Picasso, le génie de la célébrité

Picasso à Vallauris (1949). Recuerdos de Pandora/flickr, CC BY-SA

L’immense contribution de Picasso à l’histoire de l’art ne fait de doute pour personne. En plus d’avoir connu une carrière longue et incroyablement prolifique, ses travaux ont apporté des innovations fondamentales, pionnières, dans les domaines de la peinture, la sculpture, la décoration, la gravure, la lithographie, la céramique ou encore la littérature.

Pour ce qui est de son inaltérable célébrité, il est intéressant de garder en tête la formule de Daniel Boorstin : « Les gens célèbres sont connus pour être connus ». On peut se demander si Picasso est connu, ce qui fait que les gens parlent de lui, ou s’il est surtout connu parce qu’on ne cesse de parler de lui. Il semble que la mythologie qui entoure le peintre repose davantage sur l’attention des médias que sur sa production artistique proprement dite.

Le critique Adam Gopnik a ainsi soutenu dans le New Yorker : « Avec Picasso, nous cherchons un sujet et ne trouvons qu’un moi. […] Sa renommée dépend de sa personne, et il ne s’agit là ni d’une réalité tardive ni d’une sorte de déviance, mais bien de quelque chose d’essentiel dans son parcours ».

Jeune et déjà réputé

Les gens ont commencé à parler de l’enfant de Malaga alors qu’il n’était qu’un tout jeune artiste et, dans ses premières années parisiennes, les membres de la « bande à Picasso » tournaient autour de lui comme des planètes autour d’un soleil. En 1906, le marchand Ambroise Vollard, fervent admirateur, avait déjà acquis une grande partie des toiles de la période rose pour 2 000 francs de l’époque, offrant ainsi une sécurité financière à l’artiste. Deux ans plus tard, André Niveau acquerrait « La Famille de saltimbanques (Les bateleurs) » pour l’association La Peau de l’Ours contre 1 000 francs. Ce tableau se vendra 11 500 francs en 1911.

« Garçon à la pipe », 1905. freeparking/flickr, CC BY

Picasso a déclaré que ce sont ces premières ventes qui lui ont permis de se lancer dans la révolution cubiste. Son art et l’art en général s’en trouveront modifiés pour toujours. En mettant en pièces le monde cohérent et illusoire de la représentation perspectiviste, Picasso a fait émerger une approche artistique plus riche, plus complexe et totalement inédite.

Ce fut la plus importante contribution de Picasso au monde des arts ; certains ont même avancé qu’il s’agissait là de son seul véritable accomplissement. Dans son livre La Réussite et l’échec de Picasso, John Berger déclare : « La seule période au cours de laquelle Picasso développa son talent artistique fut celle du cubisme, entre 1907 et 1914. Et cette période […] constitua une exception notable. En dehors de cela, il n’évolua pas. Impossible de tracer une quelconque courbe ascendante à propos de la carrière de Picasso. » Blake Gopnik déclara de son côté dans le Washington Post : « A la fin des années 1930, et pour sûr dans les années 1940 et 1950, ses travaux les plus importants étaient déjà derrière lui. Ses œuvres plus récentes n’eurent pas l’influence de celles réalisées juste avant et après la Première Guerre mondiale. Mais cela ne l’empêcha en rien d’être considéré comme le roi incontesté de l’art moderne ».

Picasso conserve aujourd’hui intact son statut de célébrité. Il figure toujours parmi les plus grands artistes de tous les temps et a récemment été classé comme l’une des personnalités les plus importantes de l’histoire espagnole contemporaine. Ceci en dépit du fait qu’il ne fut pas à proprement parler une personne admirable. Comme artiste, il était résolument égoïste, se souciant peu que les autres puissent apprendre de lui, préférant toujours rester unique. Il n’avait pas d’élèves et n’a jamais eu l’idée de fonder une école, comme Matisse ou Kandinsky.

S’il n’a pas personnellement contribué à faire émerger d’autres talents, Picasso a néanmoins exercé une influence déterminante sur des générations entières de peintres. C’est ce qu’a brillamment montré la grande exposition organisée par le Whitney Museum of American Art, en 2006, où les toiles du maître dialoguaient avec celles de Max Weber, Stuart Davis, Arshile Gorky, John Graham, Willem de Kooning, Jackson Pollock, David Smith, Roy Lichtenstein ou Jasper Johns. Si l’influence du peintre espagnol se vérifie d’un continent à l’autre, il est encore plus étonnant de constater que de nombreux jeunes artistes du XXIe siècle – George Condo, Sean Landers, Nicola Tyson, Mike Bidlo, Richard Patterson, Anton Henning et Dana Schutz – continuent à s’inspirer de son art.

Picasso exerce de même une véritable fascination sur le public. Plusieurs expositions récentes ont battu des records de fréquentation, comme celle du Metropolitan Museum of Art de New York en 2010 qui a réuni plus de 700 000 visiteurs.

Le champion des ventes aux enchères

Et le génie espagnol continue d’affoler les salles de ventes aux enchères. Quatre de ses œuvres figurent sur la liste des toiles les plus chères au monde : le « Garçon à la pipe (P’tit Louis) », vendu pour 119,9 millions de dollars en 2004 ; « Dora Maar au chat », vendu pour 102,3 millions de dollars en 2006 ; « Femme nue, feuilles et buste (Marie-Thérèse) », vendu pour 106,5 millions de dollars en 2010. En 2012, « Nature morte aux tulipes » a trouvé preneur pour 41,5 millions de dollars. Et cette année, « Les Femmes d’Alger (Version “O”) » est partie pour 179,4 millions de dollars chez Christie’s, devenant ainsi l’œuvre d’art la plus chère jamais vendue aux enchères.

Comme l’indique le critique Jonathan Jones, Picasso est devenu pour nous une sorte d’icône religieuse, symbole de l’imagination, de l’originalité et du génie. En regardant « Femme nue, feuilles et buste (Marie-Thérèse) » à côté d’un nu de Matisse à la Tate Modern de Londres, Jones note que le Matisse semble en deux dimensions par rapport à la toile de Picasso : il y a dans l’art du peintre espagnol plusieurs couches de perception et d’imagination, des contradictions, des tensions. Matisse s’impose en délicatesse ; Picasso, lui, fascine.

Picasso a eu une existence hors norme, mythologique, dont de nombreuses biographies se sont fait l’écho. Des centaines de thèses, livres et articles continuent d’être publiés chaque année dans le monde sur sa vie et son art. Le Online Picasso Project recense quant à lui plus de 25 000 œuvres de l’artiste. Reste à voir si le XXIe siècle sera en mesure de produire un génie de cette envergure. Nombre d’artistes auront sans doute en tête les mots Jackson Pollock : « Ce p____ de Picasso. Il a déjà tout fait. »

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