Quand Sartre et de Beauvoir découvraient le Cuba de Castro

Fidel Castro en 2004. Alejandro Ernesto/EPA

La figure historique de Fidel Castro est un amas de paradoxes : justice et injustice, révolution et pouvoir étatique, droits des citoyens et autorité, libertés et restrictions artistiques, taux élevés d’alphabétisation et censure, économie communiste et entreprise privée, socialisme et tourisme.

La nouvelle de sa mort à l’âge de 90 ans, vendredi 25 novembre, remet ces paradoxes sur le devant de la scène. Et pour les illustrer, les anecdotes ne manquent pas. J’aimerais évoquer ici les observations de Jean-Paul Sartre au sujet du dirigeant cubain lorsqu’il fit le tour du pays à l’arrière de la voiture de Castro, au printemps 1960.

Sartre et Simone de Beauvoir se rendent sur place à l’invitation du chef de l’État qui souhaite leur faire visiter le pays. Arrivés à La Havane pendant le carnaval, ils écoutent les discours de Castro, rencontrent Che Guevara, mais aussi les ministres, les écrivains, les artistes, les étudiants, les ouvriers et les coupeurs de canne.

Sartre passera de longues heures à converser avec Castro, ce dont témoigne la série d’articles qu’il publiera plus tard dans France-Soir sous le titre « Ouragan sur le sucre ». À l’époque, son admiration pour Castro et pour la révolution lui vaut autant de critiques que de louanges. Mais bien qu’il ait écrit des pages et des pages sur Castro – et que son soutien au leader cubain ne fasse aucun doute – il y a dans ses textes une tension subtile qui dessine les ambiguïtés de la personnalité du comandante barbu.

Lorsque les visiteurs français se rendent sur une plage devenue publique, destinée au tourisme intérieur, on leur sert des boissons gazeuses, mais elles sont tièdes. Castro demande pourquoi il n’y a pas de glaçons. Parce que, répond l’une des travailleuses, embarrassée, les réfrigérateurs ne fonctionnent pas. Castro ne peut pas tolérer une telle léthargie non révolutionnaire et s’acharne sur les machines en tapant dessus pour tenter de les réanimer, invitant ceux qui observent la scène à faire de même. Sartre découvre ainsi un trait de caractère fondamental de Castro : « C’est un agitateur, pensais-je pour la première fois. » Et pourtant, note Sartre, il ne peut les encourager à s’opposer au système qui cause leurs problèmes, à savoir son propre ministère du tourisme, l’INIT. Castro est conscient qu’il peut faire campagne contre l’ancien système, mais pas contre le sien.

De Beauvoir et Sartre rencontrent Che Guevara. Wikimédia Commons

Castro, s’adressant à la travailleuse au sujet des réfrigérateurs, « l’invite calmement à se joindre à la rébellion » et essaye de lui insuffler une certaine conscience révolutionnaire. Mais en quittant les lieux, il se montre moins amical et plus menaçant :

« Dites à vos responsables que s’ils ne s’occupent pas de leurs problèmes, ils auront des problèmes avec moi. »

Pour Sartre, le message est clair : avec Fidel, on ne déconne pas. Son analyse fait penser au geste d’Oliver Stone, dans son film « Comandante », quand, tandis qu’il descend une rue de La Havane avec le Lider maximo dans sa voiture officielle, il attrape le pistolet de Castro sur la plage arrière et lui demande : « Savez-vous toujours vous en servir, Fidel ? » Comme Stone, Sartre admire l’homme tout en reconnaissant tacitement la sévérité de son pouvoir, et admettant que le pouvoir et la violence sont d’inséparables camarades.

Lorsque Sartre et de Beauvoir quittent la côte pour se rendre dans l’arrière-pays, ils s’arrêtent devant un groupe d’hommes debout autour d’un tracteur à l’arrêt, en train de se gratter la tête. « Castro les a salués sérieusement, les paysans ont répondu : « Bonjour Fidel. » Et aussitôt, il a commencé à les questionner : « Pourquoi ne travaillez-vous pas davantage, pourquoi n’allez-vous pas plus vite ? » En réalité, la scène ressemble à celle des réfrigérateurs en panne. Le tracteur n’est pas cassé, mais celui à qui on a demandé de le conduire en est incapable, tandis que le conducteur expérimenté a reçu une autre tâche. Celui qui sait le conduire est plein de ferveur révolutionnaire et prêt à prendre l’initiative : « Que quelqu’un me donne un tracteur, dit-il à Fidel, et je vais vous montrer comment je me débrouille. » On a donc, d’un côté, un problème, et de l’autre, un travailleur qui propose une solution. Mais ici, souligne Sartre, le problème vient de l’INRA, le ministère chargé de la réforme agraire, qui a mal distribué les emplois.

Une intrigue parfaite, qui donne l’occasion à Sartre de briller par sa sagacité. Il observe attentivement la tension qui se dessine sur le visage de Castro. Il ne peut pas aller à l’encontre de ses propres ordres. Par conséquent, il devient le bureaucrate de son propre pouvoir d’État. Et il le sait. « À partir de cet instant, remarque Sartre, j’ai senti qu’il voulait quitter les lieux. »

Quand ils finissent par s’échapper, Castro est visiblement déprimé, et il le reste tandis que villageois et travailleurs agricoles s’agglutinent autour de lui, qui pour exiger quelque chose, qui pour montrer autre chose.

La grande contradiction

Sartre espérait que la révolution serait organique, exempte d’idéologie, inspirée par les principes fondateurs de liberté, d’égalité et de fraternité, qu’il défendait passionnément dans son reportage cubain. Derrière son panégyrique, cependant, on perçoit la perception subtile, presque inconsciente, que la ligne entre le zèle révolutionnaire et la tyrannie serait vraisemblablement franchie et que les structures d’État émergeant à travers l’île deviendraient bientôt des structures représentant le pouvoir d’État.

Castro et Che Guevara en 1959. EPA

À mes yeux, ces épisodes sont emblématiques des tensions et des contradictions qui sont au cœur du long règne de Castro à Cuba. Le chef de l’État a su insuffler une conscience révolutionnaire à son peuple tout en la condamnant lorsqu’elle était utilisée pour critiquer l’autorité de l’État.

Il a plaidé la souveraineté pour son peuple tout en encourageant les citoyens à trahir leurs voisins s’ils les soupçonnaient de pratiquer des activités contre-révolutionnaires. Il a vanté la solidarité et la fraternité tout en incitant les Cubains à insulter ceux qui tentaient de partir, les traitant de gusanos (vers). Il a condamné l’oppression des imperialistas, sans s’émouvoir de l’oppression qui avait cours dans son propre État. Il a critiqué le colonialisme et l’impérialisme sans dénoncer le Pacte de Varsovie et l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. Il a réclamé la justice tout en permettant l’injustice. Bien que Nelson Mandela l’ait publiquement remercié pour son soutien dans les luttes anti-apartheid, Castro a condamné beaucoup de prisonniers politiques à des peines semblables à celle que Mandela a endurée.

Ce sont là les énigmes propres au personnage de Fidel Castro, que l’on résout généralement en adoptant une position tranchée : Fidel le sauveur ou Castro le monstre. La réalité est plus complexe, et certaines énigmes ne sont peut-être pas faites pour être résolues.

This article was originally published in English

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