Vue depuis l'île d'Ouessant, 19 octobre 2019. Sylvain Roche, Author provided

« Pour un géographe, l’île est une merveilleuse révélation »

Mystérieuse maison insulaire à vendre pour 1,7 million d’euros, îles en voie de disparition dans le Morbihan, tensions politiques dans les îles Eparses, crise de l’immigration à Mayotte, paradis ornithologique à Sein, les îles font régulièrement l’actualité et sont au cœur de nombreuses préoccupations géographiques, politiques et humaines.

Leur singularité, les pratiques des habitants, les rapports de ces derniers avec le continent ont été l’objet de nombreux travaux, autant artistiques que scientifiques. Les îles sont aussi des vecteurs de création et de pensée inédits.

C’est pourtant un peu par hasard que je me suis intéressé aux îles, il y a près de quarante ans, alors que j’étais en Master 1 de géographie à Brest. Je ne me doutais pas alors que le monde insulaire deviendrait peu à peu le thème privilégié de mes recherches.

À l’époque je vivais en proximité avec les îles, et je me rendais souvent sur l’île Béniget dans l’archipel de Molène. Nous allions chercher des lapins dans le cadre d’une campagne de repeuplement.

Les imaginaires et représentations

L’omniprésence de la nature et des espaces peu anthropisés m’ont tout de suite frappés tout comme le lien très fort des hommes avec leurs territoires que j’ai rapidement perçus.

Pour un géographe, l’île est une merveilleuse révélation, et un terrain, à la fois quantifiable, qualifiable mais aussi abordable. Quand on commence à travailler sur une île on a envie d’aller voir celle d’à côté, puis la prochaine et la suivante encore… c’est une quête infinie !

C’est ainsi que j’ai peu à peu aussi abordé ce qui relève de la sociologie et de l’anthropologie : quelles sont les populations qui viennent, s’installent, repartent, sur quelles motivations, pourquoi restent-elles ?

Thalassa, ma vie, mon île, 2017.

Aller d’îles en îles

Au début de ma thèse, que j’ai entrepris sur les îles du Ponant, en Bretagne, les îliens ne se connaissaient pas forcément tous entre eux. Cela a changé depuis environ une dizaine d’années. Pendant longtemps les îliens se déplaçaient en bateaux pour aller de l’île au continent, maintenant ils se déplacent aussi pour aller d’îles en îles, notamment grâce à la plaisance.

J’ai ainsi remarqué que l’intérêt des habitants est plus porté sur l’île voisine que sur le continent. Cela est lié à l’île elle-même, comme objet singulier. Le continent demeure un espace compliqué, vaste, dur à cerner, à définir.

Beaucoup d’îliens préfèrent pour cela se rendre sur d’autres îles, y compris en outre mer. Les festivals qui ont émergé au fil des années ont valorisé ces espaces et les ont fait connaître aux différentes populations, ils ont eu un rôle fédérateur.

Je pense tout particulièrement au festival des Insulaires qui a lieu chaque année sur une île différente (cette année il s’est déroulé sur l’île de Batz en septembre). Il a particulièrement joué un grand rôle dans cet affranchissement des distances.

Emission « Littoral », Festival des insulaires à Groix, 2018, France 3 Bretagne.

Définition de l’ile

Une question se pose cependant : comment peut-on vraiment définir une île ? Au-delà de sa pure définition géographique, l’île invoque quelque chose de très subjectif, à la fois de physique et sensuel. C’est une série d’échelles, d’empiètements. C’est aussi une question de mentalité, comme en Corse mais cela paraît moins évident par exemple en Angleterre.

À titre personnel, ce sont les petites îles qui m’intéressent, celle dont on peut faire le tour à pied et où on sent que la mer est omniprésente.

Ce qui est intéressant c’est de voir que ces catégories peuvent varier : à la Réunion certains n’ont jamais vu la mer ! Le rapport à l’eau et au littoral est ainsi longtemps demeuré l’apanage du touriste. Mais, être insulaire c’est aussi une revendication : l’une de mes étudiantes a interviewé Brigitte Fontaine. La chanteuse vit sur l’ile Saint-Louis (à Paris) et se définit comme insulaire !

Brigitte Fontaine, Rue Saint-louis en l’île.

Entreprendre dans les îles

Aujourd’hui, un constat apparaît : depuis quelques années les gens qui s’installent dans les îles, n’ont pas forcément un lien familial avec les lieux et font émerger des métiers complètement différents, qui n’ont plus rien à voir avec les métiers de pêche ou d’agriculture traditionnels.

Ce mouvement économique n’est pas négligeable et renvoie à des aspirations fortes de retrouver un certain art de vivre, de sécurité, de pouvoir parler à ses voisins, de tout faire à pied. Certains échouent bien sûr, mais il existe un phénomène important d’installation et d’entreprenariat très varié, qui, à mon sens n’est pas toujours valorisé.

Dans le cadre de nos recherches et avec plusieurs partenaires économiques et institutionnels, nous avons documenté cette tendance et créé un label « Savoir faire des îles du Ponant ». Aujourd’hui une soixantaine de personnes sont mobilisées dans cette association qui valorise des entrepreneurs îliens.

Espaces en mouvement

Les îles offrent des modes de penser le monde très différentes et souvent contradictoires. Elles représentent à fois une nature très protégée, mais aussi des territoires sur lesquels on invente des possibilités de vie différentes. Je pense par exemple à l’autonomie énergétique ou alimentaire. Ces solutions, ces idées de renouveau sont aussi envisageables pour d’autres territoires.

Elles sont un fonctionnement propre. On pourrait très bien imaginer que les îles soient représentées sur le plan politique de façon différente, ce sont d’ailleurs idées qui sont dans l’air. Bien sûr, les statuts varient selon les îles qui ont comportent des règles spécifiques, très claires sur nos espaces insulaires français.

Ce sont d’ailleurs des questions de recherche qui m’ont amené depuis maintenant six ans à travailler dans une perspective comparatiste sur les espaces polynésiens qui présentent un système d’îles absolument captivant pour le géographe.

Imaginez : pas de continent à moins de 12 heures d’avion !

Louis Brigand et le peintre Didier-Marie Le Bihan parlent de leur livre « Enez Sun, carnet d’un géographe à l’île de Sein » (éditions Dialogues), 2017.

Cet article s’inscrit dans le cadre du colloque #Îles2019 du 14 au 19 octobre qui s’est tenu à Brest, Ouessant, Molène et Sein co-organisé par la Fondation de France, l’Université de Bretagne occidentale et l’Association des Îles du Ponant. Premier réseau de philanthropie en France, la Fondation de France réunit, depuis 50 ans et sur tous les territoires, des donateurs, des fondateurs, des bénévoles et des acteurs de terrain. À chacun, elle apporte l’accompagnement dont il a besoin pour que son action soit la plus efficace possible.

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