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Qu’est-ce que les hommes ont à voir avec le genre ?

Faut-il questionner les rôles masculins ? Gratisography, CC BY-SA

Qu’est-ce que les hommes ont à voir avec le genre ?

Faut-il questionner les rôles masculins ? Gratisography, CC BY-SA

« Le point aveugle de l’anthropologie se situe dans le questionnement du statut du masculin… et plus précisément du masculin adulte… la virilité adulte dont on ne parle pas. »
Françoise Héritier, « Une pensée en mouvement »

Dès lors que sont mises en lumière les inégalités que subissent les femmes – assignations à des rôles, des fonctions et des statuts d’infériorité –, l’égalité de genre suscite des réactions de rejet violent ou de résistances récurrentes. Il en va de même quand ces mêmes inégalités sont évoquées au travers des hommes qui, de façon très majoritaire, les entretiennent et les justifient, consciemment ou non.

Ces rejets et ces résistances ont, depuis quelques décennies déjà, fait l’objet d’analyses centrées sur les femmes tantôt considérées comme victimes d’un ordre patriarcal, tantôt comme actrices d’une remise en cause de cet ordre. À la légitimité de ces démarches critiques, il convient d’en ajouter une autre, jusque-là beaucoup moins mise en œuvre : le processus critique de déconstruction des relations de pouvoir entre les genres ne pourra faire l’économie de l’implication des hommes eux-mêmes.

Or, en France comme ailleurs, peu d’hommes se manifestent sur les enjeux de l’égalité femmes-hommes, que ce soit à titre individuel ou à travers un engagement professionnel ou militant.

Les experts eux-mêmes ne se sentant pas légitimes/légitimés à intervenir sur ces thèmes se font rares dans les formations, les séminaires, le conseil auprès des institutions publiques, des organisations de la société civile ou du monde de l’économie.

S’il y a de multiples raisons anthropologiques, sociologiques, historiques qui expliquent l’assimilation de l’agenda de l’égalité femmes-hommes à l’agenda des droits des femmes, il ne faut pas s’en tenir là. Pour justifiée qu’elle soit, elle reste méthodologiquement incomplète : c’est le « point aveugle » dont parle Françoise Héritier.

Les coûts de la domination masculine

L’approche de genre, en interrogeant la construction et la perpétuation de rapports sociaux de sexe, permet de rendre compte des privilèges liés au masculin, mais aussi d’analyser les coûts de « la domination masculine ». Elle donne aussi l’occasion de peser les risques liés à l’engagement de certains hommes – en termes d’image et de carrière – pour une société plus égalitaire, contre les stéréotypes, les rôles et assignations de genre et les comportements sexistes et violents.

À la #womansmarch du 21/01/2017. Twitter

Dès lors, la question des masculinités requiert un investissement à la fois intellectuel et pratique afin d’accompagner l’engagement des hommes dans les changements sociaux en faveur de l’égalité femmes-hommes. Sans cela, les avancées politiques, économiques et sociétales des féminismes risquent d’être confrontées à des phénomènes de reflux radicaux, des manifestations de résistance, voire des contrecoups brutaux à cet agenda d’égalité

En effet, l’absence de questionnement des masculinités par les hommes eux-mêmes menace les acquis de ces dernières décennies (droits sexuels et reproductifs, violences verbales et physiques de genre…) tout en bloquant les nécessaires évolutions en matière de parité, de gouvernance politique et dans les champs économiques, médiatiques et culturels.

Où est l’expertise autour des masculinités ?

Les approches de « genre » ont – légitimement – mis l’accent sur les campagnes et les politiques de « rattrapage » en matière de droits des femmes et ont beaucoup moins insisté sur les systèmes de représentations et d’assignations des rôles genrés des hommes.

La déconstruction des normes de genre a mis en évidence la nécessité, sous peine d’en limiter les effets, d’aborder le thème des masculinités d’un point de vue à la fois théorique, historique et sociologique. C’est en partant d’analyses fines des masculinités (« nouvelles masculinités ») dans un contexte patriarcal que pourront être posées les perspectives d’évolution vers l’égalité de genre.

C’est donc en développant des actions visant les deux sexes que seront prises en compte, de façon adaptée et concertée, les relations inégales de pouvoir entre les hommes et les femmes, mais aussi les structurations intrinsèques et les valeurs constitutives de chaque sexe définies, perçues et transmises comme telles.

Faire comprendre, expliquer les enjeux de genre à partir des masculinités et valoriser le potentiel et les capacités et les initiatives des hommes ou des organisations revient alors à repositionner les masculinités, non plus exclusivement comme des blocages et des freins, mais comme pouvant contribuer à l’émancipation conjointe des femmes et des hommes.

Pour les femmes, les avancées émancipatrices ont été le fruit de revendications, de dispositifs de mobilisation et de construction de capacités académiques, de plaidoyer et d’expertise. De même, il est nécessaire de mobiliser une forme d’expertise autour des masculinités à travers des formations théoriques, des ateliers de groupes, l’accompagnement de projets de terrain ou des audits de genre afin de contribuer au processus de construction de masculinités nouvelles sur des bases individuelles, mais aussi sociales et institutionnelles.

Questionner les rôles masculins

La première étape consiste à questionner un système de représentations et d’assignations des rôles sociaux qui en fait, empêche aussi les hommes de réaliser leur plein potentiel et ainsi de concourir plus largement à l’aspiration d’égalité.

En gardant toujours à l’esprit les déséquilibres systémiques au détriment des femmes, il ne faut pas s’empêcher de réfléchir à la nécessaire évolution des représentations et des aspirations des hommes comme parties prenantes de ces relations de pouvoirs et à leur nécessaire changement.

Depuis la naissance et le développement des études de genre (travaux universitaires, plaidoyer des ONG, politiques publiques, projets de développement), beaucoup a été produit sous l’angle et dans la perspective des femmes : affirmation des droits des femmes et de leur santé (y compris sexuelle et reproductive) comme droits humains, soutien aux organisations et aux groupements de femmes, reconnaissance de politiques dédiées et d’espaces propres aux femmes, processus d’autonomisation des filles et des femmes, réflexions sur les besoins et les intérêts stratégiques des femmes, reconquête de l’estime de soi…

Le féminisme a ses icônes, mais qui sont les experts ès masculinités ? Wikimédia commons, CC BY

La plupart des avancées ont été présentées comme le résultat de luttes pour (droits, reconnaissance, statut, position), mais aussi de luttes contre un ordre social qui crée et perpétue des inégalités systématiques : l’ordre patriarcal.

En ce qui concerne l’analyse critique de l’ordre patriarcal du point de vue des hommes et des masculinités, il existe un déficit à la fois historique et de production théorique. En effet, les études de masculinités apparaissent comme un processus mineur et subalterne, tout au plus complémentaire, et de façon anecdotique, aux analyses critiques des courants féministes, voire pour certains de ces courants, sont perçus comme une expression, une perpétuation subtile, une survivance même de l’ordre patriarcal.

Cependant, questionner un rapport de pouvoir fut-il très inégalitaire, revient à essayer de relever ce que les deux termes de ce rapport ont investi/produit respectivement. Ce qui suppose les questions suivantes : comment l’identité/les identités masculine(s) patriarcales sont-elles constituées ? Pourquoi et comment les rôles masculins, et les assignations qui vont avec, sont-ils assumés, revendiqués, imposés, subis ? Quels sont les bénéfices et les limites d’une conformité à des identités masculines patriarcales et aux rapports de pouvoirs qu’elles impliquent, en particulier vis-à-vis des femmes ?

Désappropriation des normes

Le processus à mettre en œuvre est donc tout autant un mécanisme de lutte, de revendication sur le modèle historique féministe, qu’un processus de désappropriation des normes.

Ce processus est d’autant plus difficile à mettre en œuvre que, dans un premier temps, il peut être ressenti comme accusateur et discriminatoire, et surtout, remettre en cause les situations acquises, le confort et les privilèges liés à toute position dominante. La complexité d’un tel processus de désappropriation réside dans le fait qu’il faut à la fois avancer des raisons « positives » aux changements proposés aux hommes et reconnaître la complexité/difficulté d’être homme (injonctions liées à la sexualité masculine et à des types de rôles sociaux, construction d’une identité, violence masculine, conduites à risques et addictions).

Steve McQueen, arrêté pour conduite en état d’ivresse.

Il s’agit enfin de démontrer que des rapports de genre alternatifs peuvent exister, au travers notamment d’investissements novateurs dans les domaines du travail, des congés parentaux, de la parentalité domestique, des professionnels de santé reproductive, des programmations scolaires…

Deux composantes doivent ici s’imbriquer : une démarche de revendication – travail d’extériorisation où la difficulté principale consiste (pour les femmes) à s’imposer dans une société réticente aux changements – et une démarche de « désappropriation » – travail d’intériorisation où la difficulté principale est d’accepter (de la part des hommes) de questionner l’ordre social patriarcal générateur d’inégalités de genre.

Toute intervention pratique doit prendre en compte un certain nombre de réalités : le relatif désintérêt/la relative méconnaissance, des résistances et des réactions encore très majoritairement et très fortement négatives, voire hostiles de la part des hommes et des femmes sur la thématique des masculinités ; la conviction limitée de la plupart des hommes et des femmes quant à la nécessité du changement du système traditionnel des rapports de genre ; des positions encore radicalement opposées au changement et des réactions de culpabilité ou de victimisation de la part des hommes eux-mêmes.

Ces interventions doivent enfin s’appuyer sur un certain nombre d’outils conceptuels comme l’approche anthropo-mythologique qui relève les structures inconscientes à l’œuvre dans les récits mythologiques et leur interprétation, les systèmes et les rituels d’organisation sociale ; l’approche critique du système capitaliste selon laquelle les masculinités se sont particulièrement déployées dans un espace qui posait les hommes (au sens strict) d’une part, comme « maîtres et possesseurs de la nature » (Descartes) et d’autre part, comme les bénéficiaires d’une division sexuée du travail ; enfin, l’approche de l’intersectionnalité, qui pose les rapports de masculinités dans leurs contextes intergénérationnel, ethnique, racial, social, d’identité de genre et d’orientation sexuelle.

Positionner les masculinités dans le mouvement de l’égalité de genre revient ainsi à parcourir un cheminement qui fait passer les hommes de l’impensable au pensable, à ce qui devient matière à évolution, pour poser les bases du possible, c’est-à-dire de ce qui peut être mis en œuvre politiquement et juridiquement, pour constituer les conditions de pratiques différentes et de comportements nouveaux.