Quand les larmes des puissants incarnent leur force politique

Roshdy Zem est Idder Chaouch, un président d'origine maghrébine au coeur d'une puissante intrigue familiale dans la série Les Sauvages, Canal +. Allociné

Dans Les Sauvages, série française de politique-fiction créée par Rebecca Zlotowski et Sabri Louatah, un président de la République d’origine kabyle est victime d’une tentative de meurtre.

Roschdy Zem est Idder Chaouch, élu de la République, homme saisissant d’élégance et de charisme. Imperturbable, il est aussi celui qui absorbe les secrets de familles, les déchirements identitaires et les conflits de pouvoir.

Salué par la critique, la série, à l’instar de Baron Noir (dont la troisième saison est en cours de tournage) plonge le téléspectateur dans les coulisses d’un univers saturé d’émotions violentes et de trahisons.

Ces séries fonctionnent car elles suggèrent une tendance qui marque notre époque : les élites sont soumises à des fureurs et à des passions qui séduisent précisément parce qu’elles échappent à notre entendement.

Des larmes inattendues

Pensons bien sûr aux vibrants hommages rendus à Jacques Chirac mais aussi aux séquences mondialement médiatisées des larmes désarmantes de Barack Obama, d’Hilary Clinton ou de Justin Trudeau nous dévoilant des leaders débordés par leur désarroi. Tout récemment à l’ONU, les larmes de la jeune Greta Thunberg ont également ému la planète pour leur densité politique inédite.

En France, les auditeurs ont été saisis récemment par plusieurs sanglots inattendus : ceux du ministre de l’Environnement Nicolas Hulot annonçant en direct sa démission, ceux de l’ancien premier ministre Alain Juppé argumentant publiquement son retrait de Bordeaux, ceux de l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira lors de son évocation sur France Inter des attentats du 13 novembre. Ces effusions constituent des phénomènes nouveaux sur la scène politique parce qu’elles s’apparentent à des preuves de sincérité et des gages d’authenticité.

Great Thunberg, une émotion brute, sa force politique.

Dans le même temps, les médias ne manquent pas de braquer les projecteurs sur les dérapages émotionnels de la politique au quotidien.

Les réactions à fleur de peau du président américain Donald Trump sont du pain bénit pour les journalistes, à l’instar de ses tweets outrés qui érigent les insultes et les coups de sang au rang de positions politiques. Sur le même registre, les chaînes de télévision ont passé en boucle les réactions pleines de colère du leader de la France Insoumise Jean‑Luc Mélenchon lors d’une perquisition.

Dans la presse écrite, les émois de la politique font aussi recette. Le journal Le Monde a été jusqu’à faire du teasing cet été à partir d’un florilège de confidences désabusées sur les haines entre amis de la présidence Hollande. La focale médiatique sur la série PS, sept ans de trahisons n’est pas anodine : elle suggère en creux que les rancœurs intestines et les ambitions égocentrées des élus relèvent d’un aveuglement émotionnel qu’il est urgent de dénoncer.

Toutes ces images-chocs et le récit de ces confidences dépitées ont pour point commun de donner le sentiment d’une forme de défaite de la raison : à l’épreuve du pouvoir, les élites céderaient à l’impulsivité et à l’incompétence, ou pire encore, au dépit et à l’impuissance. L’exercice des responsabilités collectives serait mis en danger par tous ces égarements émotionnels.

Le continent noir de l’intime

Est-il possible de rendre compte de cette évolution et d’en mesurer la portée sans céder aux sirènes populistes de l’antipolitique et aux postures moralistes ou dogmatiques ? Une piste existe sans doute qui consiste à prendre au sérieux les affects politiques sur le plan scientifique, c’est-à-dire en acceptant d’analyser la complexité du pouvoir au filtre de ce continent noir de l’intime. C’est ce que commencent à envisager les politologues, qui discutent l’hypothèse d’un emotional turn.

Au terme d’une enquête auprès de 200 élus centrée sur le goût du pouvoir, que j’ai relaté dans l’ouvrage Des élus sur le divan (PUG, 2017), j’ai par exemple pu mesurer à quel point les leaders des grandes collectivités territoriales tiraient leur énergie d’épreuves émotionnelles permanentes. Les témoignages-confessions montrent notamment que les responsables politiques insistent sur la foi qui les habite (ils ont des missions à remplir qui les dépassent) et sur l’intensité des émotions fortes qui marquent les moments importants de leur parcours

En cherchant à démêler l’écheveau de ces influences, il semble possible de spécifier trois registres distincts d’émotions sur leurs blessures, leurs frissons et leurs ivresses.

Les blessures sont fondatrices dans les récits que font les responsables politiques de leur engagement. Elles se situent dès l’enfance et l’adolescence, dans des traumatismes familiaux mais aussi dans des évènements et des rencontres inoubliables. Avant d’entrer en politique, la plupart des élus ont vécu des décès, des ruptures et des passions qui surprennent par leur dureté.

Mezzo voce, ces empreintes racontent une hypersensibilité précoce aux injustices du monde et aux tensions entre les adultes. Les blessures des élus préfigurent les ressources décisives de fidélité, d’empathie et d’écoute des autres qu’ils sauront mettre en œuvre plus tard.

La jubilation de la première campagne

Les frissons sont dans le combat. Ils font partie de l’exercice du pouvoir, dans l’entremêlement permanent des « larmes » et du « sang » des rapports de force. Ils sont ressentis dans la jubilation de la première campagne électorale, ce temps singulier où l’identité des lieux, la magie de l’instant et l’euphorie collective transforment un destin individuel. Les élus rechercheront sans cesse ces frissons, par la suite, dans le tournis des tournois et dans l’adrénaline des grandes décisions à prendre.

Les ivresses enfin sont existentielles. Elles se construisent au fil du travail de médiation avec la population. À force d’être sommés d’incarner leur territoire, les élus endossent le rôle par les discours et ils habitent cette fonction de médiation jusque dans leur comportement corporel.

En anthropologie, on dirait que ce travail d’incarnation déborde les passions raisonnées de la démocratie représentative pour alimenter un imaginaire du pouvoir fait de rituels et de croyances. La politique est ici affaire de transcendance, de promesses et parfois même de prophéties. Les ivresses des élus sont spirituelles, à mille lieues des logiciels de la régulation publique.

Obama chante « Amazing Grace », un moment troublant d’émotions et de politique, 2015.

La grandeur de l’engagement politique

Blessures, frissons, ivresses : les mystères de ce cocktail émotionnel sont loin d’être dévoilés mais en reconnaissant qu’ils sont à l’épicentre du métier politique, on échappe à une grille de lecture qui concentrerait uniquement les explications sur des enjeux de domination. Quelles que soient leur compétence, leur probité et leur position de classe, les élus ont un cœur qui bat beaucoup plus intensément qu’on ne le croit. Ce sont des fauves blessés au cœur tendre qui sans cesse affrontent les contradictions de la décision et les vertiges de l’impuissance publique.

Il faut lire à cet égard les chroniques de Michel Issindou, ancien député socialiste sur ses Tourments au palais Bourbon (PUG, 2019). Son carnet de route consacré à l’année 2015 décrit par le menu la descente en enfer des socialistes aux prises avec leurs frondeurs. Au fil des pages, l’immersion réhabilite la grandeur de l’engagement politique en permettant au lecteur de ressentir les troubles sincères, les dépits de cœur et les élans de fierté qui alimentent et enferment le quotidien du travail parlementaire.

Retour au souvenir des présidents Idder Chaouch et Jacques Chirac : le métier politique s’apprend dans un enchaînement ininterrompu de petits succès, de grandes défaites, d’euphories, de fragilités et de doutes…