Quatre raisons d’espérer dans la « polycrise » de l’Europe

L’Europe plie, mais ne rompt pas. Theophilos Papadopoulos/Flickr, CC BY-NC-ND

Ce n’est plus une crise mais une « polycrise » – morale, politique, institutionnelle, économique – que connaît l’Union européenne (UE). Drames des réfugiés, menace de Brexit, poussées populistes et extrémistes multiformes, difficultés économiques et sociales dans certains pays se conjuguent pour exercer des pressions centrifuges sur l’UE.

Alors que la réversibilité de la construction européenne n’avait jamais été pensée et envisagée, l’atmosphère est aujourd’hui au catastrophisme, l’UE est scrutée, moquée et condamnée comme un ensemble en train de s’effondrer sur lui-même, sans que ne soient pensés ni les causes et conditions de cet effondrement, ni les scénarios alternatifs d’une Europe pouvant aussi sortir transformée et renforcée de ces difficultés.

Les crises, lorsqu’elles ne débouchent pas sur des ruptures violentes et des catastrophes, peuvent être porteuses d’adaptations et d’innovations positives. Pourquoi ne pas espérer qu’il en soit ainsi de cette polycrise de l’UE ? Dans le marasme et le chaos européens ambiants, il existe des occasions à saisir, des raisons d’espérer.

La question du sort des réfugiés et demandeurs d’asile se politise et s’européanise

Le sort des réfugiés et demandeurs d’asile a longtemps constitué un non-enjeu pour une majorité d’États membres et de citoyens de l’Union. S’il existait officiellement une politique européenne en matière d’asile, celle-ci se limitait en grande partie au dispositif technique de la règle dite de Dublin prévoyant que la demande d’asile devait être effectuée dans le pays d’entrée dans l’Union. Une règle contestée, devenue inapplicable face à la crise soulevée par l’afflux de réfugiés et demandeurs d’asile depuis 2014.

Celle-ci a européanisé, politisé et mis sur l’agenda une question des réfugiés et du droit d’asile autrefois considérée comme technique et nationale, et qui ne peut plus être ignorée ni gérée au niveau des seuls États. Cette prise de conscience s’opère aussi au niveau des opinions publiques, pour lesquelles la question des réfugiés et demandeurs d’asile est devenue un enjeu visible et important. Une partie de la jeunesse européenne, par le prisme de sa sensibilité humanitaire, vit un éveil politique et européen sur cette question.

Enfin, si la crise des réfugiés a donné à voir des compromissions européennes et égoïsmes nationaux désastreux, elle fait aussi émerger une plus grande sensibilité et une plus grande réactivité des médias et opinions sur ces enjeux autrefois méconnus ou tus, comme en attestent les vives réactions suite à un vote récent de la chambre des communes du Royaume-Uni sur le sort des mineurs.

On va enfin savoir ce que veulent les Britanniques

Ayant affirmé dès le Traité de Maastricht de 1992 son refus de s’engager dans l’Union économique et monétaire, ne faisant pas partie des accords de Schengen sur la libre circulation des personnes, le Royaume-Uni bénéficie déjà d’un statut particulier dans l’UE. Il contribue ainsi à l’émergence d’une Europe à la carte, dans laquelle chacun vient prendre ce qui l’intéresse tout en s’abstrayant autant que possible des engagements contraires à ses intérêts immédiats.

Les gouvernements britanniques successifs ont soutenu une Europe du marché sans obligations fiscales, sociales et politiques poussées qui ressemble étrangement à l’UE d’aujourd’hui. Leur attachement à un projet européen plus approfondi, figurant pourtant dans les Traités européens, a toujours oscillé entre l’incertain et l’inconcevable.

Quant aux citoyens britanniques, si les sondages eurobaromètres attestent d’un attachement à la souveraineté nationale et d’une méfiance à l’égard des institutions européennes supérieurs à la moyenne de leurs homologues Européens, cela implique-t-il un rejet de l’appartenance à l’UE en tant que telle ? Difficile de le savoir.

La logique très binaire du référendum « In or Out » du 23 juin permettra au moins de combler ces incertitudes et de placer les autorités britanniques devant leurs responsabilités. Cet épisode du Brexit, quelle qu’en soit l’issue, aura aussi permis de reposer la question de l’avenir du projet européen dans un contexte de visions différenciées entre États membres.

États membres et opinions redécouvrent l’utilité des institutions et politiques européennes

Des indignations et appels à la coordination entre Européens dans la crise des réfugiés ou au regard du scandale des « Panama papers » démontrent certes les fragilités des politiques européennes. Mais ils soulignent aussi, paradoxalement, la nécessité d’une action concertée à l’échelle européenne, l’utilité potentielle du travail des institutions européennes pour faire émerger des compromis entre des positions nationales parfois hétérogènes.

Le siège de l’UE à Bruxelles. Leon Yaakov/Flickr, CC BY

Ironie du sort, les États en appellent ainsi parfois aux institutions européennes pour leur faire des propositions qu’ils ont eux-mêmes bloquées, ou ne souhaitent pas mettre en œuvre. Les pressions récentes en faveur d’un renforcement de la transparence et de la coopération en matière fiscale et de la coopération entre États au regard du scandale des Panama papers, ont par exemple vue la Commission européenne formuler des propositions dont certaines avaient déjà été bloquées par les États membres au cours des dernières années.

Les reproches et appels faits à « l’Europe » pour une meilleure coordination dans la prise en charge des réfugiés et demandeurs d’asile, démontrent aussi, en filigrane, le coût de la non-Europe, de l’absence de politiques européennes sur des enjeux où l’interdépendance entre États européens est très forte.

L’Europe ne peut plus être perçue et gérée comme un processus automatique et irréversible

Les crises multiples de l’UE qui se coagulent aujourd’hui sont le résultat de tendances lourdes et non d’accidents de parcours ou d’éléments conjoncturels. La tonalité catastrophiste des diagnostics sur l’UE aujourd’hui, fait écho à une construction européenne pensée, vécue et considérée à tort comme un processus irréversible (pas de sortie ou de retour en arrière possible), et automatique (le marché intérieur entraînera une Europe politique, sociale, et fiscale, l’euro suscitera une convergence économique, etc.).

Devant la Banque centrale européenne, à Francfort. dasroofless/Flickr, CC BY-NC-ND

Hypothèses de Brexit et de Grexit, possibles renoncements à l’espace Schengen rappellent que des « déseuropéanisations » sont aussi possibles et que l’UE n’a rien d’irréversible et doit prouver son intérêt et sa légitimité au quotidien. La crise de la zone euro hier et les questionnements sur l’espace Schengen aujourd’hui rappellent aussi que la construction européenne ne se fait pas toute seule : ces fleurons symboliques de la construction européenne sont dysfonctionnels car les États membres n’ont pas tenu compte de toutes leurs conséquences et implications. Ils n’ont pas mis en place les dimensions politiques qui devaient les accompagner.

Accumulations de défis politiques, forces centrifuges, replis populistes et nationalistes, incohérences politiques et morales renvoient l’image – fondée – d’une UE tétanisée par l’accumulation des injonctions contradictoires et ses propres faiblesses internes. Si une Europe est en train de disparaître, ce peut être celle de la gestion technique d’enjeux politiques, de la procrastination, de l’hypocrisie d’États membres prompts à européaniser leurs problèmes et nationaliser leurs atouts.

Une Europe plus politique, solidaire et consciente de ses responsabilités peut émerger de ce chaos.

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