Pour un ministère de l’Aménagement et de la Logistique

Et si dans un bureau comme celui-ci s'installait un.e ministre de l'aménagement et de la logistique ? Patrick Janicek/Flickr, CC BY

Le 7 mai, Emmanuel Macron a été élu Président de la République par les Français. Suite à son élection, celui-ci est actuellement en train de former son équipe gouvernementale pour diriger le pays. Comme à chaque élection, des modifications en matière d’architecture ministérielle vont intervenir. On se souvient en 1959, de la création du ministère des Affaires culturelles, ou en 2007, de la création controversée d’un ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité nationale…

Même si mes chances d’être entendu sont faibles, ma proposition au nouveau président serait qu’il innove en créant un ministère dédié notamment à la logistique. Comme je l’ai évoqué dans un précédent article, la logistique est un levier clef de la compétitivité des organisations. Elle est aussi une industrie en plein essor, avec son lot d’emplois non délocalisables (1,8 million en France). Sa prise en compte est enfin incontournable, au vu de l’empreinte carbone de ses activités, pour favoriser un développement durable.

Un ministère pour mettre en œuvre France Logistique 2025

Le rôle stratégique de la logistique a poussé, sous le quinquennat de François Hollande, à la tenue d’une conférence nationale dédiée. Celle-ci a abouti à la création d’un document stratégique cadre, France Logistique 2025, dont l’ambition est de rapprocher la France des états les plus en pointe en la matière. Nous pouvons citer notamment l’Allemagne, dont la compétitivité s’appuie sur un Masterplan logistique, ou la Chine, qui a fait de la logistique un axe stratégique de son développement économique.

France Logistique 2025 liste une série d’objectifs articulés autour de cinq grands axes :

  • Faire de la plate-forme logistique France une référence mondiale ;

  • Développer le capital humain et faciliter la visibilité de l’organisation logistique ;

  • Faire de la transition numérique un vecteur de performance logistique ;

  • Utiliser la logistique comme levier de transformation des politiques industrielles et de transition énergétique ;

  • Instaurer et animer une gouvernance intégrée de la logistique.

S’il n’est pas possible d’analyser ici dans son intégralité ce document – qui comporte de nombreuses avancées et montre l’ampleur des chantiers – c’est sur ce cinquième axe de la « gouvernance » que je voudrais revenir. C’est en effet du pouvoir de la gouvernance dont dépend largement la mise en œuvre des actions prévues au sein de France Logistique 2025. Or, c’est seulement un Haut Conseil de la logistique qui a été installé pour piloter la mise en place de la stratégie logistique nationale. Celui-ci réunit des représentants de l’État, des parlementaires, des collectivités territoriales et des acteurs économiques.

Pour que la logistique pèse réellement dans les choix politiques à venir, il faut cependant aller plus loin que ce haut conseil, et créer un ministère dédié. C’est ce qu’a d’ailleurs souligné lors de la dernière Semaine international du transport et de la logistique (SITL) le sénateur Louis Nègre, qui parlait alors au nom de François Fillon.

Transports et habitations. Trent Albright/Flickr, CC BY-SA

Coupler logistique (les marchandises) et aménagement (l’habitat humain)

La question est alors celle du périmètre de ce futur ministère, et du nom qu’il faudrait lui donner. Dans leur ouvrage récent, que je ne saurais trop conseiller à ceux qui veulent comprendre pourquoi la logistique doit être une « affaire d’État », Laurent Livolsi et Christelle Camman suggèrent de créer un ministère « du Transport et de la Logistique ».

Ce ministère aurait sous sa responsabilité les questions de mobilité liées aux marchandises et aux individus, et serait en quelque sorte une « extension » de l’actuel Secrétariat d’État aux Transports tenu par Alain Vidaliès (Secrétariat d’État aujourd’hui rattaché au ministère de l’Environnement, de l’Énergie et de la Mer). Ma position est qu’il faut aller au-delà, et créer un ministère regroupant l’Aménagement et la Logistique.

Quels seraient les objectifs de ce nouveau ministère ? Pour la partie logistique, ce ministère devrait mettre en musique les décisions relatives aux flux de marchandises qui traversent notre territoire. Son rôle serait ainsi de coordonner les politiques liées aux transports de marchandises (routier, fluvial, ferroviaire), celles liées aux portes d’entrée des marchandises (ports et aéroports), et celles liées aux infrastructures de transit des marchandises (plates-formes et entrepôts). Pour la partie aménagement, ce ministère devrait symétriquement orchestrer l’ensemble des décisions qui portent sur notre territoire et la manière dont il est habité. Son rôle serait de coordonner les politiques liées aux transports des voyageurs, au logement, ainsi qu’à la ville et à la ruralité.

Qu’est-ce qui me conduit à proposer de regrouper sous un même ministère ces deux dimensions, rarement associées à ce jour ? C’est le constat de l’intrication qui existe entre la question des marchandises et celle de la présence et des mouvements des individus sur le territoire national. Intrication tout d’abord parce que de nombreuses infrastructures sont communes aux hommes et aux marchandises (les routes, les ports, les aéroports, les voies de chemin de fer, etc.). Intrication aussi et surtout parce que les décisions relatives aux marchandises influent directement sur celles relatives à l’habitat et vice versa (qu’on songe par exemple à la livraison du dernier kilomètre, aux migrations pendulaires et à leur impact sur l’engorgement routier, etc.).

Pourquoi enfin choisir symboliquement ces deux mots de logistique et d’aménagement ? C’est qu’ils témoignent de l’enjeu, qui est d’avoir désormais une approche systémique globale des marchandises et de l’habitat. Jusqu’à présent, l’approche de ces sujets a en effet été relativement cloisonnée, un seul ministère traitant d’un aspect de la question (le seul transport des marchandises, ou bien encore le seul logement). Par ailleurs ces deux termes illustrent la nécessité de sortir d’une perspective historiquement axée sur l’offre (les infrastructures de transports, l’équipement), pour intégrer dans le pilotage ministériel la demande (entreprises) ainsi que les besoins (individus).

Quelles interfaces-clefs pour ce nouveau ministère ?

Naturellement, selon la coloration politique de la future majorité, la mise en œuvre de la stratégie et les moyens d’action pourraient varier, et mettre l’accent sur plus de liberté ou d’égalité, s’appuyer plus ou moins sur l’État, etc. Pour caricaturer, on peut ainsi imaginer s’appuyer sur une logique de nationalisation des différentes infrastructures… ou inversement confier toutes ces questions à l’initiative privée. Indépendamment des orientations proprement politiques, qui doivent être débattues collectivement par les citoyens, ce ministère aurait nécessairement à gérer plusieurs interfaces.

Sur le plan vertical, ce ministère devrait veiller à ce que la politique développée à l’échelle nationale soit cohérente avec celle menée par des acteurs plus locaux, notamment les régions et les grandes métropoles. L’objectif étant notamment pour lui d’éviter la mise en place d’une concurrence néfaste entre les régions, et de favoriser une intégration globale des dispositifs logistiques sur le territoire. Toujours sur le plan vertical, il devrait inscrire la stratégie française dans une stratégie d’aménagement et de logistique européenne plus large. Il est ainsi inutile d’espérer penser une stratégie pertinente pour le fret ferroviaire à l’échelle française, par exemple (au passage, un commissaire européen à l’aménagement et à la logistique serait le bienvenu !).

Sur le plan horizontal, ce ministère devrait évidemment coordonner son action avec plusieurs autres ministères. Nous pensons d’abord au ministère du développement durable, le transport et le logement étant des leviers clefs pour diminuer l’empreinte carbone (ce qui explique d’ailleurs que le transport soit aujourd’hui sous la responsabilité du ministère de l’Environnement). Nous pensons également au ministère de l’Industrie et du Commerce, le point clef étant en effet de penser une stratégie d’aménagement et de logistique qui serve le dynamisme de nos entreprises industrielles et commerciales. Nous pensons enfin au ministère des Affaires étrangères, la question de l’aménagement et de la logistique renvoyant comme le notent Laurent Livolsi et Christelle Camman à de nombreuses questions géopolitiques, qui sortent d’un cadre purement français et doivent s’inscrire dans des débats interétatiques (ex : le tunnel Lyon-Turin, les routes maritimes, etc.).

Un ministère crucial pour réguler les tensions de la mondialisation

Au final, la tâche de ce ministère serait de concevoir et mettre en œuvre une stratégie intégrée en matière d’aménagement et de logistique afin de permettre la coexistence et le développement harmonieux sur le territoire national des flux humains et physiques. La création d’un tel ministère nous semble encore plus urgente au vu des résultats récents de l’élection présidentielle.

Ceux-ci témoignent d’un véritable schisme : d’un côté une France urbaine, connectée et intégrée aux réseaux mondialisés, qui plébiscite Emmanuel Macron ; de l’autre une France périphérique qui subit les effets néfastes de la mondialisation, des manques ou dysfonctionnements en matière d’infrastructures et plébiscite le Front national. Un enjeu crucial pour l’avenir de notre pays et son unité est de reconnecter entre elles ces deux France, en rééquilibrant les flux entre ces territoires et en allant vers une réintégration globale.

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