Procrastination : comment arriver à ne plus repousser tout à plus tard

Celui-là ? Maintenant ou plus tard ? Jay Malone/flickr, CC BY

« J’aime les dates limites, a écrit un jour l’auteur anglais Douglas Adams. J’aime le bruissement qu’elles font en disparaissant. » Nous avons tous connu cette expérience de vouloir mener un projet à son terme tout en le repoussant à plus tard. Parfois, c’est parce que nous n’y tenons pas suffisamment que nous le mettons en attente ; mais d’autres fois, nous sommes vraiment attachés à ce projet – et cependant nous finissons par faire autre chose. Moi, par exemple, en me mettant à faire le ménage chez moi alors que j’ai tant de travaux à annoter et que je sais bien qu’il faudra s’y mettre.

Pourquoi, alors, procrastinons-nous ? Sommes-nous ainsi faits que cette pratique s’impose en certaines circonstances ? Ou bien y a-t-il quelque chose qui ne va pas dans cette façon d’aborder la tâche à accomplir ? Ces questions sont au cœur même de mes recherches sur la poursuite d’un objectif. Elles offrent quelques clefs, fournies par les neurosciences, expliquant le pourquoi de la procrastination et le moyen de la surmonter.

Faire ou ne pas faire

Tout commence par un choix très simple entre s’attaquer tout de suite à un projet, ou bien se consacrer à autre chose : réaliser une autre tâche, ou se livrer à une occupation plus amusante, voire ne rien faire du tout. La décision de se mettre à l’œuvre dépend de l’importance que nous accordons au fait de travailler dans l’instant à notre projet – ce que les psychologues nomment sa valeur subjective. En termes de psychologie, la procrastination c’est ce qui arrive quand l’intérêt d’accomplir quelque chose d’autre l’emporte sur celui de s’y mettre tout de suite.

Bal du nouvel an à Vienne. Valse-hésitation… Wilhelm Gause/Wikimedia

Cette façon de penser nous amène à un procédé tout simple pour vaincre la procrastination : trouver un moyen de stimuler, par rapport à d’autres activités, la valeur subjective du travail immédiat. Vous pouvez surévaluer l’intérêt de votre projet et diminuer l’importance de la distraction, ou bien combiner les deux démarches. Par exemple, au lieu de mes travaux domestiques, je pourrais essayer de me concentrer sur ce que l’importance de l’annotation de travaux a de personnel pour moi. Ou bien je pourrais réfléchir à ce qu’a en réalité de désagréable le nettoyage d’une maison, surtout avec un enfant en bas âge.

Il s’agit là d’un simple conseil, mais adopter cette stratégie peut se révéler assez difficile, tant il existe de forces contrariant l’intérêt d’une action immédiate.

Une date butoir lointaine

Les gens ne sont pas entièrement rationnels dans leur façon d’évaluer les choses. Par exemple, la valeur d’un billet d’un dollar vaut aujourd’hui autant qu’une semaine plus tôt, mais sa valeur subjective – en gros, à quel point ce serait bon de posséder un dollar – dépend d’autres facteurs venant s’ajouter à sa valeur intrinsèque, comme le moment où nous recevons ce billet.

La tendance qu’ont les gens à dévaluer mentalement l’argent et d’autres biens est ancrée dans le temps. On l’appelle le « délai de discount » que l’on peut traduire par « dévaluation temporelle ». Ainsi, une étude a montré qu’en moyenne recevoir 100 dollars tous les trois mois équivaut pour les individus à en recevoir 83 tout de suite. Ils préféreraient perdre 17 dollars plutôt qu’attendre quelques mois pour toucher une somme supérieure.

D’autres facteurs jouent sur cette valeur subjective, par exemple la quantité d’argent qu’on a récemment gagné, ou perdu. Point crucial : il n’existe pas de corrélation parfaite entre valeur subjective et valeur réelle.

La dévaluation temporelle est un facteur de procrastination car le fait de mener une tâche à bien est ancré dans l’avenir. L’achever promet une récompense, mais pour plus tard. Si bien que sa valeur dans le temps présent est réduite. Plus la date limite est éloignée, moins s’attaquer immédiatement à la tâche présente quelque attrait.

Malgré les Post-It, anticiper les tâches à accomplir est parfois difficile. Josh DiMauro/Flickr, CC BY-NC-ND

Les unes après les autres, des études ont démontré que la tendance à procrastiner suit de façon étroite les modèles économiques de la dévaluation temporelle. En outre, les gens qui se qualifient eux-mêmes de procrastinateurs exagèrent cet effet. Bien plus que d’autres, ils rabaissent l’intérêt qu’il peut y avoir à accomplir par avance une tâche. Un moyen de stimuler l’intérêt d’en finir avec elle serait de fixer une date butoir plus rapprochée. Par exemple, imaginer concrètement une future récompense réduit la dévaluation temporelle.

Pas de travail sans effort

Non seulement l’accomplissement d’un projet peut être dévalorisé parce qu’il se produit dans l’avenir, mais effectuer une tâche peut aussi se révéler pénible tout simplement parce que le travail demande un effort. Selon de nouvelles recherches, l’effort mental est intrinsèquement coûteux. C’est pour cette raison qu’en général, les gens privilégient un travail plus facile à un travail plus difficile. Qui plus est, des coûts subjectifs plus importants se manifestent quand on effectue une tâche perçue comme plus difficile (encore que cela puisse être compensé par l’expérience du travail à accomplir).

Tout cela conduit à une intéressante prédiction : on procrastine d’autant plus que la tâche envisagée est perçue comme plus difficile. Plus elle demande d’effort, plus on y gagne en déployant le même taux d’effort dans quelque chose d’autre, un phénomène que les économistes appellent les « coûts d’opportunité ». Selon ces coûts d’opportunités, le travail sur quelque chose de difficile est perçu comme une perte.

Bien évidemment, plusieurs études démontrent qu’on procrastine plus en cas de tâches désagréables. Ces résultats suggèrent que pour diminuer le fardeau de peiner sur un travail, le réduire en plusieurs éléments familiers et manipulables serait une manière efficace de réduire la procrastination.

Votre travail, votre identité

Quand nous écrivons que la procrastination est un effet secondaire de notre manière d’évaluer les choses, cela fait relever l’accomplissement d’une tâche de la motivation plutôt que du savoir-faire. En d’autres termes, vous pouvez vraiment être bon dans quelque chose, cuisiner un repas fin ou écrire une histoire. Mais si vous n’avez pas de motivation ou si vous n’attachez pas d’importance à la réalisation de cette entreprise, elle s’évanouira vraisemblablement. C’est pour cette raison que l’écrivain Robert Hanks, dans un récent essai pour la London Review of Books, a qualifié la procrastination de « manque d’appétit ».

La source de cet « appétit » peut s’avérer quelque peu compliquée, mais on peut arguer que, comme pour notre appétit de nourriture, elle est intimement imbriquée dans nos vies quotidiennes, notre culture et notre perception de nous-mêmes.

Alors, comment faire croître la valeur subjective d’un projet ? Un moyen puissant – que mes étudiants et moi avons chroniqué en détail – est de relier le projet à notre idée de soi-même. Selon notre hypothèse, les projets perçus comme importants pour l’idée de soi auront plus de valeur subjective pour la personne. Pour cette raison, Robert Hanks a aussi écrit que la procrastination semble émerger d’un manque « à s’identifier suffisamment avec son moi futur » en d’autres termes, le moi pour qui le but à atteindre est le plus significatif.

Dans la mesure où on se sent motivé pour conserver une image positive de soi, les objectifs à atteindre associés intimement à l’idée de soi ou d’identité prennent beaucoup plus de valeur. Relier le projet à venir à des valeurs plus immédiates, comme des objectifs dans la vie ou ce qui tient vraiment à cœur peut combler le déficit de valeur subjective qui sous-tend la procrastination.

This article was originally published in English