Pourquoi les victimes de la « ligue du LOL » n’ont pas parlé plus tôt ?

Twitter Trends 2019 / Flickr, CC BY

L’actualité relative au harcèlement moral et sexuel a pris une nouvelle tournure suite aux évènements liés à la « ligue du LOL ». Nous mobilisons les derniers développements en matière de recherche autour des concepts de malentendu partagé et de conformité pour expliquer ce qui a pu se passer tant du côté des harceleurs que des victimes. Nous espérons ainsi pouvoir exposer des solutions efficaces afin d’aider ces dernières à sortir du silence rapidement.


Comme on le sait, la « ligue du LOL » est à l’origine un groupe Facebook composé d’une trentaine de membres, majoritairement des jeunes hommes journalistes et communicants, qui se livra à partir de 2009 à du cyberharcèlement sur Twitter. Ce groupe d’amis ciblait surtout des jeunes femmes journalistes ou des bloggeuses, et plus généralement des minorités (personnes noires, communauté homosexuelle) sur les réseaux sociaux comme dans la vie réelle. Pour certains, ils étaient – avant leur mise à pied – des personnages importants dans des rédactions connues (Libération, Les Inrockuptibles, Slate.fr…). Parmi les questions que se pose le monde journalistique après ces révélations (Quelles poursuites judiciaires ? Quel avenir respectif pour les protagonistes ? Pourquoi tant d’intérêt pour un groupe Facebook ?), nous tentons de répondre surtout à l’une d’entre elles : pourquoi les victimes n’ont pas parlé avant ?

Le malentendu partagé

Une interview de Laurent Bègue sur France Culture interroge les mécanismes de meute et les ressorts psychologiques du harcèlement, sur Internet notamment. Le professeur de psychologie sociale mentionne l’évolution des « normes qui définissent l’illicite » et avance que pour le « sexisme et les violences […] on assiste à une véritable érosion historique de leur acceptabilité ». Selon lui, la sortie du silence des personnes harcelées par la « ligue du LOL », tout comme celles et ceux du mouvement #MeToo, s’explique par le fait qu’ils ont acquis historiquement une force provenant du collectif.

Nous souscrivons à cette explication, bien qu’elle ne montre pas les mécanismes précis à l’œuvre dans l’acquisition de cette force collective de « pouvoir parler ». C’est là qu’intervient le concept de malentendu partagé (pluralistic ignorance en anglais).

Antoinette Chauvenet (2018) retrace la généalogie de ce concept. Il apparaît en premier lieu sous la plume d’Andersen, dans son conte de 1837, « Les habits neufs de l’empereur ». C’est ensuite Alexis de Tocqueville, en 1856 (L’Ancien Régime et la Révolution) qui en fait état en analysant comment le christianisme a décliné car de nombreux fidèles, « redoutant plus l’isolement que l’erreur », n’ont pas osé s’affirmer publiquement en tant que chrétiens, bien qu’ils l’eussent été en leur âme et conscience.

Le psychologue social américain Floyd Henry Allport peut revendiquer la paternité de la notion dans sa version académique. Il décrit en 1934 une « situation dans laquelle la majorité des personnes d’un groupe rejette une norme, mais estime, de façon erronée, que la majorité des autres l’accepte et s’y conforme » (Chauvenet, 2018). Après Allport, Merton (1968) étend le concept du malentendu partagé : dans une population donnée, soit les majoritaires pensent être en minorité dans leurs idées ; soit les minoritaires pensent que la majorité pense comme eux. Dans tous les cas, cette notion repose sur le besoin de conformité des individus et sur une perception erronée des représentations du reste de la population.

La falsification de préférence

Plus récemment, Kuran (1997) dans son livre Private Truths, Public Lies (vérités privées, mensonges publics) part du principe de malentendu partagé pour en déduire sa conséquence : la falsification de préférence. Étant donné que je me sens minoritaire sur un sujet, je vais exprimer publiquement une idée contraire à la mienne pour ne pas subir le rejet du groupe. Dans ces conditions, on comprend pourquoi les victimes n’ont pas parlé à l’époque : elles se pensaient minoritaires, car il était impossible de connaître toutes les personnes attaquées à court terme. En outre, les personnes harcelées ne pensaient pas que la société les autoriserait à parler sur le sujet, étant donné que précisément elles se faisaient harceler en tant que minorité ou pour les défendre. On retrouve cet isolement dans les témoignages de ces derniers jours.

Des travaux datant de 2017 et de 2018 se basent sur le phénomène de harcèlement sexuel #MeToo pour construire des expérimentations en laboratoire. Dans Social Change and The Conformity Trap, Andreoni et coll. (2017) expliquent que ce qu’ils vont tester se rapproche d’une situation de harcèlement. C’est un « jeu » où les participants sont amenés deux à deux à exprimer une préférence à propos d’une couleur, bleu ou vert. Ils gagnent de l’argent s’ils choisissent tous les deux la même couleur simultanément et en perdent si les deux joueurs ne sont pas d’accord sur la couleur, cette perte augmentant en fonction du nombre de personnes qui ne pensent pas comme eux. Dans le cas de notre sujet, cela revient à représenter une rencontre entre deux personnes qui discutent du harcèlement, l’une des deux ayant pu se faire harceler dans le passé. Faut-il en parler ? Mais que pense l’autre de ce phénomène ? Va-t-il me croire ? Si les deux sont d’accord sur le fait d’en parler, alors elles se sentent soutenues mutuellement : Et s’il en existait d’autres comme nous ? Mais si l’une parle et que l’autre se tait/n’est pas d’accord, alors celle qui a parlé à honte et n’en parlera plus.

Puis, au fur et à mesure que de nouvelles informations apparaissent (l’affaire Weinstein, l’affaire Kevin Spacey, des témoignages…), les opinions privées changent progressivement vers une volonté d’exposer le phénomène. Cependant, il n’est pas dit que tout le monde parle. Car n’oublions pas que ceux qui ont été harcelé(es) se sentent minoritaires et n’expriment pas leur cas publiquement. Donc aux yeux de beaucoup qui sont touchés par le harcèlement, la majorité ne souhaite pas en parler, ou le tolérerait. On se retrouve alors bloqué, à cause de représentations erronées, sur une norme qui interdit de parler publiquement du harcèlement subi, alors que beaucoup de personnes sont prêtes à le faire individuellement ! C’est ainsi que la falsification de préférence est à la fois cause et conséquence du malentendu partagé.

Dès lors on peut comprendre pourquoi les personnes harcelées ont gardé le silence pendant près de 10 ans (les premières joutes de la « Ligue du LOL » ont débuté en 2009, le scandale est apparu il y a une semaine). Et l’on comprend également le comportement des harceleurs : bien que minoritaire dans la réalité, le groupe apparaissait majoritaire sur le réseau social Twitter car il agissait en meute, et ramenait des personnes qui ne faisaient pas partie du groupe mais qui prenaient part aux divers lynchages (on pense notamment à des photomontages à caractère pornographique ou raciste qui déchaînaient les passions sur les réseaux sociaux).

Trouver des solutions pour sortir du malentendu

Du côté de la recherche désormais, on souhaite identifier les mécanismes qui permettraient de sortir rapidement de ce que l’on appelle un « conformity trap », un piège de la conformité, et ainsi faire émerger les opinions individuelles véritables dans le débat public. Si Hannah Arendt parle d’accès à un réel commun car selon elle « le réel a besoin pour exister de l’accord d’autrui » (Juger. Sur la philosophie politique de Kant, 1991), Andreoni et coll. (2017) ainsi que Chauvenet (2018), précédemment cités, se demandent dans quelles conditions le malentendu pourrait s’estomper rapidement.

Des résultats encourageants ont montré qu’organiser des débats au sein desquelles les opinions de chacun étaient entendues pouvaient accélérer le changement d’une mauvaise norme. L’expérience collective qui permet à tout le monde de s’exprimer sur un sujet, surtout les personnes les plus vulnérables, permettrait de mettre fin aux préjugés partagés de manière erronée. Les auteurs soulignent également le rôle important joué par le leadership (ou first mover, la personne qui prend la responsabilité de parler en premier donne un signal aux autres qu’ils ne sont pas seuls) et la chance (le changement d’une norme peut advenir si par chance plusieurs personnes ont tenté de la remettre en cause au même moment).

Le concept de malentendu partagé et sa conséquence directe, la falsification de préférence, nous permettent d’interpréter le long silence des victimes de la « Ligue du LOL » ou de #MeToo en particulier et du harcèlement en général. Le modèle est très intéressant car il permet d’expliquer bien d’autres phénomènes (émergence des gilets jaunes ou des révolutions arabes, vote utile, bulles spéculatives…). Il reste toutefois encore beaucoup à faire pour comprendre l’entièreté des mécanismes à l’œuvre dans ces situations de coordination des comportements en situation d’incertitude.

Il sera nécessaire également de construire de nouveaux modèles et expérimentations sur ces mécanismes au sein des réseaux sociaux, tant ces derniers jouent un rôle prépondérant dans les révolutions et changements contemporains.