Ras-le-bol général : et si l’on créait un devoir de participation ?

Emmanuel Macron participe à un débat avec des maires en Indre et Loire, Gargilesse-Dampierre, le 14 février 2019. Guillaume Souvant/AFP

« Rien n’est fait pour que, dans une démocratie mûre et une société aux problématiques de plus en plus complexes, les débats puissent prendre place et se décliner selon une temporalité et des modalités adaptées. »

Ce constat d’actualité est celui livré par Emmanuel Macron en 2011 dans un article de la revue Esprit. Cet article commenté par l’historien Jean‑Pierre Rioux en mai 2017 mérite d’être rappelé alors qu’un grand débat national est proposé pour sortir de la crise politique ouverte par l’explosion d’un ras-le-bol général.

Quand Macron critiquait la « notion de programme politique »

Dans ce texte, Emmanuel Macron fait part de son analyse de l’épuisement d’une action politique écartelée entre la gestion des

« problèmes de long terme, complexes, structurels, parfois mondiaux, et des urgences économiques, sociales, démocratiques dont le non-traitement immédiat est perçu comme insupportable par les opinions publiques ».

Le futur ministre puis président de la République réserve alors sa principale critique à

« la notion de programme politique, qui voudrait qu’on décide à un instant les mesures et le travail gouvernemental des années à venir en s’y tenant de manière rigide et sans le rediscuter régulièrement ».

Celui-ci insiste par conséquent sur la nécessité de mettre fin à ce modus operandi lié à la présidentialisation. La transformation nécessaire de l’action politique appelle selon lui trois conditions principales : « la redéfinition claire des responsabilités politiques », « l’animation permanente du débat » et le besoin de « redonner à l’idéologie sa forme contemporaine ».

Pour le futur président,

« le politique n’est plus celui qui doit proposer seulement des mesures ou un programme. Il doit définir une vision de la société, des principes de gouvernement qui doivent ensuite être débattus, mis en œuvre par autant de décisions politiques qui sont celles de la démocratie contemporaine, de l’arbitrage et de la transparence permanents ».

Établir des « choix collectifs »

Cette conception du rôle du politique est centrale car elle peut rassembler le plus grand nombre. C’est aussi une attente profonde du mouvement des « gilets jaunes » qui dans son expression majoritaire, à l’inverse des violences qui le pourrissent, se veut constructif.

Il s’agit donc d’établir des « choix collectifs » à partir des « préférences collectives ». Ce principe est essentiel pour que l’action politique et l’action publique retrouvent leur sens et leur légitimité. Mais à deux conditions : éviter l’énoncé de choix binaires et la confiscation de la définition des priorités ; arrêter de qualifier de problèmes à court terme, les urgences dans lesquelles se débattent depuis si longtemps tant de nos concitoyens.

La question du logement en est un exemple criant. Chaque hiver, les mêmes mesures sont prises pour répondre à l’urgence du sans-abrisme. Mais toute l’année, les personnes qui dorment à la rue, toutes celles privées de domicile personnel (et les si nombreux mal-logés) ne sont qu’une partie des 15 millions de personnes qui ont des difficultés pour se loger, comme le répète à nouveau le dernier rapport de la Fondation Abbé Pierre.

Documentaire sur le mal-logement en France, septembre 2018.

En France, il faut six générations pour sortir de la pauvreté

La réponse à apporter est globale alors même que les dépenses publiques consacrées pour le logement baissent (2 % du produit intérieur brut en 2010 à 1,69 % en 2018).

Sérieusement, face à cette crise durable peut-on considérer comme l’écrivait Emmanuel Macron en 2011 que « l’action politique sur le logement consiste à savoir si notre choix collectif est d’assurer à tous un logement décent, quitte à enrayer le libre fonctionnement du marché immobilier, ou bien à poser ce dernier comme un primat, les politiques du logement visant à en corriger les imperfections pour éviter les dommages collatéraux trop importants » ?

Ce discours de la technocratie, binaire et d’autorité, ne masque pas les choix qui ont fait faillite. Il attise aujourd’hui le conflit de rupture qui est à l’œuvre.

En effet, les urgences que citait Emmanuel Macron en 2011(« coût de la vie, chômage, sécurité, crise du logement, etc. ») sont parmi celles que crient les manifestants (et tant de non-manifestants) de samedi en samedi.

Elles sont évidemment des « problèmes longs » : à personne il n’échappera que leurs origines et leurs solutions sont éminemment structurelles, surtout pas à celles et ceux qui les vivent de génération en génération, quand on sait qu’en France, il faut six générations pour sortir de la pauvreté.

Des actions aux antipodes des besoins exprimés

Or les nouvelles continuent de tomber à l’opposé des besoins et des attentes de la population : projet de suppression de gares et lignes de TGV au nom d’une rentabilité commerciale mais à l’encontre de toute logique de développement économique et social des territoires ; durcissement des sanctions et des baisses d’allocations-chômage pour aboutir à la même flexibilité qu’en Allemagne, par exemple, où entre 2005 et 2015 la part de travailleurs pauvres a presque doublé de 5,5 % à 9,5 % et dépasse désormais largement la France.

Il faut aussi prendre en compte le coup de rabot dans le budget des centres d’hébergement et de réinsertion sociale, à l’inverse des besoins de stabilisation et d’accompagnement des populations les plus vulnérables ; etc.

Ces décisions en chaîne aggravent les situations et multiplient les frustrations.

Celles qui font l’objet de concertations avec des syndicats et des associations sont le plus souvent inconnues des citoyens, qui doutent par ailleurs de l’utilité des dispositifs de concertation locale.

Au national comme au local, les décisions échappent encore trop au débat sur les finalités qui est au cœur de la leçon intellectuelle d’Emmanuel Macron.

Se donner la possibilité d’une délibération permanente

Si « l’action politique contemporaine requiert une délibération permanente », cela demande d’organiser le conflit participatif sur différentes scènes existantes ou à créer. L’idée est ancienne. Deux grands acteurs de la vie publique, Jean‑Baptiste de Foucauld et Denis Piveteau, l’ont développée il y a plus de 20 ans pour faire face à la crise de sens engendrée par la crise de l’emploi.

L’un, haut fonctionnaire, Commissaire au Plan (1992-1995), spécialiste des questions d’emploi, de lutte contre le chômage et pour la solidarité, et l’autre, haut fonctionnaire également, Conseiller d’État, spécialiste des questions sociales ont proposé des modalités de délibération concrètes, par exemple celle consistant à réunir sur les territoires pour une durée de deux ans, par une désignation d’office, des citoyens pour écouter leurs besoins de services publics :

« Rendue véritablement systématique, cette consultation de l’usager transformerait son rapport aux services. Et c’est en commençant par là qu’on pourrait le plus utilement, ensuite, opérer les réformes qui s’imposent dans la gestion interne de ces services, et dans l’évaluation de leurs agents. »

Cette piste vient d’être reprise par le Président de l’Association des administrateurs territoriaux de France, qui préconise un tirage au sort des citoyens pour contrôler l’action publique.

C’est une piste parmi bien d’autres pour rendre effective une délibération permanente active.

Dans ce sens, le philosophe et sociologue Axel Honneth a expliqué pourquoi il est impératif de créer des « institutions de la reconnaissance » pour que les valeurs ou les normes collectives – en particulier celle du juste – soient débattues.

Une proposition fondamentale partagée avec l’autre théoricien de la reconnaissance, Paul Ricœur, avec lequel Emmanuel Macron a revendiqué une filiation intellectuelle.

Aujourd’hui président, il a le pouvoir de mettre l’idée en action. Un acte principal d’une présidence jupitérienne serait de créer un devoir de participation en prise avec les institutions sociales et les conflits au niveau même où ils se développent. Sinon le débat d’un moment risque de se transformer en un sinistre autel où prendra fin l’idée juste de ce qu’est l’action politique.