Quand les fantômes japonais nous font réfléchir aux catastrophes

Sortis de tombeau. Sun Xin, Penninghen, Author provided

Le 11 mars 2011, le nord-est du Japon a subi une triple catastrophe : le tremblement de terre, le tsunami et l’accident grave de la centrale nucléaire de Fukushima-Daiichi. Cette triple catastrophe a provoqué de lourdes pertes, à la fois matérielles et spirituelles. Le jour même, le désastre a ôté la vie à 15 894 personnes ; 3 500 sont décédées de causes « indirectement liées au désastre » (震災関連死 : shinsai kanren shi).

À ces morts s’ajoutent les disparus, dus principalement au tsunami : 2 600 personnes dont on ne retrouve pas les corps et dont l’existence demeure pour leurs proches en suspens, à mi-chemin entre la vie et la mort. Après la catastrophe, un certain nombre d’habitants de la région du Tōhoku ont cru voir réapparaître un de leurs proches disparus sous la forme d’un revenant (幽霊 : yūrei).

Ces expériences ont suscité de multiples réactions : émissions de télévision, ouvrages d’analyse ou de fiction qui tentent de donner un sens à ces rencontres et, à travers elles, à la catastrophe vécue par les Japonais. C’est le cas par exemple du best-seller de Shūji Okuno, Soyez auprès de moi, même sous forme d’âme : Écouter les expériences spirituelles après le 11 mars, ou encore de l’ouvrage Les fantômes du tsunami, par Richard Lloyd Parry.

De telles rencontres modifient nos manières de penser la causalité et la logique – ce que Jacques Derrida a appelé une « hantologie », ou « logique du fantôme ».

Cet article esquisse une « hantologie » de Fukushima en se penchant sur la manière dont ces récits mettent en scène la relation aux morts, mais aussi les possibilités de penser l’avenir après la catastrophe.

Fukushima Daiichi, le jour même, le désastre a ôté la vie à 15 894 personnes. Author provided

« Est-ce que je suis morte ? »

Dans une thèse intitulée « La ville visitée par les morts. Des phénomènes fantomatiques des chauffeurs de taxi », la sociologue japonaise Yuka Kudo enquête sur les rencontres entre chauffeurs de taxi et fantômes, notamment dans les villes d’Ishinomaki et de Kesennuma. Les récits de ces expériences sont d’autant plus intrigants que les rencontres avec des fantômes se sont produites dans l’espace confiné d’une voiture, et que les chauffeurs ont donc discuté avec eux de très près, dans une situation de grande promiscuité.

Parmi les cas cités par Kudo se trouve celui d’un chauffeur qui, au début de l’été suivant le tremblement de terre de 2011, est interpellé par une cliente habillée d’un manteau épais. Elle lui demande d’aller à Minami-hama, un quartier côtier complètement dévasté par le tsunami, et désormais réduit à un vaste terrain vide. Le chauffeur la prend à bord de son taxi, mais, tandis qu’il conduit, il est pris d’un doute. Il lui demande : « Pourquoi souhaitez-vous aller à Minami-hama ? Vous n’avez pas chaud avec ce manteau ? » Elle lui répond d’une voix tremblante : « Est-ce que je suis morte ? » Tout surpris, il se retourne, mais ne trouve personne dans la voiture.

Yūrei, Hyakkai-Zukan, vers 1737. Sawaki Suushi/Wikimedia, CC BY

En août 2013, un autre chauffeur remarque une petite fille toute seule au bord de la route, en pleine nuit. Elle est en tenue d’hiver. Elle porte un manteau, un bonnet, une écharpe et des bottes, un accoutrement tout à fait hors saison. Comme il est minuit, il lui demande : « Petite, où sont ton papa et ta maman ? ». Elle lui répond : « Je suis seule ». Comme il estime que c’est une enfant perdue, il décide de l’emmener chez elle. À l’arrivée, elle disparaît en un instant, tout en disant : « Merci, monsieur ».

Le plus remarquable dans ces nombreux récits rapportés par Yuka Kudo tient aux réactions des chauffeurs de taxi. S’ils sont effrayés, tous témoignent a posteriori d’un profond respect pour ces entités qu’ils désignent sous les termes de « personnes ». Ils n’expriment pas de peur à leur égard, leur surprise initiale s’étant rapidement transformée en une forme de « déférence ».

Ils prennent ainsi la défense de ces morts qu’ils rencontrent. Lors de l’enquête menée par Kudo, l’un des chauffeurs s’énerve en lui disant : « Ne les appelle jamais « des fantômes » (yurei) avec un air de mépris ». Un autre raconte : « Le jour même de [ma rencontre avec cette « personne »] je me suis retenu d’en parler à quelqu’un d’autre, et maintenant je suis résolu à la garder secrète. Car si les autres pensent que je mens, leurs existences seraient niées » (Yudo, p.17).

Dans les croyances populaires japonaises, les âmes qui ont laissé sur terre des chagrins, des colères ou des regrets ne peuvent pas quitter le monde. D’après l’enquête menée par Kudo et les chauffeurs de taxi, les fantômes d’Ishinomaki étaient plutôt jeunes. Ils n’ont pas manifesté l’intention de tirer vengeance de leur mort soudaine, mais un regret et une nostalgie indicibles les ont poussés à rester dans ce monde, pour revoir leurs proches et profiter encore un peu de cette terre. Les chauffeurs saisissent parfaitement la légitimité de leurs motivations à vouloir vivre encore, si bien qu’ils ont eu des égards et continuent à manifester toutes sortes d’attentions pour eux.

Des morts en chair et en os

Dans son livre Toucher l’âme : le grand tremblement de terre et les morts vivants (Tamashii ni fureru : Daishinsaito ikiteiru shisya, Transview, 2011), publié juste après la catastrophe en 2011, l’essayiste japonais Eisuke Wakamatsu insiste sur la coexistence des vivants et des morts. Il constate la tendance à focaliser l’attention sur le nombre total des victimes et, ce faisant, à écarter le fait que chaque mort est irremplaçable. Mais il observe également la multiplication d’expériences qui résistent à ce penchant pour la généralisation : la plupart des récits de rencontres avec des morts sont en tous points semblables à ce que l’on vit avec des êtres vivants.

Pour Wakamatsu, ces morts ne sont pas de simples évocations, c’est-à-dire de simples souvenirs ou réminiscences, mais des êtres tout à fait actuels. Non réduits à des êtres de mémoire, les rencontres entre vivants vifs et vivants morts se produisent « en présence », comme si les morts étaient là, en chair et en os.

Les récits de rencontres avec des vivants morts paraissent peu rationnels, et soulèvent de lourdes suspicions chez ceux qui n’en ont pas fait l’expérience. Toutefois, cette défiance s’estompe quand ces manifestations sont exprimées dans le cercle des personnes affectées par la catastrophe, ou encore dans les registres de la littérature, du cinéma, des arts, de la philosophie et de la religion.

Distinguer l’esprit du spectre

Comment pourrions-nous penser comme une coexistence cette relation asymétrique fondamentale entre les morts et les vifs ? Dans Spectres de Marx, en se référant à l’interprétation de Hamlet par Paul Valéry, Jacques Derrida distingue l’esprit du spectre. Selon lui, ce qui est appelé esprit est étroitement associé au crâne, à l’intellect. L’esprit correspondrait à ce qui peut prendre l’aspect d’un corps et s’incarner à nouveau, sous la forme d’un spectre. Le spectre – réduit à la simple expression phénoménale de l’esprit – serait ainsi sans consistance véritable, pouvant apparaître, disparaître et se volatiliser ; tout le contraire de l’esprit, supposé éternel.

Cette Chose nous regarde cependant et nous voit ne pas la voir même quand elle est là. Jin/Penninghen, Author provided

Une entité qui ne peut être réduite à une âme ou à un corps, et qui n’est par conséquent ni esprit ni spectre, reste difficile à nommer. Elle relève pourtant de l’expérience de chacun ; Derrida décide de l’appeler « Chose » :

« Cette Chose qui n’est pas une chose, cette Chose invisible entre ses apparitions, on ne la voit pas non plus en chair et en os quand elle réapparaît. Cette Chose nous regarde cependant et nous voit ne pas la voir même quand elle est là. […] Nous appellerons cela l’effet de visière : nous ne voyons pas qui nous regarde. » (p. 26).

Comme le spectre du père de Hamlet, qui reste invisible sous son armure, une Chose nous regarde sans être vue. Sa présence est d’autant plus puissante et décisive que nous ne parvenons pas à deviner ni quoi ni qui se tient sous la visière, à tel point qu’alors nous nous laissons déporter vers des logiques peu rationnelles et des causalités anachroniques. Derrida nomme cette logique du spectre hantologie ou « logique du fantôme ». Il y voit une entrée afin de déployer un champ de la pensée en direction de ces Autres qui sont occultés par l’effet de visière propre aux vivants.

S’adresser aux morts pour fonder l’avenir

Une autre réponse à la question « Comment vivre avec les morts après une catastrophe ? » est apportée par l’écrivain Seikō Itō, dans un roman au retentissement extraordinaire intitulé Radio imagination (traduction française : Actes Sud, 2016).

Radio Imagination, 2016. Actes Sud

Il met en scène le récit d’un homme de 38 ans, surnommé « DJ Ark ». Après le tsunami, il se retrouve accroché au sommet d’un grand cèdre. Devenu fantôme, depuis la cime de cet arbre immense, il émet « radio imagination », une radio que l’on ne peut entendre qu’en imagination. Il reçoit des e-mails d’auditeurs, vivants et morts, qui lui demandent de lire leurs messages ou de diffuser leur morceau préféré. Cette émission lui permet progressivement d’entamer un dialogue avec ses auditeurs, et d’aider les vivants et les morts à communiquer entre eux.

On pourrait lire dans cette œuvre l’expression d’une forme d’hypocrisie naïvement littéraire cherchant à décrire un impossible dialogue avec les morts. Parler pour ou à la place des victimes engage en effet une responsabilité, même en littérature. C’est d’ailleurs très certainement en anticipant ces critiques qu’Itō a rédigé son deuxième chapitre. On y découvre cinq bénévoles engageant une discussion dans une voiture, sur le chemin du retour de Fukushima à Tokyo. Tous tokyoïtes, ils n’ont pas été directement touchés par le désastre et se posent des questions éthiques.

Ils se demandent notamment s’ils doivent ou peuvent écouter Radio imagination. Nao, l’un des jeunes hommes de ce groupe de bénévoles, celui qui y fait figure de leader, estime qu’il s’agit d’une insulte faite aux morts. De quel droit nous pensons-nous capables d’imaginer les souffrances et le désespoir des victimes ?

Tu auras beau tendre l’oreille, les souffrances d’un noyé emporté par la mer, la poitrine arrachée, mort dans l’eau de mer, jamais, jamais, tu auras beau faire, jamais les vivants comme nous ne pourrons les comprendre. S’imaginer pouvoir entendre sa voix, c’est n’importe quoi, et même en admettant que tu entendes réellement quelque chose, l’horreur, la véritable horreur de l’instant où il a perdu la vie, le désespoir, tu ne pourras jamais l’entendre. Ça c’est sûr. (Radio Imagination, p. 75-76)

Cette discussion peut être vue comme une excuse soigneusement préparée par l’auteur pour se prémunir des réactions potentielles de son lectorat. Mais, en scénarisant le fait de réfléchir naïvement sur la bêtise qui consiste à dialoguer avec les victimes d’une catastrophe, Radio imagination problématise également le lien intime entre la littérature et les vivants, les vivants et les morts, la littérature et les morts.

La littérature comme héritage

Pour Itō, la littérature peut assumer une partie de l’héritage des morts, héritage qui consiste à tendre l’oreille aux victimes de catastrophes sur le temps long, non pas seulement à celles qui viennent de périr à cause des événements du 11 mars 2011, mais aussi à celles qui ont été provoquées par les phénomènes qui ont bouleversé le passé de cette société. Dans Radio imagination, l’un des protagonistes, qui est écrivain, se rappelle une cérémonie qui s’était tenue au Parc du Mémorial de la Paix de Hiroshima. Il rappelle ainsi que toute société coexiste avec la mémoire longue de ses morts – pour la société japonaise contemporaine, cela inclut les victimes des bombes de Hiroshima et de Nagasaki, ou encore celles des bombardements de Tokyo.

Penninghen, Acil Benamara. Author provided

Dans une interview au Monde le 17 mars 2011, intitulée « Nous sommes sous le regard des victimes », le prix Nobel de littérature Kenzaburo Oê avait également évoqué les victimes de Hiroshima, de Nagasaki et les vingt-trois pêcheurs contaminés par la radioactivité après l’essai nucléaire de l’atoll de Bikini, pour réfléchir sur la catastrophe du point de vue des victimes. Pour lui, l’enjeu concernait la fabrique de l’avenir et les conséquences à tirer d’une histoire des aléas nucléaires, dont l’accident de la centrale de Fukushima contribuait à préciser la trajectoire funeste.

Ce rappel des victimes historiques des aléas nucléaires effectué par Oê fait écho, dans Radio imagination, à un appel à la reconnaissance d’une continuelle coexistence avec les morts.

Hantologie et culture japonaise

Du point de vue de la psychanalyse freudienne, quand une personne décède, ses proches sont enjoints d’opérer un travail de deuil afin de ne pas sombrer dans un état de mélancolie et de déni de réalité. Il est donc recommandé d’accepter le fait que cette personne ait perdu la vie, de bien le garder en mémoire et de sublimer la douleur insupportable associée à cette perte irremplaçable.

L’hantologie, telle qu’elle est pensée par Derrida, consiste plutôt à laisser le mort exister dans son altérité radicale, sans chercher à l’intérioriser dans un beau souvenir. Il s’agit plutôt d’apprendre à vivre avec l’échec du deuil, avec ce que la mort d’un être irremplaçable inaugure comme champ d’expérience inédit ; par exemple la possibilité qu’il revienne sans cesse, et hante le présent où nous vivons.

Saeko Kimura, spécialiste de littérature japonaise, a été la première à faire usage de l’hantologie derridienne pour analyser le corpus littéraires postérieur au 11 mars 2011. Dans son article « Hantologie de la littérature après Fukushima » (Shinsaigo bungaku no hyōzairon, Sonogo no shinsaigo bungakuron), elle tire parti des travaux de Derrida afin de questionner l’existence de morts vivants sous forme de spectres.

Pour mieux mettre en lien l’hantologie derridienne et la production littéraire japonaise qui a fait suite au désastre, Kimura s’inspire du genre dit « d’apparitions » du théâtre nō (夢幻能 : mugen nō). Dans ce genre qui met en scène des fantômes, des divinités ou des démons, un voyageur (appelé « waki ») tombe sur un vieil homme ou une femme (appelé « shite »). Au cours d’une danse, le shite se révèlera au waki sous sa forme véritable – celle d’un spectre. Il est important de noter que dans les nō d’apparition, le spectre ne vient pas du passé, il est contemporain et coexiste de manière très ordinaire avec le voyageur.

Kimura trouve dans ce corpus narratif de tradition ancienne l’expression d’une hantologie présente de longue date dans la littérature japonaise. Pour elle, le désastre ravive cette conception traditionnelle du statut hantologique des défunts :

Ce ne sont pas les morts que la présence des fantômes ressuscite. C’est la mémoire des vivants. Dès lors, maintenant, on ne cesse de raconter des histoires, afin de ne pas laisser échapper ce que racontent les morts de cette catastrophe, tout en refusant le travail du deuil normal pour rester dans la mélancolie hantologique » (p.195).

L’alliance de la violence et de la force de la nature avec l’invisible tragédie technique des réacteurs nucléaires de Fukushima, se sont unies pour révéler une béance dans le monde. La logique du fantôme – ou hantologie – peut aider à en saisir l’abîme. Cette « logique du fantôme » enrichit la flexibilité de la frontière entre la vie et la mort. Elle déploie notamment la possibilité d’une adresse aux spectres, c’est-à-dire aux Choses qui coexistent avec les vivants.


Cet article a été co-publié avec le blog de la revue Terrain.