Portrait de chercheur : Sylvie Camet, l’inconditionnelle

Sylvie Camet par Sébastien Di Silvestro (iwsy-face.com/)

Pour ses 10 ans, la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine a commandé à Sébastien Di Silvestro un recueil de portraits – textes et photos – de chercheurs en Sciences humaines et sociales : L’Archipel des Possibles. Retrouvez chaque semaine l’un de ces portraits.

Directrice de la Maison des Sciences de l’Homme Lorraine, Sylvie Camet mène des recherches dans la littérature en tant que source : féminisme (statut des filles, sœurs, épouses), groupes familiaux, elle explore la culture, la sociologie, l’histoire, la psychanalyse, la littérature et les arts en démasquant l’imposture d’une comédie humaine essentiellement masculine.

« Vous avez de la chance, nous, nous héritons de tout », dit-elle, exhortant l’imagination de la jeunesse de ses étudiants tunisiens, juste après la chute du régime de Ben Ali. Les cours reprenaient à peine. Après des jours et des nuits d’angoisse, où elle dormait tout habillée, seule, prête à partir, sans pouvoir s’abandonner au sommeil. Après les tirs, les hurlements, le grand renversement de vingt-trois ans de dictature jaillissait l’espoir d’une impensable liberté, l’immense vitalité de tout un peuple au pouvoir de tout reconstruire et de se réinventer. Sylvie Camet traverse en écrivain ces événements, d’un regard absorbé par ces chroniques douloureusement gravées au présent de la mémoire.

Elle a quarante-neuf ans et vit pour la première fois, hors de la description des livres et des débats distanciés, la véritable implosion d’une réalité, cette respiration d’ozone brut qui survient avec l’orage dispersant en bourrasques imprévisibles toutes les formes de stabilité. Elle vit dans sa chair la terreur et la curiosité d’enchaînements, cette pure volatilisation de l’espace qui prend après coup, le nom de révolution. À la réouverture de la Faculté, où elle enseigne en détachement du Ministère des affaires étrangères, Sylvie Camet écrit dans un article pour les Temps Modernes :

« C’est à Sousse que tout a commencé. Le camouflage des femmes comme l’expression des droits de l’homme. Je ne sais plus trop si je me souviens d’elle. Cette étudiante qui a été assise devant moi, des semaines, des semestres, elle-même, une autre, je l’ignore. Maintenant, quand je m’adresse au groupe, je la vois, son invisibilité focalise mon regard, elle m’apparaît nue tandis que les autres, dans leur vêture banale, se fondent et disparaissent, comme s’ils étaient ceux qui portaient le voile. Les longs pans bruns de sa robe, de sa tunique, de sa bure, son auréole d’indistinction, capte l’essentiel de ma curiosité. »

D’une plume mimétique, elle décrit chaque trait saillant et même ces quelques instants d’amusement irréel que ces jeunes femmes ont dû éprouver, lors de leur première apparition en société, voilées du niqab.

« Elles avaient l’air de marchandises importées, venues d’une Arabie lointaine, comme on ne la connaissait que par les écrans. Elles ont dû jouir de leur exotisme […] Elles se voilaient tandis qu’enfin les uns, les autres, tous, parlaient, existaient […] Je regarde encore et encore l’enregistrement vidéo, il n’y a aucun doute, c’est une affaire d’hommes. Il n’y a pas une fille dans leurs rangs, pas une fille pour défendre le niqab, je suppose que ce n’est pas un rôle de fille de se battre, j’espère que ce n’est pas un rôle de fille que de se battre pour sa propre éviction », décrit-elle dans une anthropologie glacée par ce retournement de situation, par cette contamination instantanée d’un corps social nouveau-né.

Sylvie Camet par Sébastien Di Silvestro(iwsy-face.com/).

Sylvie Camet doit aux hasards qui n’en sont pas cette expérimentation à l’échelle de l’histoire d’un peuple si intimement liée à une partie essentielle de ses recherches comparées : les problématiques de l’identité, la définition de l’individu par rapport à certains groupes (famille, société, ethnie ou genre), autant de thèmes largement irrigués par un questionnement féministe profondément ancré. D’un double regard, entre une information mondiale et les cinquante mètres de rues tunisiennes où elle est confinée, derrière les persiennes, elle découvre comment, après une lueur d’espoir, la liberté des femmes à être et à se mouvoir est soudainement recouverte d’un linceul.

En fille du récit, elle écrit, elle écrit pour témoigner ou être témoin pour écrire, elle écrit pour s’engager ou elle s’engage pour écrire, elle écrit, dans la société, les systèmes politiques, les fins et les commencements, les cultures et les identités comparées, elle écrit dedans et à côté du temps qui passe, elle écrit par ce que c’est vivre, elle écrit pour ne pas mourir. Elle verra se déverser cette violence des hommes insensés rugissant leur menace d’égorger tout le monde, jusque dans les couloirs de l’université. Elle voit, elle note, elle raconte, mais ne crie pas… Qu’était-elle venue faire dans cette affreuse chronique ?

Ses recherches à l’épreuve du réel, fouillant la littérature comme lieu de consignation de l’action humaine, investiguant des sujets n’appartenant pas aux questions classiques de la littérature, avaient largement préparé son regard à ne voir aucune nouveauté, mais une amère déclinaison des trajectoires secondaires assignées aux femmes dans l’histoire de toutes les sociétés. Elle passe son chemin. Et est nommée à l’Université de Lorraine et par un itinéraire des hasards qui n’en sont pas, prend la direction de la MSH. Une institution complexe, interne à l’université et externe à la fois, croisant les chercheurs et les disciplines autour de projets audacieux, de visions neuves, mais souvent perçue comme concurrente des laboratoires. Les candidatures pour le poste ne sont pas légion. Entretenue des difficultés de l’exercice, « la seule chose qui m’a retenue, c’est que c’était impossible », dira-t-elle captée par cette mise au défi. Elle veut raviver l’esprit de l’institution. En s’appuyant sur une équipe formidable, Sylvie Camet entreprend de pousser les cloisons et la mécanique des dossiers.

Connaissant la solitude des chercheurs, cette solitude indispensable à leurs travaux, à leur concentration, leur illusion de faire cavalier seul, elle veut faire de la MSH une véritable maison, un lieu de joutes oratoires et de confrontations stimulantes entre pairs, un lieu où il devient possible de croiser les approches, d’aiguiser les regards critiques.

Sylvie Camet veut faire entrer les arts, les conférences ouvertes, le public, de l’air. Ces échanges qui font l’essence même des sciences humaines et sociales. Dans une époque où leur influence se dilue sous la pression économique favorisant les sciences dures, c’est ce dernier modèle qui s’impose universellement : un résumé drastique en mots-clés, en mots-pouvoirs étriqués, un fonctionnement calqué sur les laboratoires en salles blanches, qu’elle juge comme la majorité de ses pairs, parfaitement inadaptés.

Dans l’institution, elle est entrée comme dans une aventure, armée d’exigence pour elle-même, d’un souci constant de ne jamais démériter, refusant toute forme de compromission, de faiblesse et de bassesse, hélas si courante. Grande ouverte, sa sensibilité perlée bascule aux déceptions routinières en un regard de sphinx inflexible et désabusé. D’un mot d’une justesse élaborée, d’un sourire un peu trop appuyé, elle fixe et renvoie l’importun à la médiocrité de son verbiage. À la Maison des Sciences de l’Homme, elle offre en puisant dans une vaste collection de visages, un esprit sémillant, pointu et distingué, mû par un désir de toutes histoires, même fantaisistes, pour peu qu’elles portent étonnement, richesse et relations humaines naturelles.

Avant d’entrer en fonction, elle ignorait les qualités de son étoffe pour diriger une équipe et cette autre institution. Coutumière de cette solitude pensée, d’une liberté de recherche et d’écriture qui dessinent une carrière aux multiples sujets poursuivant une obsession unique. Sylvie Camet ignorait, si elle pouvait représenter et relier tous ces chercheurs qui revendiquent une appartenance à une discipline, à un courant, à un sujet. Écrivaine du monde, avant d’être enseignant-chercheure, et en ne revendiquant rien, mais en s’intéressant à tout, sans volonté de pouvoir, mais inclinée à faire, rarement institution interdisciplinaire n’avait peut-être porté à sa tête un occupant d’une place si ouverte à ce vent salutaire de liberté.

Pourtant, Sylvie Camet demeure pour elle-même un vivant mystère. Ses recherches portent sur la différenciation entre œuvres mineures et majeures, sur la valeur intrinsèque, les modalités de recensions sociales, tout ce qui fait au fond l’implacable vérité de ces deux mensonges : la gloire et l’accessoire. Dans cette exploration des itinéraires et des façons d’advenir au monde où d’en partir sans laisser trace, il en est des œuvres d’art comme du destin des femmes, une longue histoire d’héritage, une quête de nature originelle, en lutte avec toutes les contrefaçons du destin.

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