Pour que l’université devienne un « lieu de vie »

Le Campus des Cézeaux de l'Université de Clermont-Ferrand. Thierry Zoccolan / AFP

La notion de Vie de Campus n’est apparue que très récemment en France. Elle émerge lors des travaux menés sur la loi relative à l’enseignement supérieur et à la recherche du 22 juillet 2013, dite la loi Fioraso, puis redevient vraiment d’actualité avec la remise du Plan national de vie étudiante en juillet 2015 qui fait de la vie de campus un de ses quatre axes majeurs.

La loi Fioraso créée les communautés d’universités et d’établissements (ComUE) avec la volonté de regrouper les institutions d’enseignement supérieur afin de réduire le nombre d’établissements en France. Il y a trois raisons principales à cela : rendre plus fluides les relations avec le Ministère de l’Éducation nationale, de l’enseignement supérieur et de la recherche ainsi que les opérateurs de l’État ; rendre plus lisible le paysage de l’enseignement supérieur ; rendre plus compétitifs les établissements français sur le plan international.

Réappropriation

Ceci dit, le choix du mot « communauté » mérite une attention particulière voire une réappropriation par le monde des universitaires. En effet, son emploi dans la loi a suscité des controverses sur le fait de regrouper ensemble des établissements autonomes. Le résultat a abouti à la prise en otage du mot communauté pour le réduire à un terme juridique désincarné. Pourtant, le mot est puissant.

Étymologiquement, il nous renvoie à un réseau de personnes partageant les mêmes sentiments, les mêmes projets, il nous renvoie à cette idée que nous sommes plus forts ensemble. Une communauté d’universités doit être avant tout un regroupement de personnes qui composent les établissements en question : les étudiants, les enseignants-chercheurs, et les personnels administratifs et techniques. Dans ce contexte, c’est à la politique de la vie de campus de redonner sens au mot communauté et aux actions qui en émanent afin, d’une part, de garantir les conditions d’épanouissement de toute la communauté et, d’autre part, de favoriser la réussite des étudiants.

L’importance de cette nouvelle notion est reconnue par la Conférence des présidents d’université (CPU) qui l’a choisie comme thème pour son colloque annuel en 2016. Ce choix interroge donc sur la façon de définir la vie de campus. D’abord, pourquoi injecter ce nouveau terme alors que d’autres –celui de vie étudiante ou de vie des personnels- existent déjà ? Bien entendu, le terme vie de campus est une expression inclusive, regroupant ensemble toutes les personnes qui composent la communauté universitaire. Cela traduit l’idée que c’est la communauté tout entière qui doit être au service de chaque individu, toutes catégories confondues, qui la compose.

Lieu de vie

Il est important d’éviter une définition trop étroite qui réduirait la vie de campus à l’accès à la culture, au sport et à la vie associative. Ce terme nous permet d’échapper à la rigidité de la définition des termes existants où la vie étudiante ne concernerait que les questions qui relèvent des Crous (Centres Régionaux des Œuvres universitaires et scolaires) comme le logement, la restauration, l’assistance sociale, et où la vie des personnels ne concerne que des questions relatives à la progression de carrière qui relèvent de la direction des ressources humaines des établissements.

Cependant, si la vie de campus concerne aussi bien les personnels que les étudiants, ce sont ces derniers qui donnent à l’université sa raison d’être. En réalité, l’université est trop souvent perçue par les étudiants comme un lieu de passage et non pas comme un lieu de vie, précisément parce que les universités en France – du fait de la fréquente dislocation de leurs bâtiments – ne sont pas considérées comme formant de véritables campus.

Nous pouvons distinguer deux grands types de campus universitaire. Premièrement, et c’est peut-être l’image qui nous vient le plus facilement à l’esprit, il y a le campus à l’américaine situé dans de grands espaces verts où la communauté étudiante évolue presque en autarcie, elle y étudie, elle y mange, elle y dort et elle acquiert ses premières expériences de jeune adulte. Ici, la vie quotidienne des étudiants est intimement tissée dans la fabrique même de l’institution universitaire.

Deuxièmement, on retrouve ici ce que les Britanniques appellent les universités civiques, c’est-à-dire les campus urbains. Pour les étudiants de ces établissements, la ville dans laquelle est implanté ce type d’établissements devient le campus, avec toute la richesse qu’une métropole peut offrir. A l’origine, ces universités construites au 19e siècle au cœur de la cité servaient à offrir un accès à l’enseignement supérieur pour la classe moyenne. Ces universités non résidentielles souffrent aujourd’hui d’un coût de la vie en centre urbain élevé ainsi qu’un investissement de la communauté étudiante dans la vie de leur établissement qui est dissipé voire inexistant.

Ecosystème

Les études faites sur l’expérience qu’ont les étudiants de leur université, comme l’enquête du Times Higher Education au Royaume-Uni, témoignent d’une préférence certaine pour les campus résidentiels où la réussite à la fois académique et professionnelle, l’accès à la bibliothèque, les possibilités d’engagement étudiant, la centralisation des services, la sécurité, les loisirs, etc. sont tous perçus par les étudiants comme étant favorisés par un écosystème entièrement dédié à leur bien-être.

En France, rares sont les universités qui peuvent prétendre à offrir ce type de campus. D’ailleurs, même les universités qui peuvent faire valoir des logements étudiants situés sur la même parcelle de terrain que les centres d’enseignement n’en sont nullement propriétaires ou gérantes, car toutes les résidences universitaires, qu’elles soient sur les campus ou en ville, sont gérées par les Crous.

Une épicerie solidaire sur le campus de l’Université Lyon 1. Jean-Philippe Ksiazek/AFP

En réalité, 8 étudiants français sur 10 fréquentent des universités intra urbaines et, pour reprendre les mots d’un rapport sur la vie de campus datant de 2013 co-signé par l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et l’Inspection générale de la jeunesse et des sports, « vivent souvent une réalité de campus disjoints, parfois éloignés les uns des autres, ne permettant pas les services de proximité ouverts à tous dans une unité de temps et de lieu et cela dans un cadre d’une gouvernance partagé entre plusieurs établissements ».

Ce rapport de la mission d’évaluation de la politique de soutien à la vie étudiante réalisé dans le cadre de la modernisation de l’action publique fait une critique très lucide de la situation du territoire français : « Très largement, le campus dans son acceptation spatiale est une réalité peu vécue par les étudiants de France et d’ailleurs peu utilisée par la tutelle dans son pilotage de la vie étudiante des établissements d’enseignement supérieur ; ce qui d’ailleurs n’a pas eu pour effet induit une mixité particulière des populations étudiantes et non étudiantes dans les quartiers d’implantation universitaire et les échecs patents de la revalorisation des banlieues par l’implantation de logement étudiant par exemple. »

Expérience étudiante

C’est ici que je propose d’importer un deuxième terme qui doit fonctionner en binôme avec vie de campus, celui de « expérience étudiante ». Ce terme nous permet d’échapper à « vie étudiante », trop figée comme expression, en jouant sur la polysémie de « expérience » qui articule le vécu qu’ont les étudiants de leur institution, le contact qu’ils ont avec l’administration et le corps enseignant, avec les temps d’apprentissage en dehors de la salle de cours et les expériences vécues en parallèle de la formation purement disciplinaire.

C’est ici que l’étudiant acquiert les compétences qui vont venir compléter son savoir académique, c’est ici que l’étudiant va échafauder son employabilité. Attention, car il y a une distinction très nette à faire entre insertion professionnelle qui concerne le premier emploi trouvé après la diplomation et l’employabilité qui concerne la capacité d’une personne à évoluer professionnellement et à se bâtir une carrière. Ainsi, l’expérience étudiante construit un arc de réussite entre le premier contact qu’à un étudiant avec l’institution avant son inscription jusqu’à sa première évolution de carrière après sa diplomation.

La langue anglaise distingue les hard skills (un mélange entre compétences techniques et savoir-faire) et les soft skills (un mélange entre compétences générales et savoir-être). L’université, aussi bien que les écoles, doit être un lieu qui permet l’acquisition des deux types de compétences en plus du savoir autour duquel les cursus sont construits. L’expérience étudiante devient alors la colonne vertébrale de la vie de campus et c’est pour cela que dans certaines universités à travers le monde les services de vie de campus comprennent aussi bien la gestion des bibliothèques (apprentissage en compétences de méthodologie de travail), la mobilité étudiante internationale (apprentissage de cultures et de langues étrangères) que les services pédagogiques (développement des compétences numériques).

Un aspect de la politique de vie de campus que nous retrouvons systématiquement dans les universités des pays anglo-saxons est celui de l’engagement étudiant en général et celui de l’engagement civique en particulier. Une mesure énoncée dans le Plan national de la vie étudiante indique que « [l]’engagement étudiant favorise l’acquisition de compétences sociales contribuant à l’épanouissement et la meilleure insertion dans la société des étudiants. »

Ouvrir l’université

Créer des temps pour les engagements multiples des étudiants devient alors un moyen d’ouvrir l’université sur la société. Certaines universités en France aujourd’hui proposent des unités d’enseignement qui valorisent l’engagement associatif d’un étudiant et reconnaissent ainsi que cet engagement est imbriqué dans une formation holistique du citoyen. Il ne s’agit pas ici de dicter un modèle unique de la citoyenneté- je mets au défi qui que ce soit de le faire- mais d’offrir un espace dans lequel un étudiant peu construire une analyse réflexive de son engagement et ainsi identifier et valoriser les compétences qu’il acquiert pendant cette expérience.

Cette réflexivité permet à l’étudiant de se percevoir comme agent de changement, et ce à un niveau plus micro (comment je peux aider à faire progresser mon établissement, améliorer la vie de mon quartier) que macro (comment je peux contribuer à la transformation de la société à l’ère de la mondialisation). Par ailleurs, ces engagements donneront une couleur différente aux jeunes diplômés qui forment les cohortes qui postulent sur les mêmes emplois. Ces engagements contribueront à définir l’employabilité d’un jeune diplômé aujourd’hui, mais également plus tard dans sa carrière.

C’est peut-être ici que la notion de vie de campus trouve sa raison d’être en France aujourd’hui. Ce point articule le campus comme lieu physique tissé dans la fabrique intra urbaine avec le campus comme espace de vie qui permet une approche contemporaine de l’expérience étudiante dans son ensemble. Dans son étude de 2009 intitulée Reinventing the Civic University (Réinventer l’université civique/urbaine), John Goddard propose de redécouvrir l’université intra urbaine comme « ancrée dans une économie et une société bien plus globalisées. Ces universités civiques doivent être fortement liées aux citoyens et aux lieux. Elles doivent être engagées dans la production de richesses et de bien-être et doivent s’engager à maintenir l’équilibre entre les valeurs culturelles et économiques. »

Avec cette vision de l’université civique, nous revenons à la création des ComUEs et à la question de l’ouverture des universités sur le monde. Goddard propose un modèle de « l’université civique engagée » qui « s’engage intégralement, et non pas de façon parcellaire, dans son environnement ; qui crée des partenariats avec d’autres universités et établissements ; et elle est gérée de manière à garantir qu’elle participe pleinement sur le territoire qu’elle contribue à définir. Bien qu’elle opère à l’échelle mondiale, elle est consciente que là où elle se situe géographiquement constitue une partie de son identité et lui permet d’évoluer et aider les autres à le faire, que cela soit les étudiants individuellement, les entreprises ou d’autres institutions publiques. »

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