Philosophie et physique, des rameaux opposites ?

La philosophie a toujours fait très bon ménage avec les physiciens… Dans les bibliothèques. Giammarco Boscaro/Unsplash, CC BY-SA

Nous vous proposons de découvrir l’introduction du dernier livre du philosophe et physicien, Étienne Klein, « Matière à contredire », publié aujourd’hui aux éditions de l’Observatoire.


« Quand ta route te mène à un embranchement, prends-le. »
Yogi Berra

Cela sonne comme un truisme : la physique n’est pas la même chose que la philosophie. Pas le même « genre de pensée ». La différence radicale entre ces deux « disciplines » (en sont-ce vraiment ?) se constate dès la façon dont les corps de leurs représentants ou serviteurs respectifs se mettent en scène : en général, les physiciens parlent debout, sans notes mais avec des supports visuels, tandis que les philosophes parlent assis et lisent un texte préparé à l’avance.

Preuve observationnelle et posturale qu’il s’agit bien là de deux modes hétérogènes, peut-être même étrangers l’un à l’autre, d’exercice de l’activité intellectuelle. Et il y a bien d’autres indices. Chacun aussi voit bien que les essais de philosophie ne traitent pas des mêmes problèmes que les ouvrages de physique : l’Être, le Bien et le Mal, la liberté, le bonheur, le noumène et le phénomène, Dieu et les fins dernières procèdent d’un certain type de questionnement ;la nucléosynthèse primordiale, la matière sombre, les naines blanches ou brunes, les trous noirs, les ondes gravitationnelles, le boson de Higgs, le vide dit « quantique » et la supraconductivité relèvent d’une autre sorte. À première vue, l’intersection entre ces deux catégories de sujets constitue même une splendide illustration de l’ensemble vide.

D’autant que ces deux types d’enquêtes sur le monde n’ont manifestement pas les mêmes modes d’interrogation. Victor Weisskopf (1908-2002), physicien aussi brillant que facétieux, rappelait volontiers à ses étudiants que la philosophie pose des questions générales et y apporte des réponses limitées, tandis que la physique pose des questions limitées et y apporte des réponses générales… Pareille caricature peut certes être discutée, mais chacun conviendra que la philosophie a bel et bien conservé l’ambition d’une compétence universelle, quitte à ne pas viser le même degré de certitude que la science, laquelle ne peut produire un savoir sûr qu’en bornant son propre questionnement.

En outre, la physique et la philosophie ne mettent pas en jeu les mêmes raisonnements, ni les mêmes facultés, ni n’usent de méthodes semblables. À mi-chemin entre pythagorisme et instrumentalisme, les physiciens isolent des phénomènes, les réduisent, théorisent à leur sujet, puis calculent, simulent, expérimentent, manipulent, usant de toute leur ingéniosité pour rendre finalement intelligible, perceptible ou détectable ce qui ne l’était pas initialement. À l’inverse, les philosophes sondent une espèce d’absence qui pourrait être définitive : à grand renfort de textes de référence, de commentaires et de débats, ils scrutent un monde impalpable d’idées polémiques, au statut précaire, toujours discutable, sans que cela discrédite leur longue quête, car celle-ci, essentielle et inépuisable, se réactive sans cesse sous l’empire de quelque Éros infatigable.

La physique et la philosophie n’utilisent pas non plus les mêmes concepts, ni n’entretiennent le même rapport au langage, ni ne reposent sur le même type d’organisation professionnelle : aujourd’hui, les physiciens se rassemblent autour de vastes projets, collaborent au sein de laboratoires ou d’organismes souvent de très grande taille, écrivent des articles dont le nombre de signataires peut allègrement dépasser la centaine, tandis que les philosophes continuent de suivre des trajectoires très individuelles et tiennent des discours plus « habités » (au sens où ils sont davantage présents dans ce qu’ils énoncent). Le philosophe José Ortega y Gasset l’observait lui-même : La philosophie n’a pas besoin, comme la science, de collaboration.

Elle ne consiste pas à dire à autrui, mais à se dire à soi-même. Elle n’est pas une activité de la, mais un travail solitaire. Le philosophe est une sorte de Robinson. Et ce qui est caractéristique, c’est que le Robinson philosophique ne vit pas sur une île déserte, mais dans une « île désertée », dont les habitants sont tous morts. Ces deux activités intellectuelles n’ont en effet pas le même rapport aux œuvres du passé : se prétendre philosophe suppose d’avoir préalablement lu et étudié – ne fût-ce qu’un peu – Aristote, Platon, Descartes, Kant, Nietzsche, Hegel, Husserl ou Heidegger, alors qu’on peut être ingénieur ou physicien sans avoir jamais eu sous les yeux le moindre texte de Galilée, Newton, Boltzmann ou Einstein. Enfin, ultime indice, dont on aurait tort de sous-estimer le poids démonstratif : dans Le Hussard bleu, Roger Nimier faisait remarquer que la philosophie est comme la Russie, « pleine de marécages et souvent envahie par les Allemands ». Il ne dit rien de tel de la physique, ce qui ne saurait relever du simple oubli.

« Matière à contredire », Étienne Klein. Éditions de l’Observatoire, Author provided

Dont acte.

Tout semble ainsi concourir à établir qu’il est sain, naturel et opportun de distinguer nettement ces deux genres de pensée, de les séparer, voire de les opposer, avec la ferme conviction que nul sparadrap syncrétique ne pourrait jamais plus les mettre en contact, encore moins les réunir.

Mais ce jugement sage et apparemment définitif signe-t-il vraiment la fin de l’histoire ? Est-il si certain que la physique et la philosophie, lorsqu’elles sont mues par leur dynamique propre, ne se confrontent pas ? Ne se percutent jamais ?

N’y aurait-il donc nulle matière à discussions physicophilosophiques ?

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