Poutine et le désert russe : les législatives, et après ?

Un militaire vote, le 18 septembre, à Moscou. Vassili Maximov/AFP

Au lendemain des élections législatives du 18 septembre 2016, de nombreux médias ont titré sur la victoire écrasante du parti de Vladimir Poutine, Russie Unie, dirigé par son premier ministre, Dmitri Medvedev, avec environ 54 % des suffrages exprimés, soit 5 points de plus qu’en 2011. Ce n’était certes pas une surprise. Malgré des fraudes significatives, sur lesquelles de nombreux témoignages ont été recueillis et que démontrent aussi des anomalies statistiques, on peut raisonnablement estimer que le sens du résultat n’aurait pas été vraiment différent.

Ces élections donnent au Président russe une Douma à sa main, son parti occupant environ 75 % des sièges (plus de 340 sur 450), les autres partis représentés étant des opposants assez factices puisqu’ils votent traditionnellement en harmonie avec la volonté du Kremlin. Enfin, la nouvelle Douma comporte des députés issus de Crimée, territoire ukrainien illégalement annexé par Moscou, et plusieurs gouvernements ainsi que l’Union européenne ont déjà dénoncé le caractère irrégulier de cette élection qui rend la Douma potentiellement illégitime.

Pour autant, ces élections comportent d’autres enseignements intéressants, qui contredisent une adhésion absolue au chef du Kremlin, mais cela ne constitue aucunement une forme d’espoir pour la suite. Tout indique que, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2018, à laquelle Poutine devrait être candidat pour un quatrième mandat, le contrôle politique et policier du pays devrait se renforcer.

Des élections en trompe-l’œil

L’élément le plus significatif de ces élections est le fort taux d’abstention : à plus de 52 %, il est de 13 points plus élevé qu’en 2011. Beaucoup estiment que ce taux officiel est même sans doute sous-estimé – peut-être de plus de 10 points. Devant la faiblesse de l’offre politique et une situation économique de plus en plus difficile, de nombreux Russes, mécontents, ont considéré qu’il n’était pas utile de se déplacer.

On a pu ainsi remarquer que, sur les réseaux sociaux, un hashtag avait rencontré un certain succès (« Je n’ai pas voté »). Le coordinateur russe de l’association de défense des droits de l’homme Open Russia, soutenue par l’ancien oligarque Mikhail Khodorkovski, Vladimir Kara-Murza, affirme ainsi que « les grands gagnants sont l’apathie et le désespoir ».

Il est à noter aussi que les deux principales villes, à la population traditionnellement mieux éduquée et, partant, plus politisée et contestatrice, ont enregistré des taux de participation encore inférieurs : 20 % à Saint-Pétersbourg et 35 % à Moscou. Quant au taux d’environ 90 % en Tchétchénie, il s’explique par la terreur qu’y fait régner le régime de Kadyrov. En Crimée, le taux de participation de moins de 44 % est inférieur à celui enregistré lors des élections de 2012.

Une opposition factice ou hors jeu

Quant à l’opposition « hors système », essentiellement les partis politiquement libéraux Parnas (Parti populaire pour la liberté) et Iabloko (Parti démocratique russe, littéralement « pomme »), dont les espoirs illusoires ont été douchés, elle a pâti de quatre éléments. D’abord, le harcèlement de leurs dirigeants et de leurs candidats les a empêchés de faire une campagne suffisamment visible, lorsqu’ils ont pu se présenter – ce qui n’a pas été le cas de l’un des principaux opposants, Alexeï Navalny.

Ensuite, ils n’ont pas eu accès aux médias télévisés russes, les plus influents dans la population, totalement contrôlés par le pouvoir. De manière plus inquiétante, ils ont étalé leurs divisions suicidaires et ont souffert de l’absence d’un dirigeant charismatique et irréprochable comme aurait pu l’être Boris Nemtsov, assassiné sous les tours du Kremlin le 27 février 2015. Beaucoup ont aussi blâmé Navalny pour son appel au boycott des élections plutôt qu’au soutien des partis libéraux concurrents du sien.

L’ultranationaliste Vladimir Jirinovski, faire-valoir de Poutine. Youri Kadobnov/AFP

Enfin, certains des votes de protestation se sont vraisemblablement tournés vers l’opposition interne au système, comme le Parti communiste et le Parti d’extrême droite nationaliste de Vladimir Jirinovski (Parti libéral-démocrate de Russie), chacun totalisant environ 13 % des voix, ou encore le parti Juste Russie crédité d’environ 6 % des suffrages. Ils représentent tous trois une forme d’opposition factice au maître du Kremlin : ils savent exprimer et canaliser l’exaspération de la population, mais ils n’ont aucune intention de concurrencer Poutine.

Ils le soutiennent in fine d’autant plus que ce dernier exprime à la fois une forme de nostalgie de l’époque communiste, comme le montrent les multiples formes de réhabilitation de Staline, et une résurgence du nationalisme nourrie par la guerre faite à l’Ukraine. Certains estiment toutefois que l’ultranationalisme russe est, au moins pour partie, hors de contrôle du Kremlin et pourrait profiter de l’après-Poutine – ce sur quoi ce dernier joue aussi.

Il reste que, totalisant à eux deux moins de 5 % des suffrages exprimés, les partis d’opposition hors système avaient, même unis, des chances limitées d’entrer à la Douma. Si un Nemtsov aurait donné à l’opposition une meilleure chance d’avoir une représentation, tant le système électoral – moitié des sièges distribués selon un système à la proportionnelle par liste, moitié en fonction des résultats dans chaque circonscription avec un suffrage uninominal à un tour – que la force de la propagande du système n’aurait pu lui assurer une victoire. Mais l’opposition aurait eu une voix et un visage, et cet espoir a été abattu. Consécutive à ces piètres résultats, la décision de l’ancien Premier ministre, Michael Kassianov, l’un des dirigeants de Parnas d’envergure nationale, de ne pas se présenter à la prochaine élection présidentielle est significative de cette destruction de toute opposition crédible.

Crise profonde du système

Qui envisage l’après-législatives ne peut qu’être frappé par la concordance de l’absoluité de la domination de Poutine sur un système de plus en plus marqué par la dictature, le délitement total des institutions, dont le Parlement, la déréliction d’une société civile à la fois faible et réprimée et l’incapacité aujourd’hui, pour tout observateur extérieur sincère, d’entrevoir une issue positive à ce qui est une crise profonde du système.

Le Parlement lui-même n’aura qu’une légitimité limitée. Composé de 75 % de parlementaires nouveaux, parfois décrits comme des « marionnettes » à la main du pouvoir, il sera au mieux une chambre d’enregistrement et devra poursuivre sa répression de toutes les organisations de la société civile, déjà soumis à la loi sur les « agents étrangers » – dont l’institut de sondages indépendant Levada a été la dernière victime –, des droits civiques et des minorités, notamment sexuelles. Sans même tenir compte des fraudes, le parti dominant n’aura réuni somme toute que 25 millions d’électeurs, soit moins du quart du corps électoral, et vraisemblablement autour de 15 % en tenant compte des fraudes vraisemblables.

La Loubianka, siège de l’ancien KGB. Manuel Menal/Flickr, CC BY-SA

Doté d’un système judiciaire sur l’indépendance duquel planent de nombreux doutes, le Président russe semble vouloir encore renforcer le contrôle politique et policier de la société, notamment en recréant l’ancien KGB par la fusion des principales agences de sécurité.

Les récents changements opérés au sein de l’administration présidentielle, des organes de sécurité et du système de pouvoir, visibles aussi au niveau local, traduisent également ce qui est souvent décrit à la fois comme une préparation des échéances futures (qui oblige à un rajeunissement des cadres) et la crainte d’une possible opposition interne au système qui nécessite aussi de trouver une nouvelle génération de fidèles sur laquelle s’appuyer.

Pouvoir fort, pouvoir vide

En tant que tel, manquant de contre-pouvoirs, le système est incapable de donner une expression politique au mécontentement – sinon à l’angoisse – du pays. Pâtissant d’une crise économique majeure qui se traduit par un appauvrissement de millions de Russes dont parfois les salaires ne sont plus versés et un système de retraites menacé, il ne dispose d’aucune soupape de sécurité. Malgré des protestations sporadiques, pessimistes sur leur propre avenir, les Russes se déprennent de l’idée d’un changement possible et pour le mieux.

Faute d’éducation politique et de débats libres au sein des principaux médias, qui mélangent constamment le vrai et le faux, ils paraissent parfois préférer un pouvoir oppressant à un changement à l’issue incertaine, mais domine surtout une apathie cynique. Ils ne croient pas non plus à une réforme du système qui verrait la corruption sérieusement combattue.

Le duo Poutine-Medvedev, en route pour la présidentielle de 2018. Ekaterina Shoutoukina/SPUTNIK/AFP

Leur capacité à penser le futur, que personne ne leur présente, est aussi heurtée par l’absence des repères cognitifs nécessaires au fonctionnement démocratique. Le pouvoir fort de Poutine apparaît comme un pouvoir vide, incapable de projeter son pays dans l’avenir, et se contenant de flatter les tendances les plus extrêmes et une Église orthodoxe qui lui est acquise par des opérations extérieures meurtrières.

Il y a peu de doutes que Poutine soit réélu en 2018. Il aura créé un désert tel qu’actuellement personne, malgré certaines réflexions intéressantes, mais incertaines, sur l’après, ne paraît en mesure de lui disputer la direction du pays. Ce n’est évidemment pas une bonne nouvelle pour le monde ; ce n’en est pas non plus une pour la Russie dont le peuple connaît le malheur.

Paraphrasant Tacite – Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant, ce que Vladimir Poutine appelle la victoire a pour nom le désert.