La pensée animale n’est pas structurée comme le langage humain. Shutterstock

Peut-on réellement savoir à quoi pensent les animaux?

Sarah, « la chimpanzée la plus intelligente au monde » est décédée en juillet dernier, à quelques jours de son soixantième anniversaire. Durant la plus grande partie de son existence, elle a servi de sujet de recherche, ce qui a permis aux scientifiques d’ouvrir une fenêtre sur le mode de pensée du parent le plus proche de l’humain.

La mort de Sarah nous donne l’occasion de réfléchir à une question fondamentale: peut-on réellement savoir ce que pensent les animaux? En m’appuyant sur mon expérience de philosophe, je postule que la réponse est non. Car il y a des limites de principe à notre compréhension de la pensée animale.

La pensée animale

Il ne fait guère de doute que les animaux réfléchissent. Leur comportement est trop sophistiqué pour n’être qu’instinctif. Mais il est extrêmement difficile de déterminer avec précision ce à quoi ils pensent. Notre langage humain n’est pas adapté à l’expression de leurs pensées.

Illustration (de T. W. Wood) d’un chimpanzé déçu et de mauvaise humeur, tiré de l'essai de Charles Darwin The Expression of the Emotions in Man and Animals (1872). Wellcome Collection

Sarah est l’exemple parfait de ce casse-tête. Lors d’une étude célèbre, elle a choisi correctement l’objet nécessaire pour compléter une série d’actions. Face à une personne se débattant pour atteindre quelques bananes, elle a bien choisi un bâton plutôt qu’une clé. Alors que face à une personne enfermée dans une cage, elle a préféré la clé au bâton.

Ce qui a amené les membres de l’étude à conclure que Sarah possédait « une théorie complète de l’esprit », comprenant les concept d’intention, de croyance, et de savoir. Théorie immédiatement contestée par d’autres chercheurs. Ils doutaient que nos concepts humains puissent saisir avec exactitude le point de vue de Sarah. Bien que des centaines d’études additionnelles aient été menées depuis des décennies, le désaccord règne en maître quant à la caractérisation des concepts mentaux des chimpanzés.

La difficulté ne découle pas d’une incapacité à s’exprimer. Une fois un langage rudimentaire maîtrisé, le casse-tête Sarah ne relevait plus de savoir ce qu’elle pensait mais bien de comprendre ce que ses mots voulaient dire.

BBC Earth: Construire un dictionnaire de chimpanzé.

Les mots et leur sens

Il se trouve que le problème de l’association de leur sens aux mots est une obsession fondamentale des philosophes du 20ème siècle. Parmi ceux-ci, W.V.O. Quine, probablement le philosophe le plus influent de la seconde moitié de ce siècle.

Professeur à Harvard, la renommée de Quine s’est construite sur l’idée de ce qu’il faudrait pour traduire une langue étrangère - un projet qu’il intitule la traduction radicale. Il conclut qu’il y aurait toujours plusieurs traductions possibles toutes aussi valables les unes que les autres. En conséquence, nous ne pourrons jamais définir le sens exact à attribuer aux mots d’une langue. Mais il a également fait remarquer que la traduction radicale était limitée à la structure même d’une langue.

Quine a inventé une langue étrangère sans aucun rapport avec les langues humaines connues. Je me servirais de l’allemand pour illustrer ce propos. Supposons qu’un germanophone prononce la phrase: « Schnee ist weiss » (« La neige est blanche »). Ses amis sourient et acceptent le sens de cette phrase telle quelle. Malheureusement, il y a peu d’indices quant au sens de la phrase. Il y a plusieurs vérités et la phrase pourrait signifier n’importe laquelle de ces vérités.

Ce qui suggère une conclusion générale: si nous sommes capables de traduire des phrases d’une langue à l’autre, c’est essentiellement parce que nous pouvons traduire les mots d’une langue vers une autre langue.

Mais imaginons une langue dont la structure nous est totalement inconnue. Comment la traduire? Si, pour traduire des phrases, il faut en traduire les mots, mais que ces mots ne sont pas liés à notre langue, nous serions incapables de les reporter dans notre langue. Nous ne pourrions pas comprendre le sens de ces phrases.

Des grammaires inconnues

Les pensées animales sont comme les phrases d’une langue inconnue. Construites sans aucun rapport aux nôtres. Leurs parties constituantes diffèrent totalement de la façon dont nous, êtres humains, assemblons les mots. Par conséquent, il n’y a pas d’éléments du raisonnement animal correspondant à notre vocabulaire et il y n’y a donc pas de moyen précis de convertir leurs pensées en des phrases.

L’analogie suivante concrétise ce raisonnement:

Comment traduire correctement la Joconde? Si vous répondez que la question ne tient pas debout car la Joconde est un tableau et de ce fait ne peut être exprimée en phrases, eh bien… c’est exactement où je veux en venir. Les tableaux sont créés avec des couleurs sur une toile, et non avec des mots. Donc, si Quine a raison lorsqu’il dit que n’importe quelle traduction à moitié convenable exige une correspondance entre les mots, on ne devrait pas s’attendre à pouvoir traduire un tableau en phrases.

Mais la Joconde échappe-t-elle vraiment à toute traduction? On peut envisager une description approximative: « Ce tableau dépeint une femme, Lisa del Giocondo, au sourire narquois ». Le problème étant qu’il y a tant de manières de sourire de manière suffisante, et que la Joconde, elle, ne sourit que d’une seule façon. Pour appréhender son sourire, nous avons besoin de plus de détails.

On pourrait essayer de fractionner le tableau en milliers de pixels colorés, et tenter une description microscopique comme « rouge à l’emplacement 1; bleu à l’emplacement 2; … » Mais cette approche confond un mode d’emploi en vue d’une reproduction avec une traduction.

Par comparaison, je pourrais reproduire la une du New York Times ainsi: « Appuyer sur la touche T en premier, puis la touche H et ensuite la touche E…» Ces directives diraient quelque chose de complètement différent du contenu de la page. Elles identifieraient les touches sur lesquelles on doit appuyer, mais ne diraient rien sur l’inégalité des revenus, les plus récents gazouillis de Donald Trump, ou comment faire accepter votre rejeton dans les maternelles élitistes de Manhattan. De la même manière, la Joconde représente une femme qui sourit et non un amas de pixels de couleur. Donc cette description microscopique ne nous fournit pas une traduction.

Diviser la Joconde de Léonard de Vinci en pixels nous fournit une reproduction, et non une traduction. Shutterstock

La nature de la pensée

Je suggère donc que de tenter de caractériser la pensée animale équivaut à vouloir décrire la Joconde. On est dans l’approximation, pas dans la précision.

L’analogie avec la Joconde ne doit pas être comprise littéralement. L’idée n'étant pas que les animaux « pensent en images », mais simplement qu’ils ne pensent pas sous forme de locutions humaines. Après tout, même les animaux qui, comme Sarah, parviennent laborieusement à apprendre des rudiments de langage, sont incapables de saisir une syntaxe récurrente qu’un enfant de trois ans utilise sans effort. Bien que nous ayons des preuves considérables du fait que les animaux pensent, nous sommes en porte-à-faux puisque nous sommes incapables de dire à quoi ils pensent. Leur structure mentale est trop éloignée de la nôtre.

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This article was originally published in English