Prôner une écologie positive pour convaincre de l’urgence climatique

Le 4 juin dernier, des activistes de l’ONG environnementale ANV-COP21 ont organisé un die-in devant l’Assemblée Nationale à Paris. Stéphanie de Sakutin/AFP

Les derniers résultats des élections européennes ont replacé, notamment en France, les questions environnementales au centre du jeu politique. L’urgence écologique va-t-elle enfin être prise en compte ? Est-ce le point de départ de changements structurels et positifs dans nos façons de vivre ? On ne peut que le souhaiter.

Ces dernières décennies, les appels de scientifiques de renom, de personnalités, politiques ou de la société civile, pour une prise de conscience écologique sont souvent restés lettre morte. Des premiers documents du Club de Rome, au début des années 1970, jusqu’aux récents rapports du GIEC, cela fait déjà 50 ans que certains tirent la sonnette d’alarme, sans résultats tangibles. Les émissions de gaz à effet de serre continuent à croître et la biodiversité s’effondre.

Pourquoi tant d’inertie face à l’urgence environnementale ?

Le long terme déresponsabilise

Premier élément d’explication : les politiques environnementales sont trop souvent présentées comme relevant d’une dynamique de long terme. Les actions dans ce domaine suivent alors un calendrier de mise en œuvre qui dépasse très souvent le temps de la responsabilité de ceux qui les engagent. La fermeture des centrales nucléaires en France, repoussée à plusieurs reprises et centrée sur l’après 2030, constitue un exemple de cette dérive.

On raisonne à 30 ans, à 50 ans, pour les générations futures… et l’écologie sort du champ habituel de la responsabilité. En en faisant une préoccupation pour l’action à long terme, les autorités politiques s’exonèrent d’être véritablement en responsabilité de mesures emblématiques et de véritables changements.

Décréter l’urgence écologique implique de situer l’action dans le court terme, dès maintenant.

Les paroles et les actes

Entre les discours pour l’environnement des pays les plus avancés et les politiques réellement suivies, il existe par ailleurs un profond décalage.

Depuis la COP21 de 2015, la France ne cesse par exemple de faire preuve d’imagination, sans pour autant afficher des résultats à la hauteur de ses engagements. Si la transition est bien engagée pour aller vers une économie plus durable, elle s’établit toutefois à un rythme de sénateur. Les boues rouges, résidus polluants de l’extraction de l’alumine de l’usine Altéo de Gardanne, continuent à être rejetés dans la Méditerranée à proximité du Parc national des Calanques ; l’interdiction du glyphosate n’est pas encore inscrite dans la loi. Sur le plan international, la croissance des énergies renouvelables dans le mix énergétique produisant de l’électricité plafonne.

Même les grands pays industriels préoccupés par les questions environnementales, comme la France ou l’Allemagne, en restent finalement aux petits pas. Ils continuent à se soumettre au vieux modèle de croissance que nous connaissons, tiré par la consommation, censé donner de l’activité et des revenus au plus grand nombre. Cette « vieille » économie est dopée par des prix artificiellement bas, qui génèrent de fortes externalités négatives sous forme de pollution et de dégradation des conditions de vie.

Concrètement, on préfère construire une centrale thermique (Congo) ou avoir recours au charbon (Chine, Allemagne) que de travailler à la montée en puissance rapide d’énergies propres dont les soutiens publics s’essoufflent, comme dans le solaire et l’éolien. En 2018, La Chine a ainsi coupé dans ses subventions aux énergies renouvelables, entraînant une baisse des installations. L’Allemagne, de son côté, a modifié son mode de calcul du subventionnement à l’installation des énergies renouvelables, induisant en tendance sur 2019 une baisse drastique du rythme de la puissance installée.

Dans notre monde globalisé où règne la concurrence, chacun veut conserver sa place. Les transitions environnementales annoncées demeurent homéopathiques dans les faits. Elles s’établissent le plus souvent au rythme du marché qui dicte sa cadence : on peut citer la montée en puissance très relative des véhicules électriques en France, qui représentent moins de 1 % du marché des véhicules individuels. Ou l’importance pour l’économie allemande des exportations de véhicules haut de gamme à moteur thermique.

La crainte de l’écologie punitive

Dans un tel contexte, l’adhésion de la population est essentielle à la prise de conscience de l’urgence écologique. Or une partie de l’humanité n’y adhère pas ou plus. Là où il faudrait l’unité au sein d’une économie ouverte, les États-Unis de Donald Trump la rejettent, entraînant derrière eux des pays plus réticents à faire des efforts (Russie, Brésil, Indonésie). Ils sont accompagnés en cela par quelques climatosceptiques qui continuent à entretenir le doute.

Ceux qui profitent du système actuel ne veulent pas en changer, c’est le cas des États-Unis qui privilégient le charbon et le gaz de schiste. Ceux qui sont en train d’y accéder, ou rêvent d’y accéder, comme la Chine, ne veulent surtout pas y renoncer. Ceux qui annoncent la transition écologique, comme la France, l’Allemagne ou le Canada, sont anesthésiés par les forces du marché de la vieille économie. Il est toujours plus urgent de répondre à l’urgence sociale, de maintenir l’emploi d’une usine qui pollue et procure activité et emploi que de la fermer rapidement.

Alors, on préfère s’écarter d’une écologie présentée comme punitive, dénoncée par le mouvement des « gilets jaunes », qui ferme des usines comme les centrales à charbon, ne croit plus au progrès, prône la décroissance, et peut affecter les plus vulnérables.

Pour une écologie positive

Dans de telles conditions, tirer la sonnette d’alarme en permanence, crier à la catastrophe, apparaît comme contre-productif si rien ne se passe maintenant, à court terme. Parler d’urgence à 10 ans, à 20 ans ou à 30 ans ne relève-t-il pas de l’oxymore ? Nos sociétés fonctionnent déjà à l’urgence sociale et économique du jour, de la semaine ou du mois : pourquoi ne pas faire de l’urgence écologique une priorité quotidienne ?

Des mesures d’écologie positive existent déjà. Privilégier les circuits courts, modérer l’empreinte de nos consommations. Subventionner et inciter les citoyens à changer leurs habitudes sur le plan de la mobilité et du chauffage. Recycler et encourager la durabilité des biens et services. Promouvoir un développement pour tous par la mise en œuvre d’une meilleure justice spatiale, ce qui revient à mieux organiser notre bien-être dans l’espace en multipliant les biens publics accessibles à tous.

Il s’agit aussi de réhabiliter le progrès technologique qui permet d’optimiser l’utilisation des ressources finies de la planète. De privilégier de nouveaux modèles de développement durable, fondés sur une production de proximité, et non plus l’activité à tout prix qui exige une mobilité tous azimuts basée sur l’énergie fossile.

Pour cela, il faut construire des représentations collectives attractives et positives des changements à entreprendre. L’écologie n’est pas, ne peut plus être, une préoccupation à agir dans le long terme et de manière punitive. C’est plutôt se donner les moyens d’agir au présent et de manière positive.