Cultures zéro subvention

Quel avenir culturel pour la Nouvelle-Calédonie?

Une palissade sculptée à l'Ile des Pins. Fabrice Raffin, Author provided

L’ambiance est bon enfant. Près de deux cents personnes de la tribu et de la famille du marié venue de Lifou, une îles Loyautés, sont présents pour cette fête de pré mariage qui dure depuis plusieurs jours déjà. Sur un air de Kaneka, toutes générations confondues, bon nombre des convives dansent entre les longues tablées parsemées de plats. Soudain, un mouvement, un brouhaha, une personne demande la parole. Chuuut ! Quelques danseurs récalcitrants rechignent, mais finalement éteignent la musique. L’ambiance devient solennelle, chacun se tourne vers l’orateur en prenant soin de ne pas le regarder, signe d’une humble attention. En français, les remerciements et déclarations respectueuses sur les présents, les familles, se mêlent à des déclarations plus personnelles. L’émotion est grandissante, profonde, notre orateur étouffe quelques sanglots. Le geste coutumier se reproduit ainsi de nombreuses fois toute la journée, échanges de paroles ou d’objets : le traditionnel manou dans lequel on glisse un billet de 500 Francs pacifiques ou des dons plus conséquents pour un mariage, de gibiers par exemple. Après quelques larmes et des applaudissements, quelqu’un remet la musique et la danse reprend. Je suis dans la tribu de Baco le 28 avril 2018, Province Nord de Nouvelle-Calédonie.

Les colonisations européennes ont généré différents processus nationalistes de libération, et c’est ce qu’on pourrait dire également au sujet de la Nouvelle-Calédonie. Un processus de construction nationale du pays Kanaky d’autant plus surprenant qu’il se fonde sur une diversité tribale mélanésienne riche de 30 langues vernaculaires, composée de huit aires coutumières, sur un vaste territoire englobant l’île principale, le Caillou, et les 3 îles Loyautés.

Un territoire riche d’une grande diversité culturelle.

Par-delà les échanges locaux et les guerres précoloniales, dans une situation d’altérité extrême, les premiers pans d’une homogénéité inexistante furent bâtis par les missionnaires, dans une concurrence entre catholiques et protestants dont le pasteur Leenhardt reste la figure emblématique.

La tombe du pasteur Leenhardt. Author provided

Instrumentalisation du patrimoine

Depuis 1853, une longue période de spoliations, de dispersions et de recompositions était imposée aux membres des clans par la France coloniale, contraints dès lors à une vie étroite dans des réserves. Dans ce contexte, se donner un nom symbolisait une première étape dans la prise de conscience du « nous » comme affirmation collective. Ces tribus ne parlant pas la même langue se donnèrent pour nom Kanak, retournant habilement le stigmate d’une insulte européenne pour le ramener à son sens originel donné par les polynésiens qui accompagnaient les colons, et qui signifie Humains.

Si les revendications d’inspiration marxistes des années 1960, notamment portées par les étudiants revenus au pays, participèrent des premières mobilisations qui menèrent aux « évènements » de 1984-1988, c’est surtout par l’invention et l’instrumentalisation d’un patrimoine Kanak que les revendications nationalistes devaient passer. En effet, au-delà de l’opposition à l’envahisseur européen qu’ils soient anciens bagnards, éleveurs de bétail ou industriels, les Caldoches, c’est de l’art et du patrimoine comme puissant signifiant identitaire que vinrent les éléments principaux d’une affirmation culturelle tout au long du vingtième siècle. La patrimonialisation de la culture kanak (pourtant hétérogène) prit sa source dans la réification d’éléments divers : art, artisanat, coutumes et savoirs précoloniaux.

Les ethnologues jouèrent un rôle actif dans l’instrumentalisation de la culture (on pense à Jean Guiart et Alban Bensa notamment) en identifiant des objets et coutumes de ce patrimoine. Que la connivence des scientifiques avec les Kanaks ait été consciente ou non, peu importe, c’est par cette coopération que l’homogénéisation de l’hétérogène était possible. Essentialisation d’un passé considéré comme un âge d’or, réinjecté dans le présent à des fins d’édification d’une identité et d’une citoyenneté calédonienne.

Une affirmation identitaire renforcée

Si le « rééquilibrage » économique et les questions foncières sont loin d’être réglées pour les membres des tribus Kanaks, la reconnaissance culturelle a pris un tour original et l’institutionnalisation du patrimoine Kanak s’est affirmée depuis le festival Mélanésia 2000 en 1975, dans une collaboration avec l’État français encore jamais vue dans les relations avec un territoire anciennement colonisé.

La réalisation du centre Tjibaou symbolise bien sûr cette reconnaissance, mais l’affirmation identitaire s’est encore renforcée avec d’autres projets : l’académie des Langues Kanak en 2007, et bientôt la rénovation du musée de Nouvelle-Calédonie, et le conservatoire de l’Igname. Aujourd’hui, le débat lié au référendum sur la question d’une citoyenneté calédonienne s’est quelque peu renversé et porte plutôt sur la représentativité des cultures non Kanaks présentes sur l’île depuis plusieurs générations : européenne, mais également vietnamienne, japonaise, malabar, javanaise.

Enjeux du référendum

Les enjeux locaux du référendum sont néanmoins indissociables des échelles régionales et internationales dans lesquelles l’avenir de la Nouvelle-Calédonie se joue tout autant. Le 10 avril 2018, le quotidien Les Nouvelles-Calédoniennes reprenait une information du Sydney Morning Herald concernant l’implantation d’une base militaire chinoise au Vanuatu, État indépendant le plus proche de la Nouvelle-Calédonie. Cette installation supposerait des centaines de millions de dollars d’aide chinoise versée à un état indépendant aux ressources extrêmement limitées. La Nouvelle-Calédonie, elle, possède bien des richesses minières et surtout marines, le lagon néocalédonien étant le deuxième au monde par sa superficie, mais l’économie du Caillou reste dépendante de la France, ne serait-ce pour l’autosuffisance alimentaire. Il est certes question d’une stratégie de développement touristique, mais la concurrence des îles voisines comme les Fidji laisse peu de place à une destination touristique où le « coût de la vie » est l’un des plus chers du monde et où les infrastructures touristiques restent malgré les efforts des acteurs locaux, embryonnaires.

Restent les rumeurs d’un positionnement de la Nouvelle-Calédonie comme place financière… L’indépendance dans ce contexte reste un pari plutôt incertain dont les néocalédoniens ont bien conscience, y compris dans les tribus.

Dans un contexte qui allie pression chinoise et velléités du voisin Australien, Emmanuel Macron proposait lors de sa visite en mai 2018 un rapprochement avec ce dernier, profitant de la disparition britannique comme interlocuteur européen « naturel ». Sur fond de contrat d’armement passés quelques mois plutôt en Inde (où il avait également ouvert certaines bases militaires françaises aux bâtiments indiens), le Président Macron dessinait un axe de coopération militaro-économique New-Dehli/Nouméa/Canberra, contrepoids à l’expansionnisme Chinois.

Entre les enjeux d’une économie précaire, un contexte géopolitique incertain et les conflictualités ethniques, il reste la voie proposée par les accords de Matignon, celles du destin commun. Termes vagues évoquant à la fois une nécessité et la recherche d’un équilibre fragile entre un statut de Pays d’Outre-Mer d’une autonomie d’un niveau jamais atteint dans l’histoire républicaine et les enjeux de définition de la Nation et de la citoyenneté calédonienne. Une voie possible pour la réalisation de ce que Caroline Graille appelle l’utopie calédonienne.


Dans la tribu de Baco ce 21 avril 2018, entre deux coutumes, Pierre-Michel tourne autour de moi en dansant. Goguenard, il me lance à plusieurs reprises, « Enculé de blanc », on s’observe, je m’étonne tant les Kanaks sont accueillants, j’aperçois son sourire au travers de son immense barbe. Hésitant, je souris également, il est ivre, bien lucide cependant, « viens danser enculé de blanc », après quelques atermoiements je me retrouve sur la piste, nous dansons ensemble, dans les bras l’un de l’autre.