers de Pékin sont primordiaux pour poursuivre la séquence d’ouverture décidée par Pyongyang, relancer son économie et développer les zones économiques spéciales récemment mises en place dans le pays.

Au demeurant, face à des États-Unis lancés dans une guerre commerciale contre la Chine, les intérêts économiques et diplomatiques de Pékin et de Pyongyang s’épousent étroitement. Si Pékin est le meilleur avocat de Pyongyang pour obtenir une levée des sanctions internationales, il est également son plus solide défenseur dans l’optique de l’octroi de garanties de sécurité attendues de la part de Washington dans la perspective des discussions à venir sur la dénucléarisation.

Vu de Washington, un Trump gagné par l’euphorie malgré des conseillers sceptiques

À rebours de la véhémence menaçante de l’année 2017, Donald Trump affiche désormais un optimisme de bon aloi. Contre toute attente, il a apporté son soutien aux principes des discussions intercoréennes et à la conclusion d’un Traité de Paix entre les deux pays. Enfin, il semble résolu à rencontrer son homologue nord-coréen, comme l’illustrent la rencontre entre Mike Pompeo et Kim Jong‑un., mais aussi maintes discussions, aux allures de référendum, lancées via son compte Twitter sur le lieu potentiel de la rencontre.

On comprendra cependant que la partie américaine reste sur ses gardes quant aux modalités de concrétisation des engagements sur la dénucléarisation. Les notions de « nucléarisation totale » et de « péninsule coréenne non nucléaire », contenues dans la déclaration de Panmunjon et impliquant une remise en cause du parapluie nucléaire américain accordée à la Corée du Sud, ont été peu goûtées. Jusqu’à présent, la vision qui prévaut à Washington est que le sommet États-Unis–Corée du Nord devrait conduire à l’adoption d’une feuille de route en posant des principes, dont les détails devront ensuite être précisés.

Ce contexte suppose des avancées sur un mode simultané, conformément au principe « action contre action » qui a longtemps prévalu dans les échanges diplomatiques sur la question coréenne. Toutefois, le nouveau conseiller à la sécurité nationale, John Bolton, a récemment évoqué une possible application du modèle libyen, à savoir un démantèlement complet de son arsenal nucléaire de la part de la Corée du Nord avant toute concession du côté des États-Unis. Certains responsables du Parti républicain ont abondamment critiqué la fragilité de la posture américaine, aucune pré-condition sérieuse n’ayant finalement été posée avant la tenue des discussions avec Pyongyang contrairement aux déclarations antérieures du Président Trump.

Les sceptiques estiment pourtant improbable que Kim Jong‑un renonce à un arsenal nucléaire et balistique longtemps présenté comme la garantie de survie du régime et au statut de puissance nucléaire inscrit dans la Constitution nord-coréenne depuis 2012. D’autant que Donald Trump, en menaçant clairement de dénoncer l’accord passé avec l’Iran démontre peu d’inclination à honorer ses engagements internationaux. Il apparaît donc dès maintenant difficile de convaincre le dirigeant nord-coréen qu’il sera en sécurité après avoir renoncé à son armement nucléaire. La fin tragique du Président Khadafi étant un contre-exemple amplement dissuasif.

Par ailleurs, l’alignement de conservateurs campant sur une ligne dure côté américain avec Mike Pompeo et John Bolton, nommé à dessein par Donald Trump avant le Sommet Washington-Pyongyang, laisse craindre la menace de sanctions renforcées si le dirigeant nord-coréen rompait les discussions ou n’honorait pas ses engagements.

Au fur et à mesure que la date présumée de la rencontre américano-nord-coréenne approche, toute la difficulté semble tenir dans le contenu des garanties de sécurité que Washington pourra offrir à la Corée du Nord et dans l’établissement d’un calendrier permettant de réaliser concrètement la dénucléarisation et les vérifications auxquelles Pyongyang acceptera de se soumettre pour y parvenir.

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