Pouvoir, société, culture : pourquoi faut-il relire Georges Balandier

L'anthropologue Georges Balandier le 17 octobre 2003 dans les jardins de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS). Eric Feferberg/AFP

Quand on évoque les grands noms de l’anthropologie, le grand public connaît bien souvent ceux de Claude Lévi-Strauss ou encore Françoise Héritier, récemment disparue.

Rares sont celles et ceux qui citeront spontanément Georges Balandier.

Cet éminent spécialiste de l’Afrique, décédé le 5 octobre 2016, a pourtant marqué l’histoire de l’anthropologie de son empreinte.

Comprendre le changement

Mais à la différence de celle de Claude Lévi-Strauss, son œuvre est moins portée par l’ambition disciplinaire de redéfinir l’objet et les méthodes de l’anthropologie que par celle d’en faire une science de l’Homme dans la modernité, attentive aux contingences, aux indéterminations, au désordre et à l’événement plus qu’aux permanences et aux symétries. Rien n’est plus étranger à la pensée de Balandier que les notions d’invariant, de structure ou d’homologie.

Il s’agit pour lui avant tout de faire l’analyse d’une situation, c’est-à-dire d’un certain état de la société indissociable de rapports de forces changeants, qui sont aussi des rapports de sens. Si l’on considère l’instabilité comme l’état normal des collectifs humains, alors il est vain de chercher des armatures pérennes qui en garantiraient l’existence.

De ce point de vue, Balandier pratiquait ce qu’on appelle une anthropologie dynamique, laquelle entretient une certaine affinité avec la sociologie de Pierre Bourdieu, affinité inattendue car ce dernier se réclamait explicitement, non de l’anthropologie dynamique, mais de l’héritage structuraliste en mettant en avant la notion de « champ » qui n’est rien d’autre qu’une structure sociale déterminant les comportements individuels.

L’un et l’autre ont toujours navigué entre sociologie et anthropologie, et ils ont aussi l’un et l’autre placé au cœur de leurs analyses l’idée que les luttes sociales sont aussi des luttes de significations, ou mieux, des luttes pour la définition de la réalité sociale.

Une vision inversée du monde

Dès 1953, Balandier montre comment la contestation de la colonisation va de pair avec la promotion d’une vision du monde inversée, les colonisés africains sont dans le vocabulaire religieux les élus d’un Dieu qui parle par la bouche de leurs prophètes. Il en conclut ainsi que l’anticolonialisme s’exprime dans des catégories messianiques qui réinterprètent complètement la situation de domination. Aujourd’hui encore, un mouvement comme Bundu dia Kongo (en français « Réunion du Kongo »), en RDC (ex-Zaïre) est de nature à la fois politique et religieuse. Ne Muanda Nsemi, le chef du mouvement, est ainsi un leader messianique et un chef de guerre, qui conteste les découpages territoriaux de la colonisation et veut rétablir l’empire du Kongo dans ses frontières du XVe siècle.

Représentations du leader Muanda Nsemi lors d’une manifestation en juillet dernier à Kinshasa. John Wessels/AFP

Remarquons que Bourdieu utilise explicitement le concept de « situation coloniale » dans son premier livre en 1960 : Balandier a forgé l’expression en 1951. « C’est en référence à la situation coloniale qu’il importe de saisir le style de vie propre aux Européens, leur système de valeurs et le type de rapport qu’ils entretiennent avec les colonisés », écrit ainsi Bourdieu dans Sociologie de l’Algérie). Certaines catégories utilisées par le jeune Bourdieu (« équilibre dynamique », « interpénétration culturelle », « réinterprétation partielle »…) s’apparentent ainsi à la sociologie telle que la conçoit Balandier en parallèle avec Roger Bastide, l’un des plus grands spécialistes de la société et de la culture brésilienne, très proche sur le plan théorique de Balandier.

Son hommage dans le numéro des Cahiers d’études africaines, revue d’ethnologie africaniste dont il a été membre, témoigne bien de l’influence de Balandier à la fois dans les sciences humaines et sociales et du caractère pionnier de ses analyses qui ont transgressé les frontières des disciplines.

Ainsi, bien qu’elles s’inscrivent dans le champ particulier de l’anthropologie politique, ses réflexions, certes, articulées autour de la notion de pouvoir, ont surtout invité à étudier les sociétés et les cultures dans leur dynamisme, de manière exhaustive et extensive, abordant les religions, le sacré et le rite, l’économie et le travail ou encore la parenté et le genre.

Entretien avec Bénédicte Goussaut, dans le cadre de la collection « L’ethnologie en héritage » (Teaser).

Ouvrir le dialogue entre « ordre » et « désordre »

Ses premiers travaux sur la ville congolaise de Brazzaville et la « situation coloniale » (lire notamment Sociologie actuelle de l’Afrique Noire, 1955) ont marqué une rupture dans la tradition anthropologique.

Ils ont en effet contesté les approches culturalistes, formalistes et matérialistes qui se développaient après la Seconde Guerre mondiale. Ces approches minoraient l’importance du changement social en se concentrant sur l’analyse du folklore ou des mythes, ou alors, comme les marxistes, prenaient seulement en compte la lutte des classes et les forces productives pour comprendre le changement social.

Pour Balandier, il s’agissait alors de se démarquer du structuralisme, du marxisme mais aussi d’une grande partie de l’anthropologie britannique et nord-américaine qui s’intéressaient certes au changement culturel (l’acculturation), mais sans le rapporter aux cadres sociaux dans lequel il se produit.

Dans ce contexte, Georges Balandier a développé une pensée très originale, fondée sur l’élaboration d’une anthropologie généralisée et comparative, soucieuse de comprendre et de saisir les dynamiques historiques déterminant les formations sociales et culturelles. Cette perspective dynamiste a renouvelé les fondements épistémologiques de l’anthropologie. En proposant de s’interroger sur le rapport entre « tradition » et « modernité » puis en élaborant la dialectique de l’ordre et du désordre, elle a mis en cause l’anhistorisme des travaux de ses prédécesseurs.

Un autre regard sur la parenté

La parenté constitue un objet extrêmement significatif de cette approche. Il s’agit bien d’un objet d’étude secondaire dans la réflexion de Georges Balandier, si on le compare à la place que la parenté occupe dans l’anthropologie classique et dans le travail de Lévi-Strauss. Marginales dans l’œuvre foisonnante de Balandier, les analyses de la parenté permettent pourtant de retracer l’évolution de la définition du pouvoir dans son œuvre.

La parenté est d’abord définie comme une relation de domination dont la forme a été soumise à des reconfigurations historiques par l’intrusion d’une puissance étrangère, puis comme un modèle de « mutation » exemplifiant les origines interne et externe du changement. Or, si « l’imaginaire » et le « symbolique » permettent d’identifier les dynamiques du pouvoir au sein des liens parentélaires, la parenté n’en demeure pas moins déterminée par la géographie comme Balandier l’a brillamment montré dans sa Sociologie des Brazzavilles noires. L’anthropologie dynamiste propose au fond une vision triadique du politique, associant le pouvoir, le symbolique et l’espace.

De la possession au pouvoir

On peut émettre aussi l’hypothèse que l’expérience directe de rites de possession et de divination en Afrique est à l’origine d’une certaine fascination de Balandier pour la religion, au-delà de la seule sociologie des institutions religieuses. Georges Balandier a en effet été frappé – comme Michel Leiris – écrivain, poète, ethnologue, auteur de L’Afrique fantôme, 1934 – par les émotions que déchaînent les rites.

Olivier BARROT, en 1996, dans un décor africain, présente « Miroir de l’ Afrique » de Michel LEIRIS en édition Gallimard/Quarto qui rassemble ses écrits africanistes. Images d’archive INA.

Ce sont en effet des épreuves corporelles, subjectives et existentielles qui permettent de mieux comprendre les dynamiques de domination et de résistance. Ainsi s’explique le fait que Georges Balandier porte son attention sur le rôle politique des mouvements religieux dans le contexte des décolonisations et, enfin, sur le caractère volatile du sacré dans la « surmodernité » lorsqu’il apparaît en dehors des institutions religieuses.

Il s’agit donc aussi d’une anthropologie qui engage l’anthropologue, loin des analyses purement logiques du structuralisme. L’anthropologie dynamique est donc aussi une anthropologie engagée, non pas au sens politique, mais au sens existentiel : l’engagement subjectif du chercheur sur son terrain oriente ses analyses autant que les données objectives qu’il peut collecter.

Parce que toute société et toute culture ont pour caractéristique commune d’être soumises à la contingence et aux « turbulences », l’anthropologue doit décrire les ambiguïtés et les contradictions déstabilisant l’ordre social et culturel. « Tension », « conflit », « évènement » et « situation » composent un dispositif méthodologique que Georges Balandier a su faire dialoguer en dehors des limites disciplinaires. Or, c’est bien aujourd’hui la condition nécessaire d’une bonne compréhension du pouvoir, des sociétés et des cultures en mouvement dans la haute modernité.


Paris Descartes/Canthel

Les auteurs viennent de coordonner un dossier spécial sur Georges Balandier dans le dernier numéro de la revue cArgo, « L’anthropologie de Georges Balandier, hier et aujourd’hui » et animeront le 23 janvier à partir de 18h une journée-hommage ouverte au grand public (entrée gratuite sur inscription) à la bibliothèque universitaire de l’Université de SHS Paris Descartes.

Love this article? Show your love with a gift to The Conversation to support our journalism.