Avec plus de 200 000 enfants non vaccinés de moins de cinq ans, et certaines régions bien en deçà du taux de vaccination cible de 95 pour cent, le Canada n'est pas à l'abri d'une épidémie de rougeole. Shutterstock

Pourquoi les anti-vaccins prennent-ils un tel risque de déclencher une crise de santé publique ?

L'éclosion actuelle de rougeole a surpris les professionnels de la santé publique. Ils avaient déclaré la rougeole contrôlée il y a plus de deux décennies.

Nous sommes maintenant aux prises avec une épidémie de faible intensité au Canada, et beaucoup plus forte aux États-Unis, qui pourrait devenir endémique. Les professionnels de la santé s'appuient sur la science pour appeler à la vaccination. Ils désapprouvent fortement les parents qui ne font pas vacciner leurs enfants, les qualifiant d'ignorants et d'irresponsables.

La rougeole a causé 110 000 décès dans le monde en 2018, mais jusqu'à présent, seulement 65 sont survenus dans les Amériques (principalement au Vénézuela et au Brésil) et aucun en Amérique du Nord. Au Canada, le petit nombre de cas - mais en augmentation rapide- nous situe loin du stade épidémique.

Cependant, avec plus de 200 000 enfants non vaccinés de moins de cinq ans et certaines régions bien en deçà du taux de vaccination cible de 95 pour cent, la situation pourrait changer rapidement.

Les vaccins protègent les enfants contre la rougeole, une maladie hautement contagieuse. Shutterstock

La rougeole est une maladie très contagieuse qui se transmet dans l'air et qui présente un taux relativement faible de complications graves. Avec la double dose recommandée, le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR) est efficace à 97 pour cent.

Les anti-vaccins invoquent cependant les complications de la vaccination -extrêmement rares- comme une raison de douter de la valeur du vaccin ROR.

Ainsi, évaluer la probabilité de complications au vaccin versus celle s'attraper la rougeole est au cœur de l'analyse de risque faite par tous les parents.

Appliquer l'analyse des risques à une crise de santé publique

Je suis économiste et le mouvement anti-vaccin me fait réfléchir sur la manière dont une analyse des risques peut influencer la décision de certains parents de ne pas faire vacciner leurs enfants.

L'analyse des risques utilise la probabilité de prédire l'impact ultime d'une décision. Nous utilisons l'analyse des risques tous les jours, qu'il s'agisse de simples problèmes comme celui de prendre ou pas un parapluie en fonction d'une probabilité X de pluie, ou d'évaluer quand il est sécuritaire de dépasser une voiture dans une voie à deux sens. Bien sûr, être détrempé parce qu'on oublie un parapluie a moins de conséquences que d'effectuer une manoeuvre périlleuse en voiture.

Comment combiner la probabilité d'un résultat avec l'impact de ce résultat pour prendre la meilleure décision ?

Le plus souvent, l'expérience quotidienne est notre guide. Nous nous nous faisons mouiller par la pluie une fois parce que nous laissons le parapluie à la maison, puis nous commençons à regarder les prévisions météorologiques chaque matin. Ceux qui craignent que leur coiffure ne soit anéantie par la pluie apporteront un parapluie avec eux même si les probabilités de précipitation ne sont que de 10 pour cent. D'autres ne prendront aucune mesure préventive tant que ce même taux ne frôle les 75 pour cent. Nous évaluons ainsi les coûts ou les avantages perçus.

Le problème essentiel de l'analyse des risques liés aux vaccins est que les parents ont de moins en moins de temps pour évaluer des questions médicales complexes.

Les anti-vaccins

Normalement, lorsqu'il est question de santé, nous nous fions à des experts tels que des médecins de famille, à de l'information sur la santé publique offerte par les gouvernements et à des personnes de confiance.

Mais les conseils médicaux ne viennent plus seulement des médecins ou des communiqués officiels. Un nombre croissant de praticiens du mieux-être donnent leurs conseils. Bien que qu'une définition holistique de la santé ait du sens, à mes yeux, elle a aussi eu pour conséquence involontaire de créer une une armée de soi-disant « experts » qui s'expriment sur les questions de santé. Ils relèguent ainsi à l'arrière-plan les informations émanant de sources médicales traditionnelles.

De plus, si je me souviens bien, les parents de jeunes enfants manquent de sommeil, et ont peu de temps pour vérifier certains faits. Plusieurs comptent sur les conseils d'amis. Les médias sociaux ont également créé des distorsions et de la désinformation.

L'évaluation du risque de rougeole se complique ainsi par de nombreux plaidoyers contre la vaccination qui sèment la peur, l'incertitude et le doute.

Par exemple, bien que le lien direct entre le vaccin ROR (rougeole, oreillons, rubéole) et l'autisme ait été démenti à maintes reprises et plus récemment, à la suite d'une recherche exhaustive, les anti-vaccins continuent de faire circuler le lien entre aluminium et autisme, et le fait que certains vaccins contiennent des sels d'aluminium. Ces informations partielles conduisent à une conclusion erronée selon laquelle le vaccin anti-rougeole peut conduire à l'autisme.

En fait, le vaccin ROR ne contient pas de sels d'aluminium. L'aluminium est le troisième élément en importance après l'oxygène et le silicium, et tout vaccin en contient. Mais il est absolument faux de dire que la vaccination des enfants contre la rougeole les expose à des niveaux élevés d'aluminium et augmente donc le risque d'autisme.

De nombreux parents n'ont ni le temps ni la capacité d'entreprendre des recherches afin de vérifier ce type d'informations véhiculées par les anti-vaccins. Leur analyse des risques associés à la non-vaccination est donc erronée.

Combattre la désinformation

Essayons de comprendre pourquoi des parents prennent des décisions dangereuses pour la santé. Je crois que c'est une question d'information.

S'attaquer directement aux « mythes » des anti-vaccins dans des messages concis et percutants sera plus efficace que l'information générale diffusée sur les sites web.

Les parents doivent devenir de meilleurs consommateurs d'information et vérifier l'identité des commanditaires derrière les sites qui offrent des conseils médicaux.

Mais ce n'est peut-être pas suffisant. J'ai tendance à suivre les conseils médicaux sur les vaccinations. Lorsque mon médecin m'a suggéré de me faire vacciner contre le zona, je l'ai fait. Mais j'étais prêt à le faire de toute façon, car je connais trois personnes qui ont développé cette maladie: l'une de manière légère, l'autre modérée, quoique qu'avec une douleur persistante jusqu'à ce jour, et une autre qui a eu un zona tellement sévère qu'elle a dû prendre une retraite anticipée.

Mon expérience directe de la maladie m'a vraiment incité à me faire vacciner.

Je crains que ce ne soit que lorsque certains enfants mourront ou seront gravement affectés par la rougeole, comme c'était le cas avant la vaccination, que le risque deviendra réel pour les parents hésitants. Nous assisterons alors à une ruée vers les vaccins.

This article was originally published in English