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Pourquoi les femmes doivent jouer un plus grand rôle dans les négociations

Christiana Figueres, la secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), une personnalité incontournable de la COP21. Denis Balibouse/Reuters

Pourquoi les femmes doivent jouer un plus grand rôle dans les négociations

Christiana Figueres, la secrétaire exécutive de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC), une personnalité incontournable de la COP21. Denis Balibouse/Reuters

Face au changement climatique, les femmes sont en première ligne, notamment dans les pays en développement. La vie de ces femmes et celles de leurs familles sont menacées par les catastrophes climatiques, la déforestation et la disparition de la biodiversité. Parce qu’elles sont exclues socialement et économiquement, elles n’ont pas voix au chapitre et leur vulnérabilité n’est pas reconnue.

Les femmes sont aussi fortement sous-représentées en matière de politique environnementale. En 2001, la COP7 de Marrakech avait d’ailleurs explicitement reconnu le besoin de mieux les impliquer dans les négociations, l’impact du manque de parité sur la prise de décisions apparaissant alors de plus en plus clairement.

En quoi cela pose-t-il problème ? Des études ont démontré que le pourcentage de femmes dans un groupe était directement lié à l’augmentation de l’intelligence cumulée de ce groupe. L’implication d’un nombre significatif de femmes dans tous les secteurs conduit à des résultats plus progressistes et positifs, et une prise de décision davantage orientée vers le long terme.

Pourtant, les femmes sont nettement minoritaires dans les négociations nationales et internationales sur le climat, que ce soit dans le milieu de la climatologie mondiale, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) ou les débats sur l’environnement dans les médias.

La part des femmes dans les groupes et les comités de la Convention-cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) s’échelonne de 36 % à 41 %. Pour ce qui est des responsables de délégations nationales, la fourchette tombe à 26 %-33 %. Elles ne représentent que 20 % chez les auteurs du 5e rapport d’évaluation du GIEC (2014), et à peine huit des trente-quatre présidences, coprésidences et vice-présidences du groupe. Et, ce qui est tout aussi important, bien que les médias s’intéressent à présent davantage à l’environnement, seules 15 % des personnes interviewées sur le sujet étaient des femmes.

Quinze championnes de l’environnement

Pour juger de la nécessité d’impliquer, à tous les niveaux, les femmes dans les décisions environnementales, on ne saurait trouver de meilleur argument que les succès de femmes dynamiques qui font déjà bouger les choses. En qualité d’universitaire et de membre du comité consultatif scientifique du Secrétaire général de l’ONU, j’ai établi une liste de quinze femmes – militantes, artistes… – qui se battent pour l’environnement.

Aujourd’hui, le principal décisionnaire sur les questions climatiques est une Costaricaine intrépide. « Révolutionnaire du climat », « conciliatrice », « militante et arbitre », « actrice de premier plan sur les questions climatiques aux Nations unies », « force de la nature dans les sommets sur le climat », Christiana Figueres, est la secrétaire exécutive de la Convention des Nations unies sur le changement climatique. Cette éternelle optimiste rappelle à tous que « l’impossible n’est pas un fait, mais une façon d’être » (son père, José Figueres Ferrer, est le président qui, lors de ses trois mandats non consécutifs, a aboli l’armée de métier et posé les bases de la démocratie costaricaine moderne).

Rachel Kyte, vice-présidente et envoyée spéciale climat de la Banque mondiale. Harry Brett, University of Massachusetts Boston

Pour Rachel Kyte, vice-présidente et envoyée spéciale du groupe de la Banque mondiale pour le changement climatique, nous nous trouvons actuellement à un tournant, du fait de la pression et de la motivation croissantes pour créer une économie durable. Rachel Kyte a défendu des initiatives mondiales révolutionnaires visant à adopter des stratégies économiques dissuasives sur les émissions de CO2 et des normes de performance en matière de financements responsables. Ce faisant, elle a encouragé la concurrence chez les investisseurs mondiaux et contribué à établir de nouvelles priorités dans les institutions financières.

Mindy Lubber, présidente de la Coalition pour des économies environnementales responsables (CERES), dirige un groupe de cent investisseurs institutionnels qui gère près de 10 000 milliards d’euros d’actifs, concentrés sur les opportunités et les risques financiers liés au changement climatique. Elle a ainsi fait bouger les consciences sur le sujet en alertant les grands chefs d’entreprise sur les risques que ce changement représentait pour la finance et les affaires.

Nancy Pfund, investisseuse en capital-risque figurant au top 25 des éco-innovateurs du magazine américain Fortune, est à la tête du mouvement de l’investissement solidaire, du fait de son implication financière dans le secteur de l’énergie renouvelable, représenté par des entreprises telles que SolarCity, BrightSource Energy, Primus Power, Powergenix et Tesla Motors. Elle fait partie de ceux qui ont démontré la rentabilité des investissements dans les entreprises socialement responsables.

Justice sociale

Au niveau national, les femmes sont également très engagées. Laurence Tubiana, représentante spéciale de la France pour la COP21 et ambassadrice pour le climat, apporte à ce rôle toute son expérience académique et politique. Elle a établi, en étroite collaboration avec les gouvernements et les acteurs du secteur, un plan de route qui relie les préoccupations économiques quotidiennes comme la croissance, l’emploi ou la qualité de vie au changement climatique et à la protection de l’environnement. Selon elle, un accord efficace devra nécessairement faire preuve de pédagogie afin d’assurer l’engagement des responsables politiques.

Nana Fatima Mede. Ministry of Environment

Dans les pays à plus faible revenu, les négociatrices se sont battues de manière remarquable au nom de la justice. Fatima Nana Mede, secrétaire permanente du ministère nigérian de l’Environnement, a découvert et dénoncé un processus de corruption qui avait permis de détourner un milliard de dollars nigérians (environ 5 millions d’euros). Par le caractère audacieux de son action, elle fait partie des noms à retenir, lors de la Conférence de Paris et à l’avenir.

Achala Abeysinghe, conseillère juridique et technique du président du groupe des pays les moins développés aux Nations unies, a permis à la plupart de ces pays, qui comptent parmi les plus pauvres, de bénéficier d’un certain pouvoir de négociation. Cette Sri-Lankaise, employée par l’Institut international pour l’environnement et le développement, s’est donnée pour mission d’aider les délégations nationales à mieux comprendre les problèmes et à défendre leurs intérêts et leurs droits.

Elle est à la tête de l’Initiative européenne de renforcement des capacités, qui offre une formation juridique de base aux négociateurs de la CCNUCC originaires des pays en développement les plus vulnérables, les aide à harmoniser leurs positions dans les négociations, améliore la communication entre eux, et contribue aux négociations en fournissant des preuves de la mise en œuvre des politiques. Depuis 2005, ce programme a organisé 76 événements et collaboré avec 1 626 négociateurs, décisionnaires et exécuteurs.

Winnie Byanyima. Oxfam International

À la croisée des problématiques environnementales et des droits de la femme, Winnie Byanyima, ex-ingénieur ougandaise en aéronautique et directrice d’Oxfam International, a cofondé l’Alliance mondiale sur le climat et l’égalité des sexes. Cette alliance intègre la question de l’égalité dans les processus de négociation sur l’environnement, contrôle les progrès effectués et soutient la parité hommes-femmes dans les mécanismes financiers et les opportunités de formation.

En 2015, en tant que coprésidente du Forum économique mondial, elle a défendu la mise en œuvre d’actions pour l’environnement, contre les inégalités de richesse et les niches fiscales, et la création d’un système fiscal international. « Nous avons des organisations internationales en charge de la santé, du commerce, du football et même du café, mais pas des impôts. Alors, pourquoi pas ? » s’est-elle exclamée lors d’une interview avec le quotidien canadien_ The Globe and Mail_.

La « justice climatique » est également au cœur des actions de la Fondation Mary Robinson. L’ex-présidente irlandaise a créé un centre pour encourager la réflexion, l’éducation et la défense des populations les plus vulnérables face aux conséquences du changement climatique. Elle souhaite renforcer l’accession des femmes à des postes de responsabilité au niveau local, afin de faciliter le développement d’actions sensibles à la question de l’égalité hommes-femmes à tous les niveaux, et d’assurer la parité dans les processus multilatéraux et intergouvernementaux liés au climat. En les associant à des récits individuels et à la problématique des droits de l’homme, Mary Robinson a donné un aspect plus concret aux menaces environnementales. Elle a aussi mis en relation les responsables féminins au niveau local et au plus haut niveau, afin de « permettre aux femmes de participer à la conception et la mise en place d’actions pour l’environnement ».

Au niveau culturel et universitaire

Parmi les universitaires qui travaillent sur la question du climat, on trouve de plus en plus de femmes. Elles cherchent de nouvelles manières de communiquer et d’impliquer les populations.

Julia Slingo. Bristol University

Julia Slingo, directrice scientifique du service météorologique britannique et première présidente de la Royal Meteorological Society, appelle à une refonte totale de la manière dont les spécialistes du climat font passer leur message. S’ils veulent pousser les gens à entreprendre les actions nécessaires, ils doivent communiquer « de manière plus humaniste par le biais de la culture, de la musique, de la poésie et de la narration ». Katharine Hayhoe, climatologue évangélique, cherche à combiner la religion et la science au service d’une meilleure compréhension des problèmes climatiques, afin de trouver des solutions.

Et pendant que les scientifiques se tournent vers la poésie et la culture pour transmettre leur message au grand public, les poètes et les artistes se tournent, eux, vers les Nations unies.

Kathy Jetnil-Kijiner, poétesse et militante native des îles Marshall, s’est fait ovationner par l’Assemblée générale des Nations unies avec un poème percutant doublé d’un plaidoyer. « Nous ne méritons pas simplement de survivre, mais de prospérer », s’est-elle exclamée lors du sommet sur le climat, en 2014. kathy Jetnil-Kijiner a par ailleurs cofondé l’association Jo-Jikum (« votre foyer »), dont l’objectif est d’éveiller la jeunesse aux questions environnementales et de susciter un sentiment d’amour et de devoir envers leur pays.

Les militantes des petits États insulaires et de l’Arctique ont contribué à mettre un visage sur les communautés les plus touchées. En Papouasie-Nouvelle-Guinée, Ursula Rakova, directrice exécutive de l’ONG Tutele Peisa (« navigation en solitaire »), est en train d’établir un programme de déplacement et de réinstallation volontaire, écologiquement et culturellement viable, pour la population des îles Tulun et Carteret, menacée par le changement climatique.

Sheila Watt-Cloutier. TheSilentPhotographer/Wikipedia, CC BY

En 2005, Sheila Watt-Cloutier, militante canadienne inuit et auteur de The Right to Be Cold (« Le Droit au froid »), a soumis une pétition à la Commission interaméricaine des droits de l’homme, au nom des communautés inuit du Canada et de l’Alaska. Selon elle, l’incapacité des États-Unis à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre constituait une atteinte aux droits fondamentaux de ces populations, au niveau culturel et environnemental. En 2007, la Commission s’est réunie publiquement et, bien qu’elle ait rejeté la pétition, elle l’a qualifiée « d’exemple de créativité juridique, sur le fond comme sur la forme », ouvrant la voie à des procès aux Pays-Bas et en Nouvelle-Zélande, notamment.

Dans l’industrie de la mode new-yorkaise, des jeunes femmes s’impliquent aussi dans la lutte pour l’environnement et s’efforcent de tirer parti de leur popularité pour attirer l’attention du public sur le changement climatique.

Cameron Russell, mannequin et militante, est à l’origine du Pèlerinage du peuple, une marche organisée en octobre 2015 sur le pont de Brooklyn pour éveiller les consciences aux problèmes environnementaux. Les 17 mannequins qui y participaient ont six millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, et Cameron Russell croit en leur capacité à relancer le débat pour inciter le monde de la mode à réduire son impact environnemental phénoménal (les industries du textile polluent 200 tonnes d’eau pour produire une tonne de tissu), et à se servir de son impact médiatique pour éveiller les consciences.

Le travail de ces femmes, et de toutes celles qui doivent lutter pour s’adapter aux effets de l’environnement sur leur quotidien, devrait être reconnu à sa juste valeur. Gouvernements, entreprises et associations issues de la société civile devraient également s’efforcer de parvenir à une meilleure représentation des femmes dans les négociations et les actions touchant à l’environnement.

« Il n’y a pas de plus grand pouvoir que celui de faire un choix », expliquait Christiana Figueres en 2013 à une classe de jeunes diplômés de l’université de Boston (Massachusetts). Espérons que nous ferons tous le bon choix à Paris.

Gabriela Bueno, J. Michael Denney et Natalia Escobar-Pemberthy, doctorants de l’université de Boston (Massachusetts), ont participé aux recherches et à la rédaction de cet article.


Traduit de l’anglais par Guillemette Allard-Bares pour Fast for Word/Fast for Word