Politique en jachères

Petit conte de Noël aux Enfers

Noël au Palais de l'Elysée, le 19 décembre 2018. Ludovic Marin / AFP

(La scène se passe au palais de l’Élysée)

Macronius (effondré sur son trône)

Homère m’a tué, son récit m’a trompé !

J’avais si fort rêvé en lisant l’Odyssée

De pouvoir m’installer sur les Champs Élysées…

Car c’est là disait-il que sont récompensés

Les vertueux humains en héros érigés.

La vie y est si douce, inquiétude épargnée.

Aux confins de la terre, au bord de l’océan,

Jamais de ces grands vents qui vous glacent les sangs,

Jamais neige ou blizzard, averse ou bien froidure

Ne vient à ton repos imposer son injure !

Une brise odorante, embaumée de jasmin

D’une rive inconnue amène le parfum !

Castagnerus (la tête dans les mains)

Oh ! Terrible illusion qui fait voir des promesses

De superbes moissons quand le jaune se dresse

Accroché en épis à d’infâmes gilets !

Il faut être un urbain pour trouver le secret

De la sérénité dans le monde rural.

Ces gens sont déchaînés, forts d’un projet fatal.

Sous des fourches caudines ils vous veulent plier.

Quoi que vous leur donniez, espérant les calmer

Ils voudront toujours plus, et vous feront courber !

Macronius (relevant la tête)

A ne pas trop céder, j’ai pris beaucoup de soin

Et pareil au roseau, je plie mais ne romps point !

Castagnerus (interloqué)

Rond-point ! Grâce, pitié ! Évitez ce gros mot !

C’est pour ces sauvageons une sorte d’îlot,

Un infernal cerceau d’où jaillit l’invective.

L’injure et le mensonge en haine se ravivent !

Vous leur avez tendu, en homme charitable

Pour acheter cadeaux, une main secourable !

Rien n’apaise leur soif, ils vous veulent pendu

Sous lanterne ou gibet, en simple malotru.

Darminus (qui vient d’entrer subrepticement)

Du désir infini vous ouvrîtes la boîte

Et le danger surgit quand la prudence est coite !

Chacun voudra puiser dans le trésor public,

La pancarte à la main, en disant qu’on le nique.

D’abord notre police, ensuite l’hôpital,

Et puis nos fonctionnaires, on les traite si mal…

De deux années d’effort, on mange capital…

Un gilet jaune (monté sur la fenêtre ouverte)

Oui, oui, mort à la banque et au grand capital !

Aux élus fainéants prenons l’indemnité

Volée sur nos impôts sans l’avoir méritée !

Partageons le gâteau et doublons les retraites,

Qu’enfin de ce pays misère soit abstraite !

Que chacun d’entre nous voie son pouvoir d’achat

Fortement augmenté par l’aide de l’État.

Ce salaire mesquin réduit au minimum !

Comme en quatre-vingt-treize allons au maximum !

Et pour que ton propos s’appuie sur un vrai gage

Le peuple l’a voulu, Président tu dégages !

Macronius (se levant et fermant la fenêtre)

Que les temps sont changeants ! Onques la pensée folle

De roche élyséenne auprès du Capitole

Ne m’avait effleurée. Hier encor j’avais

Suscité l’espérance au cœur de nos Français !

Ils aimaient ma jeunesse, et ma fougue et l’audace

Dont ils espéraient bien qu’on briserait la glace

Qu’avait amoncelée au fil de tant d’années

De mes prédécesseurs l’impuissance agitée !

À brides abattues et grâce aux ordonnances

J’ai beaucoup réformé, sans répit ni latence,

Et rendu à l’État de sa magnificence ;

Adapté Brégançon en vue de natation,

Rénové la vaisselle utile aux réceptions.

Mais pour avoir été de dépense un peu chiche

Me voici donc taxé de Président des riches !

Gérald Darmanin aux côtés du Président, à Lens, le 9 novembre 2018. Etienne Laurent/AFP

Darminus (sursautant)

Évitez le mot taxe, il est impopulaire.

Ils vont criant : « Taxés ! Jusqu’à la jugulaire ! »

Macronius (écartant les bras)

Je l’avais entendu, et contre mes désirs

J’ai dû lâcher la bonde et donner l’élixir

De la détaxation. En sus de quelques primes…

Darminus (secouant la tête)

Inutiles cadeaux, traités comme une frime.

Une dissolution eût été de saison

Puisqu’en démocratie ils voient la solution.

Macronius (rageur)

Mais avais-je le choix, sous intense pression ?

Darminus (fataliste)

Un groupe d’agités passant gilet citron

Et l’État, devant eux, de baisser pantalon !

Macronius (désabusé)

Mais face aux Sans-culotte, il faut bien s’adapter.

Pour apaiser le feu, dissipons la fumée…

(La porte s’ouvre, et dans un voile de brume s’avance l’ombre d’Anchise tenant par l’épaule celle d’Hulotius)

Macronius (allant à la rencontre des fantômes bras ouverts)

Ainsi, mon noble Père, en cette nuit glacée

Vous venez au secours d’un fils infortuné,

Amenant avec vous un homme qui m’est cher,

Que je croyais parti aux confins de la terre !

Hulotius (s’inclinant)

C’était pour la sauver ! Vous m’aviez confié

Une tâche impossible en un pays drogué

Aux vapeurs de l’essence et de l’effet de serre !

On a beau s’affirmer démocrate sincère,

Il faut s’enfuir à point quand ça sent le roussi !

(Entre l’ombre de Collombo, essoufflé)

Macronius (inquiet)

Toi aussi Collombo, te voici de retour,

Qui t’étais à Lyon réfugié dans ta tour !

L’heure est-elle si grave en ce froid crépuscule,

Pour que vous courriez tous dedans mon édicule ?

Collombo (préoccupé)

C’est qu’ils ont pris Montmartre ! En début de soirée

Une avant-garde armée a soudain occupé

Le parvis de l’église et dessus le pavé

Édifié une crèche en jaune bariolée !

Ils ont placé dedans en costumes d’époque

D’étranges personnages aux visages baroques.

En vierge on voit Marine, en orante installée

Souriant à Joseph dont on peut deviner

Qu’il doit à Mélenchon sa mine contrariée !

L’âne est en Ruffinus, Obono fait génisse,

Tandis que Guénolo en bon berger se glisse !

Hulotius (agité)

De place de Clichy et par la rue Lepic

Se hâte lentement la troupe famélique,

Faisant procession jusque dessus la butte.

Ils sont quelques dizaines à s’affirmer en lutte,

Et jurent qu’en dix ans ils seront un million !

Ils chantent pour s’aider, sinistre mélopée

Qu’ils croient ingénument à eux par Dieu donnée !

Afin d’agrémenter leur pauvre réveillon

Des passants complaisants leur offrent du saumon.

Mais ces illuminés préfèrent les quenelles

Pour fêter goulûment la soirée de Noël !

Castagnerus (se frappant le front)

Ah, j’entends à présent ce grave roulement

Qui monte de la rue allant en s’accroissant :

Ils tirent sur l’asphalte un groupe de canons

Afin de canarder l’hôtel de Matignon !

Le Président et son ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, à Paris, le 2 décembre 2018. Geoffroy VAN DER HASSELT / AFP

Collombo (indigné)

Qu’attend Castagnerus et que fait la police ?

Que la situation offre meilleurs auspices ?

Il faut se ressaisir et de la République

Faisons donner la garde et boutons cette clique

Hors des murs de Paris…

Macronius (apaisant)

N’y pensez même pas !

Ils se diraient l’objet d’un injuste tracas

Qu’un Lyonnais réservait à ces pauvres canuts

Qu’une classe égoïste abandonnait tous nus !

Et ils iraient tue-tête exiger du vieux monde

Qu’on tisse le linceul dans la même seconde !

Mais je crois disposer d’une meilleure idée…

(Tous s’approchent de lui fiévreusement)

Collombo (extasié)

Je vous retrouve enfin maître de vos pensées.

Voilà qui changera de la raideur d’usage

Dont l’ami des chevaux conduisant l’attelage

Corsetait nos projets. Et de la suffisance

Qu’une foule d’énarques expédiait en pitance !

(On entend un remue-ménage produit par la fuite précipitée de Kolerius caché derrière un fauteuil.)

Macronius (poursuivant)

J’ai fait monter Cristo, avec pour tâche urgente

De peindre l’Élysée en couleur bien ardente,

Symbole de bonheur, le jaune bouton d’or.

Et puis de l’entourer pour orner ce trésor,

D’un large ruban vert habilement lacé !

Hulotius (frappant dans ses mains)

Oh ! Que l’idée est belle, que le château est beau !

En teinte naturelle il a tout du cadeau !

Macronius (goguenard)

Tel l’oiseau de Minerve, aurez-vous deviné

À quoi cette œuvre ouverte est enfin destinée ?

Je vais l’offrir au peuple à partir d’aujourd’hui.

Ce sera sa maison. Il y sera chez lui.

Et pour fêter la chose, dès cette sainte nuit,

Il pourra festoyer aux frais de la nation.

Collombo (perplexe)

Geste plus que parfait qui met en appétence.

Mais où logerez-vous la noble présidence

Qui survivre ne peut dedans l’itinérance ?

Macronius (écartant les mains)

J’irai d’un pas altier investir Matignon !

Car cette opération pour changer de maison

Sera belle occasion pour une révision.

Foin de premier ministre, aujourd’hui inutile.

Détour assez coûteux et bien souvent futile.

La crise l’a montré, en tant que de fusible

Dont j’avais tant besoin, il ne fut pas crédible.

(Bruissement ; les portes du grand salon s’ouvrent et font apparaître une énorme machine en forme de gigantesque caisse enregistreuse à l’ancienne)

Castagnerus (étonné)

Mais quel est cet engin doté d’un grand clavier

Sur lequel le désir vous vient de pianoter ?

Distribution de cadeaux. Ludovic Marin/AFP

Macronius (triomphant)

C’est la belle cerise ornant notre cadeau.

Le peuple l’attendait autant que les Rameaux.

Il pourra dès ce soir en user à son gré.

Cette grande machine ouvre une dimension

Jusque là inconnue ici des votations.

Une urne interactive où l’on peut fabriquer

Tous les referenda sans tabous de sujets.

Acquise votation, le tiroir joue un la

Donnant le résultat. Et s’il ne convient pas

On peut recommencer en frappant le clavier !

(Les murmures d’étonnement sont couverts par un puissant frémissement montant de l’avenue ; Collombo se précipite vers la fenêtre et l’ouvre brutalement)

Collombo (sautillant de joie)

Miracle, miracle ! Déjà la foule avance !

Je la vois s’approcher avec un pas de danse.

Le bruit de vos bienfaits a dû leur parvenir

Tant on voit de gaieté, tant on voit de sourires.

Ils allument un grand feu où tombent les gilets.

J’entends au gré du vent des bribes de chanson :

« Qu’il en soit assuré, de nouveau nous l’aimons !

Vive la boulangère et le gentil Macron ! »