Que faire des ruines en 1918 ?

Église d’Ablain Saint-Nazaire aujourd’hui (Pas-de-Calais). Photo. E. Danchin, Author provided

En 1918, lorsque les combats cessèrent en France, dix départements du Nord et de l’Est étaient dévastés. Ces destructions étaient le résultat de longues années de combats et de nombreuses tentatives de conquête et de reconquête d’un terrain au centre duquel se retrouvèrent parfois pris entre deux feux des communes, des terres, des forêts, des installations agricoles et industrielles. Les statistiques du ministère des Régions libérées, chargé de dresser le bilan des dégâts entre 1918 et 1921, permirent de quantifier les dommages, notamment les plus sévères : 1 050 communes étaient rasées, 289 147 habitations à terre, 6 149 édifices publics démolis, 1 547 usines anéanties et 120 000 ha de terres étaient jugés impossible à remettre en culture (Statistiques du ministère des Régions libérées, M2419, 1921, AD, Pas-de-Calais).

Les cartes postales de cette époque témoignent aussi de ces dévastations et de l’ampleur des ruines.

Cartes postales de ruines. Collection E. Danchin, Author provided

Tous les départements et les secteurs du front ne présentaient cependant pas les mêmes degrés de destruction. Tous, néanmoins, durent faire face à la relance de l’activité économique et au retour des réfugiés.

Conserver les ruines pour se souvenir ?

À l’Armistice, le gouvernement français avait une connaissance partielle des destructions architecturales, agricoles et industrielles causées par l’artillerie et les explosifs. En effet, des études avaient déjà été menées tout au long de la guerre par des organismes rattachés aux ministères des Beaux-Arts, des Travaux publics, des Chemins de fer, de la Guerre, etc.

Dès septembre 1914, le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts avait ainsi ordonné aux architectes restés en poste et aux préfets de mener des enquêtes sur l’état des édifices classés dans les parties accessibles de la zone des armées. En 1915, ces enquêtes avaient été élargies aux édifices non classés.

Cette même année, un projet de loi sur la conservation des ruines et des vestiges avait été soumis au Parlement par le député du Nord Jules-Louis Breton. Il entendait, avec sa proposition de loi relative au classement et à la conservation des ruines historiques (23 septembre 1915), sélectionner pour l’après-guerre des vestiges et des ruines de guerre et les léguer intactes aux générations futures.

Il amorça une réflexion sur la conservation ou non des traces de la guerre. La question suscita dès lors des débats dans la presse, comme parmi les intellectuels et les architectes. Une Commission des vestiges et souvenirs de guerre, créée en 1917, fut même chargée d’étudier les conditions de classement et de conservation et d’opérer une première sélection.

Quand les combats cessèrent, en 1918, la question de la préservation ou non des ruines devint secondaire. Dans les régions dévastées, les urgences portaient sur l’assainissement, le déblaiement des gravats, le nivellement des sols, la remise en culture des terres qui pouvaient l’être, pour assurer des possibilités d’alimentation, le rétablissement des voies de communication, pour acheminer le matériel et la main d’œuvre, la réalisation des réparations les plus urgentes sur les maisons et l’érection des premiers baraquements provisoires.

Dans les ruines du Petit Vimy. Guides illustrés Michelin des champs de bataille. Arras, Lens, Douai et les batailles d’Artois, Clermont-Ferrand, 1920, p. 99

Déblayer les ruines

Il fallut d’abord procéder au nettoyage des sols. Les munitions non éclatées et les ferrailles furent collectées. La terre saturée de gaz toxiques fut évacuée. Les terrains perturbés par les labyrinthes des tranchées, les cratères d’obus furent ensuite rebouchés et nivelés.

L’effort put alors se porter sur le tri et le retrait des gravats. Face à l’aspect colossal de la tâche à accomplir et à l’insuffisance de moyens mécaniques mis à disposition, le fruit de ce travail ne fut perceptible qu’à l’issue de longs mois, voire dans certains secteurs, de longues années. Les limites parcellaires d’avant-guerre furent rétablies. Des géomètres arpentèrent l’ancien champ de bataille afin de rétablir le cadastre des communes dévastées.

Les logements manquant cruellement, tout était bon, dans les zones les plus atteintes comme à Lens, à Bailleul, à Longueval, sur le chemin des Dames, pour se construire un abri de fortune avec des matériaux de récupération. Les pierres, les briques, les planches de bois, les tuiles étaient récupérées dans les décombres. Des familles logèrent ainsi dans des conditions précaires, dans des trous, dans des caves, sous des murs branlants, non abrités du froid et du vent, dans des conditions d’hygiène difficiles. Par la suite, des préfabriqués prélevés sur les stocks des armées commencèrent à arriver.

Vers l’abandon des projets de conservation

Un revirement s’opéra progressivement sur la question de la conservation des ruines de guerre. À la Chambre, les députés insistèrent pour que les lieux sélectionnés ne fassent pas obstacle à une reconstitution générale, et n’occasionnent pas à l’État le recours à des expropriations massives.

La Commission des vestiges, quant à elle, avait déjà mis en avant le fait qu’en dépit de l’intérêt éducatif et historique des vestiges, le coût de l’acquisition des terrains et de l’entretien des organisations ne pourraient être couverts par l’Administration.

Elle insista désormais sur le fait que la conservation d’éléments en ruines ne devait pas gêner la reconstruction. Au sein des comités départementaux de sélection, les architectes des monuments historiques et les préfets avancèrent, pour leur part, que certains monuments ne méritaient pas d’être reconstruits pour des raisons financières. Ils soulevèrent aussi la question du coût et de l’utilité du maintien des ruines en l’état. Les désaccords au sein des commissions chargées des classements portèrent aussi sur le choix à opérer entre des ruines historiques, à portée pédagogique et des vestiges militaires, mais également sur la surface à préserver : fallait-il s’en tenir à un édifice isolé ou envisager le classement d’un quartier, voire de la totalité d’un ensemble en ruines ?

Ce revirement fut accentué par les obstacles réglementaires, par la mauvaise volonté des administrations en charge de la reconstruction et par les intérêts des particuliers qui contestèrent ces projets. Les listes de classement furent révisées. Des vestiges furent supprimés.

Des plaies au cœur de la France

Dans les grandes municipalités, et pour certains édifices cultuels et civils très exposés pendant le conflit, comme les cathédrales de Reims et de Verdun ou le beffroi d’Arras, on opta finalement pour une reconstruction, parfois une restitution, à l’identique. On avait bien pensé à maintenir telle quelle la cathédrale de Reims. On avait bien songé à restaurer les places tout en laissant au centre de la petite place les gravats du beffroi d’Arras. Mais les habitants exprimèrent vivement, par la voix de leur maire, leur souhait de ne pas laisser ces plaies au cœur des villes, ce que rapporte notamment le document sur la reconstruction des régions (8 mars 1980) et Reims (11 mars 1980, MAP, Charenton-le-Pont).

Finalement, peu de projets de conservation de bâtiments en ruines aboutirent. De nombreux villages ne furent jamais rebâtis. Certains furent déplacés comme Fey-en-Haye, Craonne et l’Allemant. D’autres fusionnèrent avec d’autres communes, comme Hurlus avec Wargemoulin, Tahure avec Sommepy et Regniéville avec Thiaucourt.

Dans le canton de Charny (Meuse), neuf villages furent maintenus en ruines. Ces villages, détruits suite aux longs combats qui s’étaient déroulés autour de Verdun, étaient impossibles à remettre en culture. Ils furent déclarés « morts pour la France ». Les terrains, classés zone rouge, furent expropriés et le reboisement commença en 1923.

Village de Bezonvaux, un des neuf villages maintenus en ruines du canton de Charny (Meuse). E. Danchin, Author provided

Beaucoup de châteaux ne furent pas relevés, comme ceux de Belleau et de Soupir, souvent parce que la reconstruction à l’identique eut été trop onéreuse, comme à Coucy. Des éléments isolés, comme l’église d’Ablain Saint-Nazaire (Pas-de-Calais), furent par contre maintenus en ruines après consolidation des structures. Des fermes, comme celle de Léomont (Meurthe-et-Moselle) et des massifs forestiers, comme celui de Bois-le-Prêtre, furent également classés comme souvenir de guerre.

Aujourd’hui, les rares ruines de guerre conservées ont fini par se végétaliser et se dégrader sous les effets du gel, du froid, des intempéries et du passage du temps. Elles n’évoquent plus la violence des destructions de 1914-1918, mais constituent plutôt des repères dans le paysage. Seules les cartes postales et les photographies rendent encore compte des destructions que la reconstruction a achevé d’effacer.


Emmanuelle Danchin est l’auteure du livre « Le temps des ruines (1914-1921) », Rennes, PUR, 2015.

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