Plaidoyer pour une Garde nationale républicaine

Place de la République (Paris). Marche en hommage aux victimes des attentats le 11 janvier 2015. Sébastien Amiet/Flickr, CC BY

Il paraît donc que nous sommes en guerre. Mais à quel effort de mobilisation ce constat nous appelle-t-il ? Pavoiser en solidarité avec les victimes, se recueillir, illuminer la place de la République de flammes vacillantes et éphémères. De cela nous ne saurions nous passer, car le deuil est bien une façon de se ressaisir face à l’effroi. Mais après ? De quelle action sera faite notre résilience ?

En fait de mobilisation, il nous est demandé de respecter l’état d’urgence et de croire à l’efficacité des frappes aériennes en Syrie et en Irak. Soit. Respectons et croyons. Mais encore ? Aussi nécessaire qu’elle soit (et l’on peut discuter de cette nécessité), la réponse militaire ne sera pas suffisante. Menée par des troupes professionnelles agissant, certes, au nom de la nation, elle laisse les citoyens dans un état de passivité, qui les réduit à contempler la guerre qui se déroule au loin, et à subir celle qui se mène, désormais, parmi eux, dans les rues, à la terrasse des cafés, dans les salles de concert. Et il leur est, en outre, recommandé de ne pas avoir peur, afin de ne pas donner aux terroristes la satisfaction de les terroriser. C’est beaucoup demander.

Déclarer la France en guerre sans donner aux Français les moyens d’agir revient à les plonger dans un état d’impuissance anxiogène. Henri Laborit, dans l’Éloge de la fuite a montré le caractère pathogène de l’inhibition de l’action face à des situations de stress. Pour réagir autrement que par l’agressivité incontrôlée des rats de laboratoire filmés par Alain Resnais dans Mon oncle d’Amérique, il faut agir de façon ordonnée, raisonnée. Agir.

Dans L’Art de la guerre, Machiavel a montré le péril dans lequel se trouve une société qui délègue totalement à l’État la mission de la protéger : « Si, pour pouvoir façonner [le peuple] au joug, vous le maintenez peu nombreux et désarmé… vous pourrez le conserver, et votre peuple sera si faible, si avili, que vous serez la proie de quiconque voudra vous attaquer ». Le péril exposé par Machiavel ne se pose certes plus dans les mêmes termes qu’à l’époque des guerres d’Italie. La France n’est pas menacée d’invasion et les armées de milice ne sont plus de mise. C’est pourquoi la constitution d’une Garde nationale apparaît, aujourd’hui, comme une alternative crédible au défunt service national. À condition, toutefois, de ne pas s’en tenir à la voie étroite, qui semble se dessiner actuellement.

Morale civique

Il serait question de constituer la réserve militaire opérationnelle en une Garde nationale, qui soulagerait l’armée de métier des tâches domestiques pour lui permettre de se concentrer sur les opérations extérieures. C’est une évolution intéressante, qui a le mérite de renforcer le lien entre l’armée et la nation. Mais c’est une réponse incomplète au défi qui se présente à nous.

La réserve opérationnelle constitue, aujourd’hui, le reliquat du principe de la participation de la nation à sa défense. Composée de citoyens issus de la société civile et d’anciens militaires d’active, elle est, toutefois, fondée sur le volontariat et entre dans la logique de « l’engagement » qui ne la distingue guère, au fond, de l’armée de métier. Elle est ainsi la manifestation d’une morale civique plutôt que l’expression de la citoyenneté. Elle dessine les contours d’une sorte d’avant-garde citoyenne et non ceux d’une nation.

Soldats de la Révolution française (Garde-côte, carabinier, fantassin de ligne, sapeur, artilleur). Wikimedia

Bâtir une Garde nationale à partir de la réserve opérationnelle représenterait également l’inconvénient de former une force strictement militaire. Or, l’histoire du principe même de la Garde nationale souligne la nécessité d’en faire une force essentiellement civile. La Constitution de 1791, en effet, précisait que « les gardes nationales ne forment ni un corps militaire, ni une institution dans l’État ; ce sont les citoyens eux-mêmes appelés au service de la force publique. » Une telle force ne saurait donc être placée sous statut et commandement exclusivement militaires.

Son encadrement pourrait être confié à des réservistes, dont un grand nombre est déjà affecté à des missions sur le territoire national, dans les Compagnies de Réserve territoriale de la gendarmerie. Et il faudrait leur adjoindre des policiers, mais également les acteurs de la sécurité civile (pompiers, secouristes). Mais surtout, il faudrait que son organisation et sa composition soient plus largement ouvertes sur la société civile. Les moyens pour y parvenir passent par une organisation calquée sur les structures civiques (communes, cantons, départements), une soumission à l’autorité civile et, surtout, par l’élargissement de son recrutement.

Vigilance citoyenne

Il faudrait ainsi organiser le lien entre la Garde nationale et le service civique et ouvrir une ample réflexion sur le statut de ses membres et de ses cadres. Faut-il, par exemple, y appliquer le principe de l’élection des officiers ou, au contraire, prévoir des contrats rémunérés, qui élargiraient l’assise sociale de la participation, afin d’éviter la constitution d’une garde bourgeoise ? Un groupe de militaires, baptisé Janus, avait, en mars 2012, formulé d’intéressantes propositions, qui méritent d’être discutées afin de trouver le point d’équilibre entre efficacité opérationnelle et valeur civique.

Affectée à des missions de surveillance et de sécurité civile, la Garde nationale n’aurait pas pour mission de lutter directement contre le terrorisme, ni d’assurer le maintien de l’ordre. Elle devrait être un instrument de vigilance citoyenne, mobilisé en soutien de la force publique, dont nous sommes tous les garants. À la question de son armement, il faudrait, là encore, répondre de façon souple et pragmatique, sans condamner cette force à l’impuissance, tout en évitant d’en faire une oligarchie de citoyens en armes. On le voit, l’enjeu n’est pas exclusivement militaire ou policier, il est aussi politique.

Une idée chère à Jaurès

Si plusieurs voix à droite, voire à l’extrême droite, se sont exprimées en faveur de la création d’une Garde nationale, il faut rappeler que le principe de la participation de la nation à sa défense constitue également une idée de gauche défendue, notamment, par Jaurès dans L’armée nouvelle. Il se dit trop souvent que la gauche n’est plus la gauche lorsqu’elle devient sécuritaire ou guerrière. Si le « tournant sécuritaire » d’un gouvernement de gauche devait se limiter à l’action de l’État sans mobiliser les citoyens, alors oui, le reproche pourrait devenir fondé.

Si, à l’inverse, le gouvernement trouve le moyen d’associer la nation à sa politique de défense, alors il sera fidèle à l’histoire de la gauche, comme à l’idée même de la République, qui repose sur la participation de tous à la défense de la liberté et de l’égalité. Aux possibles dérives d’un État policier, la Garde nationale oppose le serment qu’elle prêta, lors de la fête de la fédération du 14 juillet 1790, « de demeurer unis à tous les Français par les liens indissolubles de la fraternité ».