Primaire d’Europe Écologie–Les Verts : le « reset » de l’écologie politique française ?

Yannick Jadot, prochain candidat des Verts à la présidentielle. Alain Jocard/AFP

Le 7 novembre dernier, Yannick Jadot a remporté la primaire ouverte de l’écologie. Vainqueur sans conteste de ce scrutin mi-électoral mi-partisan, il totalise 54,25 % des voix et 57,11 % des suffrages exprimés. Un score qui l’autorise à s’envisager dans le rôle du septième candidat de l’écologie politique française à l’élection présidentielle. Pour mémoire, avaient concouru à ce titre René Dumont (en 1974), Brice Lalonde (en 1981), Antoine Waechter (en 1988), Dominique Voynet (en 1995 et en 2007), Noël Mamère (en 2002) et Éva Joly (en 2012).

La « primaire de l’amour »

Chez les écologistes, l’exercice de la primaire est systématique. L’ayant déjà testée sous toutes ses formes (fermée, semi-ouverte, ouverte) et selon diverses modalités, ils maîtrisent peut-être plus que d’autres la pluralité des usagesde cet exercice.

Cette année, trois nouveautés : la première concerne les parrainages, recueillis auprès des 240 membres élus du Parlement interne d’EELV (le Conseil fédéral) plutôt qu’auprès des militants. Elle donne à cette édition un tour très centré sur l’oligarchie partisane, en pleine contradiction avec l’esprit d’ouverture et de démocratie qui passe pour caractériser, en partie à tort d’ailleurs, l’exercice même de la primaire. Impossible en effet, dans ces conditions, de franchir la barre des 36 parrainages requis lorsque vous n’êtes pas du parti – à moins d’être une personnalité déjà plébiscitée par les écologistes (ce qui aurait pu être le cas de Nicolas Hulot). Ou, autre cas de figure, si vous n’y êtes pas bien introduit, à l’instar des quatre candidats qui ont été recalés dès ce stade : Jean-Marie Matagne, Gérard Charollois, Olivier Lafond et Pierre Schwarz.

Nicolas Hulot, le grand absent de ces primaires. PhOtOnQuAnTiQuE/Flickr, CC BY-NC-ND

La deuxième tient au profil des sélectionnés : quatre parlementaires (une députée nationale et trois députés européens) ou autrement dit, quatre professionnels de la politique (selon la définition de Max Weber), dont les caractéristiques contredisent, en partie, la capacité des écologistes français à plébisciter des militants certes chevronnés mais relativement profanes en politique.

Enfin, troisième nouveauté, le calendrier : court, il devait permettre de limiter les risques de tensions et de péripéties internes, et d’espérer ainsi en finir avec l’image caricaturale d’un parti « coupeur de têtes » et « divisé » ; habilement prévu avant les primaires des autres partis politiques et négocié avec des médias de large audience (BFM TV, Europe 1…), il promettait également l’élargissement de la diffusion du message écologiste au-delà de ses publics habituels.

Autant de particularités qui ont structuré cette « primaire de l’amour », dont l’enjeu résidait autant dans le choix d’un candidat représentatif que dans la reconstruction – et la mise en scène – d’une façade partisane largement abîmée. Soumise à quelques impératifs partisans et médiatiques, et organisée en situation de pénurie financière, elle aura finalement été d’une tout autre facture que celle dont rêvaient les promoteurs d’une « démocratie 2.0 », avec plateforme de vote dématérialisée, ou les défenseurs de candidatures non partisanes, représentatives de la société civile mobilisée.

Le pari perdu de Cécile Duflot

Au soir du premier tour, le 19 octobre, deux candidates ont été éliminées. Le faible score de Karima Delli (9,82 % des voix) n’a étonné personne. Partie tard en campagne et visiblement moins bien préparée sur le fond et sur la forme que ses concurrents, elle est apparue peu crédible au regard du critère d’expertise qui fonde principalement la légitimité écologiste. Les 24,41 % des voix recueillis par Cécile Duflot, arrivée loin derrière les deux finalistes, Yannick Jadot (35,61 %) et Michèle Rivasi (30,16 %) ont, en revanche, plus largement surpris.

Fine connaisseuse du fonctionnement du parti et des tractations internes qui avaient d’autant plus présidé à son ascension et à ses réélections au poste de Secrétaire nationale que les écologistes se gouvernent à la proportionnelle et aux motions « de synthèse », Cécile Duflot avait recueilli le plus grand nombre de parrainages : elle en comptait 72, pour 68 pour Yannick Jadot, 43 pour Karima Delli, 39 pour Michèle Rivasi.

Forte de son avance, elle a proposé de « déminoriser l’écologie » et déroulé la stratégie de campagne concoctée pour et avec elle depuis plus d’un an : se présenter « pour la gagne » à l’élection présidentielle. Surjouant le rôle (et le look) du présidentiable alors qu’il aurait peut-être suffi de faire fructifier ses images de « patronne » de parti et de « ministre en jean » ou « en robe » pour se présidentialiser sans se dés-écologiser, Cécile Duflot s’est mise en scène à contre-courant. Entourée de communicants et de figures de l’activisme web, mais moins bien servie par son nouvel entourage que par l’ancien, la candidate que les médias mainstream voulaient qualifier de « naturelle » s’est trompée d’élection.

Cécile Duflot, éliminée au premier tour de la primaire. Parti socialiste/Flickr, CC BY-NC-ND

Donnant l’air de prendre sa présence au second tour pour acquise, refusant de dévoiler sa stratégie politique pour la suite et accumulant les maladresses, Cécile Duflot a trahi les codes qui font la légitimité politique écologiste.

Experte, mais loin des fondamentaux de l’écologie ; présente sur le terrain mais comme candidate plutôt qu’au titre de son engagement de militante ; rodée à l’exercice du pouvoir et à ses rudesses, mais restée seule comptable de pratiques politiques des exécutifs précédents ; formatée pour des journalistes qui co-construisent l’opinion mais participent à la perpétuation d’un monde que les écologistes se sont justement fait une cause de transformer, Cécile Duflot a paru prendre de haut et à rebrousse-poil les militants, sans convaincre assez largement les sympathisants. Et le soutien officiel du Secrétaire national David Cormand n’a pas suffi. Il aura peut-être même joué en sa défaveur, tant celui-ci pouvait être interprété comme le signe de la survivance de « la firme » avec laquelle il s’agissait justement, depuis le dernier congrès, de rompre.

Le désajustement de sa candidature et son apparente déconnexion des luttes de terrain qui ont mobilisé ces dernières années le « peuple de l’écologie » (dont la médiatique COP 21) auront entraîné sa défaite bien plus que le coût symbolique de sa participation à un gouvernement rejoint avec l’assentiment des militants et quitté au moment de la nomination de Manuel Valls au poste de premier ministre (le 31 mars 2014), à un moment où cela faisait sens du point de vue des fondamentaux idéologiques de l’écologie politique. Des fondamentaux qui incluent, quoi qu’il s’écrive parfois, une réflexion de fond toujours renouvelée sur la question de la participation au pouvoir et des alliances politiques.

Yannick Jadot, vainqueur au jeu subtil des différences écologistes

Restés en lice pour le second tour de la primaire, Yannick Jadot et Michèle Rivasi partagent le crédit symbolique attaché au mandat européen et la légitimité politique que leur procure leur implication sur des dossiers emblématiques des luttes écologistes. Ils se distinguent, en revanche, du point de vue de leur profil et de leur trajectoire militante. Si chacun représente, à sa manière, un mélange des profils militants les plus légitimes parmi ceux qui fondent le parti et le renouvellent depuis sa création en 1984, ils disposent de ressources et de capitaux différenciés qui ont peut-être fait la différence au dernier stade de la compétition.

Comme tous les « spécialistes », Michèle Rivasi allie écologie scientifique et écologie militante. Agrégée de biologie, elle est entrée en écologie au soir de la catastrophe de Tchernobyl, en 1986. Investie dans la lutte antinucléaire, l’un des fondamentaux les plus structurants et intemporel de l’écologie politique, elle reste saluée pour ses interventions fondatrices de la CRIIRAD et, dans une moindre mesure, de la CRIIREM.

Élue municipale dès 1995, députée apparentée Parti socialiste de 1997 à 2002, puis élue au Parlement européen en 2009, elle bénéficie d’une large expérience d’élue et d’une expertise reconnue, notamment en matière de santé environnementale et de lutte contre les lobbies. Mais cette expérience peut être à double tranchant dans le parti vert, auquel elle a adhéré en 2005, et dont le rapport à la professionnalisation politique reste paradoxal.

Diplômé d’économie, coopérant en Afrique, engagé dans des associations et ONG de solidarité internationale et de défense de l’environnement,Yannick Jadot ressemble, lui, à tous les « altruistes-insoumis » du parti. Fort de ses années passées à défendre les causes du Sud, auréolé de ses exploits en tant que directeur des campagnes à Greenpeace France, et servi par son implication dans le Grenelle de l’environnement, il a pu valoriser, dans cette campagne, une pluralité d’engagements qui fondent la légitimité militante aux yeux des écologistes.

Yannick Jadot, en 2009. kleinkariert/Flickr, CC BY-NC-SA

Politisé lors de la réforme Devaquet de 1986, mais formellement entré en politique en 2009 au moment de la transformation des Verts en EELV, il symbolise l’ouverture et le renouveau du parti vert. Réélu en 2014 au Parlement européen, il est apparu éloigné des enjeux internes et capable de médiatiser les dossiers dont il s’est saisi et qui font sens sur le terrain actuel des luttes (TAFTA, CETA, Notre-Dame des Landes…).

Gageons ainsi qu’au jeu des différences écologistes, l’homme, relativement jeune, de grande stature physique et de belle éloquence, militant chevronné et peu marqué par la vie politique, aura su faire valoir ses spécificités et le positionnement d’une candidature calée sur l’étalon écologiste : présidentiable, mais pas trop.

Il lui revient désormais de relever quelques défis : réunir les 500 parrainages requis, lever les fonds nécessaires pour faire campagne, rassembler tous les écologistes autour de sa candidature, mobiliser les forces militantes au-delà des rangs du parti. Et faire la preuve, mesurée à l’aune des 5,25 % obtenus en 2002 par Noël Mamère, de l’utilité d’une candidature écologiste, de gauche et autonome à l’élection présidentielle.